Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 34 Tome 2, Chapitre 34
Je passai le reste de la journée à m’agiter en vain, ne sachant comment évacuer cette mélasse de sentiments et de pensées qui m’ancraient dans une angoisse paralysante, tandis que messire Osran distribuait ses consignes en déambulant d’un pas décidé entre ses interlocuteurs. J’hésitai longuement, lui demandant finalement de conserver l’exception faite à Alrüs de traverser. Il avait prouvé qu’il demeurait de mon côté en ne me livrant pas à sire Æstën, il m’avait demandé de l’attendre ici... Avec pareilles directives, il se hâterait sûrement de venir me fournir de plus amples explications. Ou tout du moins convaincrait-il Gær Toyën de le laisser tenter sa chance quand ils comprendraient que je n’avais nullement l’intention d’obéir. En revanche, faire une exception pour mon compagnon revenait, j’en avais bien conscience, à mettre en danger mon avenir sur Blanchiles, mais je voulais croire en Alrüs. Je gardais toutefois à l’esprit que mes jours sur l’archipel étaient sans doute comptés, qu’il me faudrait probablement rentrer au manoir pour assurer la survie des Éthérés résidant là, aussi me promis-je d’étudier au plus vite les ouvrages cachés et commençai par échanger les deux déjà lus contre une épaisse liasse de feuillets. Je ne parvins cependant pas à lui accorder mon attention jusqu’au souper. Je songeai à débuter ma lecture une fois installée dans mon lit, or un autre détail attisait bien trop mes angoisses pour cela. J’étais prête à retourner au manoir si Alrüs me le demandait et que cela assurait la sécurité de mes compagnons Éthérés, mais... Il n’en demeurait pas moins que je refusais de prendre part d’une manière ou d’une autre au massacre orchestré dans les Monts Sauvages. Sur ce point, je manquais cruellement de solution, jusqu’à l’illumination qui me vint tandis que tous dormaient.
    
    Aussi silencieuse que Cro en éclaireur ou Grigri sur mon épaule, je me glissai dans les couloirs puis les jardins de la demeure du gouverneur. Je lâchai un soupir soulagé en me glissant sur les premières marches de l’escalier dérobé, à flanc de falaise. Petit Frère était le seul dont tous ignoraient l’existence, je ne tenais pas à le trahir, surtout avec l’avenir qui s’annonçait. Ses miaulements ravis me réchauffèrent le cœur, toutefois je me hâtai de lui intimer le silence. Pour sa propre survie, il devait se faire le plus discret possible. L’arbrisseau s’agita néanmoins à notre arrivée et je pris le temps de rattraper les caresses perdues durant ma longue absence. Une sérénité inattendue s’empara de moi sur ce recoin de roche, observant les ténèbres mêlées du ciel et de la mer révélées par les vols de räverns, mes compagnons d’ombres à mes côtés. J’en profitai jusqu’à ce que la température me fît finalement frissonner. Rappelée ainsi à la réalité, je tournai mon attention vers le saedrë.
    
    J’ai besoin de ton aide, Petit Frère.
    
    Il parut enchanté de se rendre utile et plongeai déjà ses radicelles curieuses en moi. Je doutais pourtant qu’il appréciât mon projet.
    
    Ils veulent m’obliger à vous faire du mal. Je ne veux pas que cela se produise !
    
    La peur qui s’était logée en moi la journée durant se répandit aux échos chantants. Il comprenait la situation, il ressentait mes angoisses, mais il ne saisissait pas ce que j’attendais de lui.
    
    Détruis-le. Détruis la lumière en moi. Ainsi je ne pourrai vous blesser, peu importe ce qu’ils feront pour m’y contraindre !
    
    Les échos effrayés du pouvoir s’accentuèrent et, une fois encore, je me confrontai à son refus.
    
    Aider, pas tuer...
    
    Je soupirai d’agacement.
    
    Oui, je sais : pas tuer. Justement, moi non plus je ne veux plus tuer personne. Tu as déjà donné l’avantage au pouvoir sombre, je veux juste que tu le fasses encore plus. Étouffe-le scelle-le... Fais au mieux. Je veux seulement ne plus pouvoir l’utiliser et être sûre qu’on ne pourra m’y contraindre.
    
    Si son opposition n’était plus aussi franche, je n’en obtins pas pour autant son aval.
    
    Pitié... Quand ils viendront, ils voudront que je tue Cro, et Grigri... et tous les autres... et même toi. Je ne veux pas faire ça ! Aider, pas tuer... C’est exactement ce que je veux moi aussi. Les ténèbres aident, la lumière tue.
    
    Il n’était pas convaincu, ses filaments exploraient mon être sans parvenir à prendre une décision.
    
    N’abandonne pas.
    
    Sa demande me noua la gorge.
    
    Je suis désolée. Argöth est mort, il n’y a plus que moi pour vous protéger... J’ai essayé, j’ai tout essayé, mais je ne fais pas le poids.
    
    La nouvelle sembla le surprendre et je sentis une vague de compassion à mon égard.
    
    Liberté ?
    
    Cet écho lointain du passé fit rouler une larme sur ma joue. Petit Frère n’avait pas connu cette promesse, ce cri de guerre. Il avait dû le dénicher dans mes souvenirs, dans ce pouvoir que je reniais, néanmoins cela ne modifia en rien son impact.
    
    Je suis désolée. J’y ai cru, vraiment ! Moi aussi, ils m’ont trompée...
    
    Le silence s’installa quelques secondes tandis que je cherchais mes mots afin de le convaincre.
    
    Je t’en prie. Je ne veux pas devenir une arme qu’ils pourront retourner contre vous.
    
    Trop tard.

    
    La froideur de la réponse me surprit, d’autant plus de la part de Petit Frère, mais il poursuivit, palliant à la méprise.
    
    Le pouvoir tue le pouvoir. Tu es l’arme utilisée contre nous. C’est eux qui le disent.
    
    Le saedrë avait répondu à ma surprise en désignant les räverns. Il était né sans mémoire, il ne pouvait connaître les chasses aux Éthérés, mais les volatiles, du moins ceux que je n’avais pas créés, si.
    
    Que disent-ils d’autre ?
    
    Si les räverns sauvages partageaient leur mémoire avec mes compagnons, peut-être pourrais-je en apprendre plus sur la magie.
    
    Qu’il faut te libérer, mais si Argöth a échoué alors nous aussi.
    
    Je souris malgré moi à ce rappel des mots du Dévastateur.
    
    Vous ne pouvez rien contre les lois des Hommes. Ce n’est pas de votre faute. En revanche, si tu veux vraiment m’aider...
    
    Je m’en voulais un peu de profiter de cette culpabilité qui teintait soudain le chant saedrë. J’étais toutefois bien décidée à emporter gain de cause. Je perçus ses longues hésitations.
    
    Pas...
    
    Non, pas tuer. Étouffe-le au maximum, c’est tout ce que je te demande.

    
    Il me jaugea un moment, mesurant ma détermination à ses convictions avant d’enfin acquiescer, bien qu’à contrecœur. Aussitôt, je sentis le pouvoir à l’œuvre à travers tout mon être et le monde sombra peu à peu dans des ténèbres toujours plus épaisses et un mutisme presque total.
    
    Quand les radicelles se retirèrent, leur œuvre accomplie, mon environnement se révéla bien différent. Les carillons de Blanchiles n’étaient plus portés que par les échos lointains de véritables coquillages s’entrechoquant et le pouvoir de mes compagnons, pourtant à mes côtés, n’était qu’un vague murmure. Leur présence toutefois, ainsi que celle des räverns dans le ciel, m’apparaissait toujours aussi clairement, bien que d’une manière différente. Chaque Éthéré était un abysse ouvert au milieu de la trame du monde, un gouffre béant qu’était le pouvoir sombre en eux. Ce constat me fit sourire et je m’empressai d’invoquer au creux de ma main le pouvoir redouté. Malgré tous mes efforts, je n’obtins guère plus qu’une vague lueur tremblotante. Rien d’assez puissant pour ne serait-ce qu’alimenter la lame d’un couteau. C’était parfait. La joie me brouilla la vue et je remerciai chaleureusement Petit Frère. La fatigue me trouvant enfin après cette journée chargée en émotions, je quittai le saedrë pour regagner ma chambre. Force me fut de constater que j’étais déjà fiévreuse et épuisée à peine le sommet des marches atteints. Je m’avançai dans le jardin, priant pour ne pas faire un malaise si près du rebord rocheux, mais n’atteignis jamais les portes du manoir.
    

Texte publié par Serenya, 25 août 2020 à 08h30
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 34 Tome 2, Chapitre 34
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1611 histoires publiées
738 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Sashy 123
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés