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Tome 2, Chapitre 38 Tome 2, Chapitre 38
Mes sanglots s’étaient taris depuis longtemps lorsque le cliquetis de la porte poussa Alrüs à s’écarter. Je me redressai à regret et toute l’indignation, la colère, la révulsion qui s’étaient tues dans les bras de mon compagnon se réveillèrent à l’instant où mon regard se porta sur Gær Toyën. Je me recroquevillai dans le coin de mur alors que tout mon être n’aspirait qu’à lui planter des crocs dans la gorge ou lui labourer l’abdomen à coups de griffes. Alrüs m’avait trompé à cause de lui. Les Éthérés étaient condamnés à cause de lui. Cro, Grigri et tous les autres étaient morts à cause de lui. C’était ce grondement sourd qui vibrait même à mes sens amoindris, ce pouvoir qui coulait dans ses veines qui avait déchiqueté mon pauvre Cro dont le seul tort avait été de vouloir me défendre. Les échos cigoï suffisaient à me donner la nausée. La présence du colosse, quant à elle, éveillait bien trop de sentiments violents en moi pour le tolérer plus longtemps.
    
    - Dehors !
    
    Gær Toyën ne parut pas même surpris de l’accueil qui lui était fait. Il se contenta de reculer, s’installant d’un mouvement las dans le fauteuil à l’opposé de la petite chambre. C’était encore bien trop près.
    
    - Sortez !
    
    Seul un soupir me répondit et son attention glissa sur Alrüs avec un air interrogateur.
    
    - Je vous avez prévenu... Vous auriez dû m’écouter et suivre mon plan.
    
    J’ouvris la bouche pour répliquer, toutefois le doigt pointé vers moi m’arrêta.
    
    - Tu as très largement épuisé ton quota de faveurs, Selën. Il n’y a pas que toi au manoir, je ne peux pas passer mon temps à rattraper tes sottises avec la délicatesse que tu voudrais !
    
    Je serrai les mâchoires, néanmoins la bile exigeait de s’exprimer.
    
    - Il est vrai que plier le genou devant Æstën doit vous prendre un temps fou...
    
    Le colosse bondit sur ses pieds et, s’il la maîtrisa bien mieux que moi, je reconnus la lueur qui passa dans son regard. Alrüs l’imita, craignant sans doute que notre mentor n’en vînt aux mains.
    
    - La faute à qui, hein ? Qui a disparu du jour au lendemain pour réapparaître tout à coup et semer la zizanie ? Le gouverneur Osran n’aurait pas dû te convier à l’assemblée, tu n’avais rien à y faire !
    
    J’allais protester, mais la véhémence de Gær Toyën ne soufra aucune interruption.
    
    - Tu as semé le chaos dans une décision qui ne te concernait pas. Et t’es-tu arrêtée là ? Bien sûr que non ! Il a fallu que tu provoques la ruine de Chandeaux ! Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? As-tu pensé un instant aux conséquences ?
    
    Les questions s’enchaînaient sans me laisser le temps de leur apporter la moindre réponse.
    
    - Non ! Comme toujours tu as agi selon tes propres envies, ton seul point de vue. Les répercutions sur les personnes autour, sur le monde ? Bah, qu’importe ! Toyën s’en occupera ! Je suis fatigué, Selën. Fatigué de devoir nettoyer derrière toi, fatigué d’être le seul à devoir faire l’effort de comprendre. Est-ce que tu as une idée de ce que j’ai dû faire pour sauver Chäsgær, pour sauver ma place, pour te sauver toi, après ton petit coup d’éclat ? Alors oui, j’ai « plié le genou », parce qu’après ce que tu as fait c’était la seule option que tu me laissais ! La grande héroïne de Chäsgær trahit Chandeaux et tu pensais que ça ne changerait que la lueur d’un lac ?
    
    Je connaissais la fureur du colosse, mais j’avais bien plus l’habitude de la voir s’exprimer à travers des gestes que cette verve sans fin.
    
    - Tu n’as pas idée des concessions auxquelles j’ai dû consentir pour que l’assemblée n’assimile pas tes actes au manoir et ne rejette pas ta faute sur tous ses occupants ! Et malgré tout, j’ai également négocié pour toi. Tu aurais peut-être préféré que je vous livre, le gouverneur et toi, à la colère de sire Æstën ?
    
    Un frisson me parcourut à cette idée, aussi secouai-je la tête. Toute la véhémence de mon mentor parut alors retomber et il en fit de même dans le fauteuil qu’il avait quitté. Il se passa une main sur le visage avant de longuement m’observer, songeur.
    
    - Qu’ai-je mal fait ? Quand ai-je échoué avec toi ?
    
    Ses questions tout juste murmurées n’attendaient aucune réponse, surtout de ma part, néanmoins elles me nouèrent la gorge. Avec un soupir, Gær Toyën reprit d’une voix lasse.
    
    - Tu resteras dans cette chambre pendant que tes camarades iront risquer leur vie pour une démonstration d’ego insensée. Estime-toi chanceuse, parce que tu l’es, crois-moi. Suivant comment tu te comportes, je t’autoriserai peut-être à déambuler dans le manoir. Mais fuis encore une fois, et tu seras seule, Selën.
    
    La colère du colosse avait soufflé la mienne, ne demeurait que le gouffre béant de ma peine qui menaçait de m’engloutir à tout instant. La voix brisée, je mis fin à mon mutisme.
    
    - Vous allez vraiment tous les exterminer ?
    
    Le colosse s’agita dans son siège avec un nouveau soupir. Je réalisai seulement alors qu’il avait l’air aussi épuisé qu’Alrüs. Je ne lui avais jamais connu un visage aussi sombre et marqué.
    
    - Ce n’est pas ce que je voulais, mais je n’ai plus le choix désormais.
    
    Je pris une longue inspiration tremblante avant d’oser poser la question qui m’intéressait plus que tout.
    
    - Et moi ?
    
    - Je viens de te le dire. Tu resteras...
    
    Je l’interrompis en secouant la tête, il n’avait pas compris le sens de mon interrogation. Un coup d’œil à Alrüs m’apprit qu’à son regard inquiet et son corps tendu, il avait parfaitement saisi où je voulais en venir. Gær Toyën était-il seulement au courant ou Dinaë avait-elle gardé ses informations pour elle, une fois de plus ?
    
    - Cro, Grigri, une bonne partie des räverns de Blanchiles... Ce n’étaient pas des Éthérés comme les autres. Vous avez l’intention de les exterminer, mais tant que je vivrais, que ce pouvoir coulera dans mes veines, il y aura des Éthérés...
    Ce fut au tour du colosse de nier d’un mouvement du chef.
    
    - Non, Selën. Il demeurera des Éthérés tant que tu useras de ce pouvoir, pas tant que tu vivras. La décision t’appartient, mais si la magie cherche à prendre le contrôle pour s’assurer ton concours dans cette guerre, alors nous t’aiderons.
    
    Je doutais de parvenir à demeurer là, les regardant aller et venir au gré des expéditions, se vanter de leurs tableaux de chasse, sans rien tenter. Toutefois, je préférai garder le silence pour ne pas éveiller à nouveau la colère de mon mentor. Prenant mon mutisme comme un accord, le colosse quitta son fauteuil pour se diriger vers la porte.
    
    - Je vais chercher Dinaë. J’aime autant qu’elle vérifie tout de suite dans quel état tu es.
    
    J’avais à peine ouvert la bouche que le ton du colosse haussa à nouveau.
    
    - Je te rappelle qu’à l’origine elle devait te contrôler tous les quatre jours. Je l’ai convaincue de te laisser un peu tranquille après Argöth, mais avec tout ce qui s’est passé, une vérification est plus que nécessaire.
    
    Une peur soudaine me noua les entrailles à l’idée que Dinaë pût découvrir et détruire ce que Petit Frère avait fait, sans compter qu’elle s’interrogerait sur celui qui avait œuvré...
    
    - Ce n’est pas nécessaire !
    
    La crainte transparaissait dans ma voix, ce qui me rendait sans doute plus suspecte encore aux yeux de mon mentor. Ce fut à mon tour de lui couper la parole quand il tenta de répliquer.
    
    - J’ai plus d’une fois détourné des tirs sans le moindre effort. Vous croyez que je vous aurais laissé massacrer Cro si j’avais pu faire autrement ? Et j’aurais dû sentir votre présence bien avant votre arrivée. J’ai renié ce pouvoir, je ne le maîtrise plus. Je ne suis pas une menace, je ne sombrerai pas.
    
    Sur ces mots, je fis la démonstration de mon pouvoir vacillant. Si Alrüs parut surpris, Gær Toyën, lui, s’assombrit davantage encore.
    
    - C’est justement parce que tu ne le contrôles plus que tu es d’autant plus dangereuse...
    

Texte publié par Serenya, 22 septembre 2020 à 09h09
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