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Tome 2, Chapitre 35 Tome 2, Chapitre 35
- Dois-je faire quérir un guérisseur ?
    
    Je souris à la sollicitude du gouverneur et le rassurai une fois de plus. Il n’avait guère apprécié que ses gens me retrouvassent dans ses jardins et la fièvre qui s’accrochait toujours à moi le rassérénait encore moins. Je lui répétai qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter et il consentit enfin à m’abandonner à mon lit et la pile de feuillets sur mes genoux. J’avais hâte de découvrir ce que ces nouveaux documents avaient à m’apprendre, aussi m’y attelai-je aussitôt, Cro et Grigri étendus paisiblement sur mes couvertures. Malheureusement, ma lecture dut attendre car je somnolais bien plus qu’autre chose les deux jours suivants, décryptant sans cesse les mêmes mots dont le sens m’échappait totalement.
    
    Lorsque je pus enfin accorder aux feuillets toute l’attention qu’ils méritaient, j’avais recouvré assez de forces pour passer mes journées installée au bureau de mes appartements. Je commençai par survoler l’épais dossier afin de me faire une idée de son contenu général. L’ensemble avait l’air obscur, un regroupement de notes reliées par des flèches ou barrées avec de nombreuses dates et beaucoup de chiffres. Les feuilles n’apparaissaient pas comme un ensemble cohérent et fini. Peut-être était-ce simplement un recueil d’observations ou bien ces pages avaient-elles été retirées d’un ouvrage plus important encore. L’étude s’en annonçait dans tous les cas compliquée et je doutais d’en extraire beaucoup d’informations utiles. Je me plongeai pourtant dans la lecture du premier feuillet avec toute la concentration dont j’étais capable. Il me fallut de nombreuses heures pour parvenir à décrypter les petites lettres nerveuses, du moins celles qui n’avaient pas été effacées par le temps. Cette détérioration compliquait d’autant plus la compréhension, sans parler des symboles et des chiffres qui me demandèrent plusieurs jours et autant de pages avant d’acquérir un quelconque sens à mes yeux. Les premières feuilles, les plus vieilles si je me référais aux dates qu’elles portaient, mentionnaient surtout des volumes, des durées, ainsi qu’une liste conséquente d’ « échec » ou « décès ». Les prémices de la création des Gærs avaient, semblait-il, fait de nombreuses victimes.
    
    Des notes plus détaillées recouvraient les feuillets du milieu de la pile, cependant ils souffraient d’autant plus des ravages du temps. J’y relevai une évocation des héritiers d’Argöth dont l’observateur décrivait les nombreuses pointes et écailles noires. De ce que je saisissais des différents textes, ces Gærs avaient comblé tous les espoirs des gouvernements en soumettant le pouvoir et en participant à la construction de Chäsgær. Cela expliquait les échos bourdonnant que j’avais surpris dans le domaine d’Elyam ainsi que l’effet de sourdine qui caractérisait ses chambres. De plus, cette information confirmait mes théories. Non seulement Argöth avait bien eu une existence avant la Grande Purge, mais les variations de couleurs de mes écailles révélaient bien qu’Argöth était une espèce, non un seul individu. Quelques lignes en marge du reste relevaient des inquiétudes de l’auteur : les héritiers d’Argöth seraient encore utiles pour l’exécution de la Grande Purge, toutefois il s’interrogeait sur leur sort dans un avenir plus lointain. Il était question de la menace qu’ils représentaient face au pouvoir des Gærs. De quoi parlait-il exactement ? De cette emprise sur le contrôle de l’héritage de mes confrères que j’avais déjà expérimenté ? Ou de ce pouvoir sombre qui avait anéanti la lumière du draë ?
    
    Mes interrogations s’évanouirent lorsque mon regard accrocha le mot « dorées ». Je remontai le paragraphe et lus son maigre contenu à plusieurs reprises pour être certaine de bien le comprendre malgré les taches et les lettres estompées. Il y était bien question de Gærs présentant des écailles dorées, comme moi, cependant ils n’étaient pas nommés comme je l’avais toujours été. Ces quelques lignes évoquaient les héritiers d’Ænya, leurs écailles et pointes dorées, leurs mèches à perles miroitantes qui pulsaient à proximité des candidats... Ænya... Je n’avais jamais entendu ni même lu ce nom auparavant. Pourquoi ? Il y avait bien deux créatures différentes, deux pouvoirs aux antipodes l’un de l’autre, alors pourquoi faisions-nous de nos jours l’amalgame entre les deux ? Était-ce par simplicité, parce qu’on ne créait plus que des héritiers de la lumière afin de vaincre Argöth, ou y avait-il derrière cela une réelle intention de dissimuler une partie de notre histoire ? Que chercherait-on à cacher avec tant d’application si ce n’était un échec, voire une faute ? Il n’y avait guère de détails sur ces Gærs Ænya, si ce n’était la trop grande puissance qui coulait dans leurs veines et n’en faisait que trop souvent des victimes du pouvoir. Les essais s’étaient néanmoins poursuivis, car ils apparaissaient être les seuls en mesure de vaincre Argöth, l’obstacle qui se dressait sur la voie de la domination de la magie. Puisqu’Argöth nous était connu sous forme Éthérée, cela signifiait qu’ils étaient parvenus à leurs fins, que tout du moins ces héritiers avaient rempli leur mission. Mais à quel prix ? Le Dévastateur était revenu et il ne l’avait pas fait seul. Pendant ce temps, qu’était devenue Ænya ? Si ses héritiers avaient pour but de chasser Argöth, la réciproque était sans doute vraie. Or ces notes précisaient que les Gærs à écailles noires avaient rempli leur rôle. Ænya était certainement mort bien avant la fin de la Grande Purge. Peut-être même sa chasse avait-elle signé le début de la traque s’il était aussi puissant que le sous-entendaient ces textes. Dans tous les cas, pourquoi le cacher ? Cela demeurait un mystère dont peut-être seule Dinaë détenait la réponse.
    
    Je trouvai néanmoins quelques indices dans les derniers feuillets. Les dates qui y figuraient étaient bien plus récentes, réparties en trois colonnes et notées de différentes mains. La première colonne indiquait « héritiers », la seconde « attaques » et la troisième « exécutions ». Les dates en elles-mêmes ne m’évoquaient rien, mais chaque ligne regroupait trois données proches temporellement quand vingt, trente, quarante ans séparaient deux lignes successives. Une seule n’était pas complète : la dernière et je crus reconnaître l’écriture de messire Osran. Intriguée, je me penchais plus attentivement sur celle-ci. La date du milieu, dans la colonne « attaque », fit soudain battre mon cœur plus vite. Nul doute possible, il s’agissait du jour où nous avions repoussé l’assaut d’Argöth contre Chäsgær. Quant à la première, j’étais moins catégorique. Elle pouvait correspondre à ma première chasse à Quat’voies, à moins que ce ne fut celle de Chandeaux. Était-ce cela que répertoriait ce tableau ? Le début des héritiers d’Ænya, les attaques d’Argöth... Mon histoire n’était donc pas sans précédent, loin de là. En vérité, il y avait cinq autres Gærs à qui l’on avait dû dire qu’ils étaient uniques, le dernier espoir de notre monde... Ils avaient fait leur première chasse, attiré suffisamment l’attention d’Argöth pour qu’il s’en prît au manoir plusieurs mois, années plus tard, puis étaient morts, exécutés même d’après l’intitulé de la colonne, dans les jours qui avaient suivi. Repousser le Dévastateur les avait-il épuisés au point de perdre le contrôle du pouvoir ? Ou bien leur avait-on donné la même « chance » qu’à moi avec un ultime Processus qui avait eu raison d’eux ? À moins qu’ils ne se fussent tous lancés sur les traces du terrible Éthéré pour ne rencontrer qu’un sort funeste ? Quoi qu’il en fût, j’avais échappé à ce destin, mais était-ce une si bonne chose au final ? Je commençais à en douter. Peut-être aurait-il mieux valu, pour ces Éthérés que j’avais cru protéger, que je subisse le même sort. Nous n’en serions pas là, à trembler en attendant une nouvelle Purge déjà annoncée.
    
    Un autre détail m’interpelait. Argöth attaquait systématiquement Chäsgær quand un nouvel héritier doré évoluait en Avëndya. Pourquoi ? Pourquoi attendre que le manoir eût les moyens de se défendre quand il suffisait de le raser durant les longues périodes qui séparaient deux compatibles ? De toute évidence, les occupants du manoir n’avait jamais été sa cible. Seuls les héritiers conditionnaient ses réactions. Voyait-il en nous, à travers le pouvoir dont nous étions porteurs, Ænya ? Nous confondait-il avec cette créature ? Ou bien cherchait-il à se venger de l’outrage que nous représentions ou du rôle qu’avaient rempli les premiers d’entre nous en le vainquant, puis chaque génération en le chassant ? Argöth avait parlé de me libérer, de me sauver... Il était devenu fou de rage quand il avait compris que je ne me rallierais pas à sa cause... Était-ce de l’attachement ? Avait-il souffert de m’avoir pris pour Ænya avant de réaliser ce que j’étais ? Je ne savais que penser. Était-ce pour cela que l’existence d’Ænya avait été effacée ? Pour ne pas risquer trop d’empathie de la part de ses héritiers à l’égard de leur proie ? Je n’étais sûre que d’une chose : le dégoût toujours plus grand que m’inspirait le pouvoir lumineux et ces écailles dorées que l’on m’avait imposées. Petit Frère avait raison. Il était trop tard, j’avais déjà plus que rempli mon rôle d’arme dans ce drame. Et si je devais en fin de compte rentrer à Chäsgær, Dinaë aurait à répondre à nombre de mes questions...
    

Texte publié par Serenya, 1er septembre 2020 à 09h24
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