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Tome 2, Chapitre 37 Tome 2, Chapitre 37
Tout était lumineux, si lumineux, et le monde s’offrait à moi. Une infinité de couleurs et de reliefs à découvrir, explorer. Avec lui à mes côtés, j’étais chez moi partout, conquérant voyageur avide de nouveautés, de curiosités. Pourtant mon corps comme mes pensées demeuraient ancrées là, à ce même coin de terre, ce nid qui en devenait oppressant tant il était familier. Aussi morne que les murs d’une cage... Quant à lui... Je voyais son corps lové contre le mien, je sentais ses écailles frottant les miennes, en revanche je ne percevais rien de lui, de sa présence. Je compris alors la raison de cette mélancolie qui coulait en moi, murmurante, chantante : il n’était qu’un mirage. Une illusion bienheureuse dont le rôle était de me garder là, sagement assoupie dans notre lit, et prenait dès lors une saveur douce-amère. Aussi efficace que de lourdes chaînes... Ma prison avait peut-être changé, les monstres dans l’ombre avaient peut-être été repoussés par cette lumière, il n’en demeurait pas moins que j’étais captive. Il n’en demeurait pas moins que j’étais seule. Cette douce liberté à ses côtés n’était qu’une illusion, un rêve que je faisais à travers les yeux d’une autre. Il m’avait abandonnée. À jamais, je demeurerais enchaînée.
    
    Je m’éveillai la gorge nouée et un poids terrible oppressant ma poitrine. Les sanglots menaçaient alors même que je luttais pour respirer. Je me redressai vivement, poings crispés sur l’étoffe de ma chemise, yeux écarquillés sur un monde inconnu. Je ne reconnaissais pas cette douleur atroce qui me submergeait, je ne reconnaissais pas ce vêtement, cette couverture, je ne reconnaissais pas ce mur face à moi. La terreur prit le pas sur la raison. Le cœur tambourinant, le souffle court, je sursautai au bruit sur ma droite et me cognai sans douceur au coin de la pièce qui me bloquait toute fuite.
    
    - Oula doucement. Selën, c’est moi, tout va bien.
    
    Le regard rivé sur l’inconnu qui approchait, une voix hurlait au danger à travers tout mon être, mais je ne pouvais fuir.
    
    - Hey, c’est moi, c’est Alrüs. Selën, tout va bien, ce n’était qu’un cauchemar. Tu es à Chäsgær, tu es en sécurité.
    
    Chäsgær ? Une part de moi se révolta, se révulsa même à cette idée. Alrüs ? Le souvenir de murmures me revint à l’esprit, la sensation d’une main sur le bas de mon visage. Mes entrailles se nouèrent d’autant plus quand je remontai le fil de ces sensations. Douleur, peine, trahison... Une silhouette d’ombre consumée par un trait de lumière... Cro ! Le cruel souvenir me sauta à la gorge. Un gémissement pitoyable m’échappa tandis que ma mémoire m’imposait une seconde fois cette atrocité.
    
    - Chut... Je sais, je suis désolé.
    
    Alrüs, désormais assis au bord de mon lit, m’attira à lui sans se formaliser de la raideur de mon corps à son contact.
    
    - Pardonne-moi, je t’en prie. Ça ne devait pas se passer ainsi...
    
    Ses sanglots m’importaient peu, ils n’étaient que poussière dans la tempête qui me déchirait.
    
    Le jeune homme patienta ainsi, en silence, jusqu’à ce que l’épuisement jetât sa chape d’hébétude sur la plaie béante de mon être. Lorsqu’il s’écarta pour venir poser son front sur le mien, je détournai le visage, le regard perdu quelque part dans l’abysse entre le mur et le lit. Un soupir vibrant me parvint et je me retranchai dans un coin, genoux sous le menton, aux premières caresses de ses doigts sur le dos de ma main.
    
    - Selën...
    
    Sa voix se brisa et quelque part, au plus profond de moi, une parcelle encore intacte de mon cœur se fissura.
    
    - Selën, parle-moi...
    
    Je n’en avais aucune envie, je ne pouvais lui pardonner si facilement. Qu’il souffrît lui aussi à la mesure de l’horreur qu’il m’avait infligée. Pourtant, je ne supportais pas davantage son ton blessé.
    
    - Pourquoi avoir fait ça ?
    
    Le murmure rauque parut l’encourager puisqu’il se rapprocha et effleura ma jambe par-dessus couverture et draps.
    
    - Ça ne devait pas se passer comme cela, je te le jure. Toyën... Enfin, tu sais comment il est. Il n’aimait pas l’idée de me savoir désarmé et la réaction du crok’mar lui a fait craindre le pire. Je sais qu’il ne m’aurait pas vraiment attaqué, tu ne l’aurais pas laissé faire...
    
    Je serrai plus étroitement mes bras autour de moi. Le gouffre qu’avait laissé Cro en disparaissant me paraissait impossible à combler et je ne pouvais que tenter de maintenir l’intégrité de mon être ainsi.
    
    - Pourquoi l’avoir emmené avec toi ? Il n’y a que toi qui pouvais traverser, tu savais que je t’attendais. Pourquoi m’avoir trahie ?
    
    L’amertume reprenait peu à peu le pas sur la douleur, ouvrant un chemin à la colère à travers la peine.
    
    - Je croyais que nous étions une meute...
    
    - C’est justement parce que tu es ma meute que je ne pouvais pas les laisser faire ! Æstën a exigé ta tête, puis celle de Toyën quand il s’y est opposé. Il a même menacé de nommer Gær Trësyam à sa place. Chäsgær entre les mains d’un pantin à la solde de Chandeaux, tu imagines les dégâts ? Tout ce que nous sommes parvenus à négocier, c’est le plein concours des Gærs pour leur conquête idiote et ta détention entre nos murs. Nous n’avions pas le choix.
    
    Je me moquais de ses excuses. Une solution ne satisfaisant aucun parti ne pouvait être la seule issue possible. Ils avaient seulement choisi la facilité. Le silence s’installant, mes pensées revinrent à Cro. Mon cœur s’emballa soudain.
    
    - Et Grigri ?
    
    - La grelottine ?
    
    J’acquiesçai avec anxiété, le visage toujours tourné vers le mur. L’absence de réponse fut suffisante. Ma gorge se noua tandis que je brûlais d’envie de prendre des nouvelles de Petit Frère. L’avaient-ils trouvé ? Si ce n’était pas le cas, interroger Alrüs condamnerait l’Éthéré.
    
    - Les räverns aussi... Ils auraient pu fuir, ils ont préféré se jeter sur Toyën. Je crois qu’il pense que c’est toi qui leur a ordonné d’attaquer, mais ils t’ont surtout défendu, n’est-ce pas ?
    
    Si le jeune homme ne mentionnait que les reptiles volants, pouvais-je espérer que le saedrë fût sauf ?
    
    - Selën ? Ce n’est pas toi qui leur as demandé de s’en prendre à Toyën, hein ?
    
    Je haussai les épaules. Je ne conservais que quelques bribes de ces terribles secondes et toutes se concentraient sur Cro.
    
    - J’étais droguée, je ne me souviens pas de grand chose...
    
    Ma voix se fit amère au souvenir de cette trahison. Alrüs sombrant une fois encore dans le mutisme sans faire d’autre allusion aux Éthérés, ma conviction que Petit Frère eût survécu au massacre se fit plus grande. J’étais à la fois heureuse de le savoir toujours en vie et peinée en réalisant qu’il serait à jamais seul puisque personne n’était au courant de son existence à Blanchiles. Peut-être qu’en grandissant, il finirait par attirer l’attention du gouverneur ou de quelque citadin. S’y risquerait-il pour autant ? L’idée du saedrë passant le reste de son existence caché, comme l’avait fait celui de mon village, raviva la colère qui s’estompait. Serait-il, lui aussi, finalement trahi par une personne de mon entourage ? Je préférai ne pas y songer et détournai mes pensées.
    
    - Vous n’aviez pas le droit...
    
    - Selën...
    
    Je l’interrompis avec un hoquet indigné, plongeant mon regard dans le sien.
    
    - La décision ne m’appartenait pas, je sais, mais messire Osran n’aurait jamais accepté lui non plus !
    
    Alrüs soupira avant de frotter son œil valide.
    
    - L’éradication est une décision unanime des gouvernements...
    
    - Pas unanime !
    
    - Blanchiles n’a pas voté !
    
    Je me retrouvai muette, autant devant l’information que le ton soudain véhément du jeune homme. Il reprit cependant d’une voix plus douce.
    
    - Le gouverneur Osran a quitté la table pour te suivre, l’assemblée s’est tenue sans lui. Tout gouverneur qu’il soit, il doit se plier aux décisions des gouvernements. Qu’il ait accepté ou non la chasse des räverns n’aurait rien changé et c’est pour cela que Toyën a pu traverser malgré les directives que les capitaines avaient reçues. Ce n’est pas moi qui l’ai aidé à pénétrer l’archipel, Selën, il n’avait pas besoin de moi pour cela. Au contraire, j’ai dû le supplier de m’autoriser à l’accompagner pour ne pas te laisser seule face à ça. Je ne t’ai pas trahie. Tu es ma meute, comment peux-tu seulement envisager que je ne sois pas de ton côté ? Jamais je ne t’abandonnerai. Je pensais que tu l’avais compris depuis le temps...
    
    Mon cœur se pinça à nouveau et les larmes menacèrent à mes paupières. Je n’avais qu’une envie : me blottir dans les bras de mon compagnon et pleurer jusqu’à ce que cette douleur atroce eût totalement disparu, jusqu’à ce qu’il ne restât plus une goutte de tristesse en moi. Pourtant, quelque chose me retenait. Une partie de moi qui refusait de pardonner et réclamait un coupable à corps et à cris. Or Alrüs était la seule cible disponible. Nous demeurâmes donc tous deux côte à côte sans plus oser aucun geste ou parole durant une éternité.
    
    - Selën... Je voulais te poser une question...
    
    Je coulai un regard dans sa direction et il prit cela pour un acquiescement.
    
    - Le gouverneur Osran a dit que... tu ne voulais plus être Gær...
    
    Au frisson qui me parcourut, je resserrai draps et couvertures autour de moi.
    
    - Je ne le suis plus, j’y ai veillé.
    
    Le hoquet de stupeur d’Alrüs me fit craindre davantage de questions, mais il se contenta de m’attirer à lui. Cette fois, je ne résistai pas et laissai les larmes me submerger une fois de plus.
    

Texte publié par Serenya, 15 septembre 2020 à 09h14
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