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Tome 2, Chapitre 36 Tome 2, Chapitre 36
La fièvre envolée et mes forces recouvrées, j’avais bien l’intention de pousser plus loin mes recherches concernant Ænya. Les raisons de tant de mystères autour d’une seule créature ne pouvaient qu’être importantes et, si elle avait été si puissante que cela, il devait nécessairement exister d’autres évocations dans les documents que contenait l’alcôve secrète. Malheureusement, messire Osran avait à faire dans la cité pour la journée et je n’étais pas certaine que m’introduire dans ses appartements durant son absence fût correct. Je voulais également interroger Petit frère sur ce que racontaient les räverns et si le nom d’Ænya lui évoquait quelque chose, toutefois je devais prendre mon mal en patience, attendre des heures bien plus clames pour ne pas risquer de révéler l’existence du saedrë. Je flânais donc sans but dans les jardins du gouverneur en tâchant de ne pas me faire rattraper par toutes les interrogations qui tournaient en moi, trop anxieuse pour songer à rejoindre les enfants dans leur pêche ou me lancer dans une énième lecture des feuillets. Cro était ravi de pouvoir se dégourdir les pattes tout son soûl et, entraînée par son plaisir simple, je me surpris à lui lancer branche morte, feuille ou caillou qui me passaient sous la main. Grigri finit elle aussi par se prendre au jeu et gambada avec des couinements excités au milieu des pattes du crok’mar.
    
    J’étais parvenue à oublier tout ce qui pesait sur mes épaules ou mon cœur ces derniers jours quand un vol de räverns fila au-dessus de nos têtes.
    
    Danger ! Chasseur !
    
    Mon sang se glaça en réponse à la menace qui se répandait en écho à travers le pouvoir. Cela ne dura qu’un instant toutefois. Blanchiles n’était ouverte qu’à un seul Gær. Un large sourire illumina mon visage, témoin de mon soulagement.
    
    Trottant à travers les jardins, je parvins en vue des escaliers alors que la tête d’Alrüs apparaissait au-dessus des derniers degrés. Je marquai cependant un temps d’arrêt en découvrant ses traits. S’il avait un sourire amical aux lèvres, il n’en mettait que plus cruellement en valeur son teint pâle, ses traits tirés et les contours amincis de son visage.
    
    Attendez là.
    
    Je n’étais pas certaine de l’accueil que leur ferait Alrüs, désormais averti de leur origine, aussi préférai-je tenir Cro et Grigri à l’écart. Cédant finalement à l’angoisse qui me nouait les entrailles, je courus à la rencontre de mon partenaire. Alors qu’il prenait pied sur le chemin qui menait à la demeure du gouverneur, il m’accueillit avec une accolade que j’abrégeai pour mieux le détailler. Je ne lui avais jamais connu ce cerne sous son œil, même à l’époque où il me veillait à l’infirmerie. Que lui avait-on fait ? L’avait-on sanctionné pour l’aide qu’il m’avait apportée à Chandeaux ? Je balbutiai un moment sans parvenir à aligner mots et pensées. Loin de m’en vouloir, mon compagnon gloussa.
    
    - J’ai si mauvaise mine que ça ? Je vais finir par croire que Toyën a raison...
    
    Alrüs me scrutait comme s’il attendait la moindre réaction.
    
    - Tu as l’air... fatigué. Tu as eu des ennuis ?
    
    S’emparant de ma main, il m’entraîna à une allure lente sur le sentier.
    
    - Aucun souci non, ne t’inquiètes pas. J’ai seulement eu beaucoup de travail... et de longues réunions à cause d’un certain appât à problèmes...
    
    La pique ainsi que le regard en coin qui l’accompagnait me firent sourire et la boule au creux de mon ventre s’allégea. Je me laissai guider en direction du manoir, sous les regards attentifs, mais distants, de Cro et Grigri. Je calmai leurs inquiétudes avant de ramener mon attention à mon camarade. Le sujet de sa présence ne faisait aucun doute, aussi préférai-je aborder cela en privé, plutôt qu’en compagnie du gouverneur comme il semblait décidé à le faire.
    
    - Tu es là à cause de l’ordre de réquisition ?
    
    Le jeune homme inspira brièvement, pourtant il conserva le silence.
    
    - Je peux rentrer, Alrüs, je peux accepter de revenir à Chäsgær s’ils consentent de ne pas m’impliquer dans la purge. Mais chasser les Éthérés de Blanchiles... Je ne peux m’y résoudre.
    
    Sa main se resserra autour de la mienne.
    
    - Je le sais bien. C’est pour ça que j’ai insisté pour être là.
    
    Un signal d’alarme résonna soudain dans le pouvoir, émis par Cro. Je fis volte-face en direction des escaliers où la silhouette de Gær Toyën se dessinait progressivement.
    
    - Bien sûr, il n’a pas pu attendre...
    
    Alrüs avait grommelé, mais il parut le regretter quand mon regard revint sur lui.
    
    - Écoute, les choses sont déjà assez compliquées comme ça, laisse nous juste parler, d’accord ? La décision ne te revient pas, je suis navré. C’est le gouverneur Osran qui dirige Blanchiles.
    
    Une fois de plus il me trahissait. Comment avait-il pu profiter de sa dérogation pour faire débarquer le colosse ? Il avait ployé devant Chandeaux, comment pourrions-nous parvenir à la moindre entente ? Et s’immiscer sur l’archipel de cette manière ne rendait pas ses intentions honnêtes. Un nouveau coup d’œil à mon mentor suffit à confirmer mes craintes. Son arbalète à la ceinture, il en tenait une seconde à la main, probablement celle d’Alrüs. Ils n’étaient pas venus parlementer ou tout du moins n’accepteraient-ils, à l’image de l’homme qu’ils servaient, qu’une seule issue : celle qu’ils avaient choisie.
    
    Prête à défendre les Éthérés de Blanchiles s’il le fallait, je m’élançai à la rencontre du colosse. Toutefois, une secousse dans mon bras me ramena en arrière et mon poignet, toujours entre les doigts d’Alrüs, vint se plier dans mon dos tandis qu’un tissu à l’odeur forte se matérialisait sur mon nez et ma bouche.
    
    - Chuuut, s’il te plaît. C’est pour toi que je fais ça, pour ne pas que tu ais à endurer ça. Ne résiste pas, dors.
    
    Mon cœur battait à tout rompre pourtant mon corps s’amollissait déjà et mon esprit s’embrumait. Je ne pouvais les laisser faire, je ne pouvais accepter. Des larmes de frustration brouillèrent un peu plus ma vue. Au loin, le signal d’attaque se répandit à travers le pouvoir et je distinguai la silhouette de Cro, bondissant à mon secours. Non ! S’il attaquait, il était condamné ! Il devait fuir, se cacher. Lui et tous les autres. Je luttai pour agencer mes pensées et les diffuser à mes compagnons. J’atteignais tout juste les échos murmurant de Cro quand mon cœur cessa de battre soudain. Mes yeux écarquillaient par la peur saisirent chaque seconde de la puissante silhouette se dissolvant autour du trait lumineux qui la traversa de part en part. Ne demeura que le sentier désert de toute présence Éthérée. Cro s’était élancé à mon secours et l’instant d’après il n’était plus. Il me fallut une éternité pour analyser ce qui s’était passé sous mes yeux et plus encore pour en accepter le sens. J’hurlai mon désespoir, ma peine, cet horrible sentiment de trahison, cet atroce gouffre en moi... J’hurlai à m’en déchirer la gorge, à en perdre mon souffle, à en mourir. J’hurlai dans le silence gémissant de ce corps qui m’abandonnait, indifférente aux murmures d’Alrüs, au chant de guerre qui faisait déjà vibrer Blanchiles.
    
    - Où est la grelottine ?
    
    Bien sûr, Cro ne lui suffisait pas... Le colosse était un monstre, un monstre infâme qui avait signé son arrêt de mort ! Le pouvoir était prêt à passer à l’attaquer, qu’il le massacrât à son tour ! Ce ne serait qu’un juste retour des choses.
    
    - Bon sang, Toyën, ça vous dérangerait d’attendre qu’elle dorme ?
    
    Il y avait dans la voix d’Alrüs comme un écho similaire au pouvoir. Si j’avais eu le plein contrôle de la magie lumineuse, j’en aurais certainement profité pour le rallier à notre cause, le lancer à la gorge de cet assassin. Malheureusement, j’avais choisi d’étouffer cette puissance. Quelle idiote !
    
    - Le crok’mar attaquait et tu es désarmé.
    
    - Je gérais la situation. Je vous avais dit d’attendre mon signal...
    
    Le reste de leur échange m’échappa tandis que je glissais mollement dans les bras du jeune homme, la pression du tissu se faisant plus forte sur mon visage, son odeur plus entêtante.
    
    - Je suis désolé, c’est pour ton bien.
    
    Quel bien y avait-il dans cette peine atroce qui me dévorait de l’intérieur ?
    
    - Dors, je t’en prie. Je ne veux pas que tu assistes à ça...
    
    Un haut-le-cœur me prit à l’idée de ce qu’ils allaient faire. La simple évocation d’une Blanchiles sans Éthéré, obscure et silencieuse, rendit la douleur si insupportable qu’elle m’entraîna avec elle dans le gouffre béant de mon cœur.
    

Texte publié par Serenya, 8 septembre 2020 à 14h16
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