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Tome 2, Chapitre 33 Tome 2, Chapitre 33
Messire Osran avait bien plus attiré ma curiosité avec son parchemin que son carnet, toutefois la lecture de ce premier m’avait quelque peu déçue. Il n'y avait dans ces notes guère plus que ce que je savais déjà. En vérité, les informations sommaires regroupées sur ce morceau de papier me faisaient davantage penser à des notes prises à la lecture d’un ouvrage bien plus important qu’à un document à part entière. Deux points, en revanche, attiraient mon attention. L’origine même du réactif demeurait obscure dans les recueils que j’avais pu étudier à Chäsgær, or dans ces lignes il était clairement question du sang des créatures magiques. Ce détail d’ailleurs posaient de nombreux soucis d’après l’auteur du document, puisque le liquide perdait ses propriétés en quelques semaines, voire mois pour les fluides les plus puissants. Le problème avait dû être réglé d’une manière ou d’une autre depuis, sinon les flacons que je connaissais ne seraient jamais parvenus jusqu’à nous, plusieurs siècles après la disparition des derniers enfants du pouvoir. Ce point soulevait une fois encore l’incohérence de mon cas : comment pouvait-il y avoir un réactif pour Argöth si celui-ci n’avait toujours été qu’un Éthéré ? Sans compter mon double jeu d’écailles et les déclarations récentes du gouverneur. Se pouvait-il qu’Argöth eût eut une réelle existence, dans un corps aux écailles dorées, avant de devenir le premier Éthéré, le champion élu par le pouvoir qui m’avait légué ces écailles noires comme ses ténèbres ? C’était en effet l’explication la plus logique, mais pourquoi nous avoir menti dans ce cas ? Dans quel intérêt ? Quel impact sur notre histoire cela avait-il de taire sa première existence de chairs ? J’aurais volontiers opté pour une déformation de la légende au fil des siècles s’il n’y avait eu Dinaë. La vieille Gær était la mémoire d’Avëndya, le témoin de l’Histoire. Elle avait vécu ces évènements, alors pourquoi mentir ? Dans quel but ? Mon mentor détenait sans aucun doute des informations qu’elle ne me livrerait certainement pas de son plein gré. Il ne me restait plus qu’à espérer dénicher des éléments de réponses dans les autres volumes cachés.
    
    Le second point intriguant de ce document était les sujets d’expérimentation choisis. De toute évidence, ces notes dataient des débuts de la création des Gærs et il n’était question que de saedrë, grelottine et... Argöth. L’étude de ce dernier, bien avant la Grande Purge et l’apparition des Éthérés, confirmait ma théorie. Cette information rendait soudain la lecture du carnet bien plus prometteuse. Peut-être son auteur avait-il eu l’occasion de croiser cet Argöth de chair et de sang au cours de ses voyages. Un rapide feuilletage de l’ouvrage ne révéla aucun croquis pouvant évoquer la créature qui m’intéressait, toutefois je ne perdais pas espoir de trouver quelques détails ou indices dans les très nombreuses pages manuscrites. Il me faudrait des jours pour toutes les parcourir, aussi m’y attelai-je sans attendre.
    
    
    Si son contenu ne m’avait pas intriguée au premier abord et ne m’apprit au final rien de plus sur le terrible Dévastateur, la lecture du carnet n’en fut pas moins captivante. J’avais découvert les Éthérés au travers des ouvrages de Chäsgær qui se basaient avant tout sur la dangerosité de ces entités. Nature de leur pouvoir, méthodes d’attaque et de défense, tactiques de chasse... Je connaissais tout cela par cœur. Ce que ce voyageur avait consigné paraissait tout droit sorti d’un autre monde, ce qui n’était pas tout à fait faux. Préférences d’habitat, parades nuptiales, éducation des jeunes, interactions avec les Hommes, chaque page me plongeait toujours plus dans ce monde lumineux qui ne connaissait pas encore le drame de la Grande Purge. L’ancêtre de messire Osran évoquait des saisons chaudes ou froides au gré des migrations des draës comme des nid’hivers au cours de leur reproduction. Il disait même avoir domestiqué deux jeunes crok’mars afin que ses matelots ne souffrissent jamais d’une baisse de moral et se réveillassent toujours parfaitement reposés ! Ce journal était une fenêtre ouverte sur un monde fascinant aussi différent du nôtre que pouvaient l’être le pouvoir sombre et la magie de lumière. Que s’était-il passé pour que la peur prît autant le pas sur un quotidien si paisible ?
    
    Les jours glissaient autour de moi sans que je les remarquasse, autant fascinée que blessée par les récits du carnet que je relisais sans me lasser. Nous aurions pu vivre dans un tel monde, j’aurai pu avoir pour mission de protéger les grelottines du braconnage, d’éviter la surpopulation des crok’mars, de référencer l’emplacement des saedrës... Au lieu de cela, certains avaient préféré ce rejet du pouvoir, et je me retrouvais à me cacher sur Blanchiles pour échapper à mes responsabilités, du moins celles que l’on voulait m’imposer. Je me perdis ainsi dans cet autre Avëndya, oubliant sire Æstën et son assemblée, Chandeaux et son draë. Jusqu’au jour où les ténèbres de notre monde me rattrapèrent. Un engrenage implacable décidé à me happer, sous forme d’une missive que messire Osran me tendit déjà décachetée, alors que je flânais dans ses jardins, le carnet entre les mains.
    
    - Elle provient de Chäsgær, un ordre de réquisition...
    
    Les doigts tremblants, j’échangeai ma lecture contre le message et le parcourut avec appréhension. Concis malgré les formules d’usage et autres politesses, le contenu en était parfaitement clair. Chäsgær réquisitionnait l’ensemble des Gærs domiciliés en prévision de son programme de reconquête des Monts Sauvages. Les consignes étaient implacables : s’assurer de la sécurité de notre lieu de résidence en éradiquant toute trace d’Éthérés dans un large périmètre avant de rentrer au manoir. Mon sang se glaça.
    
    - Au moins ont-ils la délicatesse de vous considérer en Gær domiciliée et non en fugitive. Voilà qui est plutôt encourageant...
    
    Je n’avais que faire de leurs attentions. La gorge nouée et le cœur tambourinant, mes yeux demeuraient fixés sur la même expression : « reconquête des Monts Sauvages ». Malgré ses effectifs bien trop réduits pour un projet aussi titanesque, Chäsgær s’impliquait dans la vision irréaliste de Chandeaux. Ce qui jusque là n’avaient été que des mots contre lesquels j’avais tenté de me raisonner, devenaient des actions bien réelles qui nous condamnaient tous, à commencer par les Éthérés. Alrüs lui-même s’était fourvoyé, nos mentors avaient ployé l’échine face à sire Æstën.
    
    - Dites-leur que je vous ai chassé sans vous fournir la moindre explication. Ils s’imagineront que j’ai lu la missive et vous ai renvoyée pour protéger mes räverns. Aucun Éthéré ne sera blessé et vous ne serez pas fautive. Bien entendu, nous accueillerons Cro et Grigri sans la moindre hésitation.
    
    Ne pas me salir les mains ne sauverait pas pour autant les habitantes magiques de l’archipel...
    
    - Nous fermerons les ports aussi longtemps que nécessaire. Cela a déjà été fait par le passé. Le continent a bien plus à y perdre que nous. Aucun Gær ne posera le pied à Blanchiles.
    
    Un sourire cynique m’échappa.
    
    - Cela vous a-t-il protégé de la Grande Purge ?
    
    Le gouverneur s’appliquait avant tout à me rassurer, mais il comprenait que je n’étais pas dupe.
    
    - L’extermination était leur objectif principal à l’époque. Aujourd’hui, c’est la conquête du nord qui obsède l’assemblée. Ils seront peut-être suffisamment tournés vers les Monts Sauvages pour nous oublier, du moins assez longtemps pour recevoir la sanction de leur bêtise...
    
    Je ne partageais plus son optimisme, la vérité s’était montrée bien trop souvent cruelle pour cela. Blanchiles était une provocation que l’assemblée, et par conséquent Chäsgær, ne pouvait ignorer une fois de plus. Sire Æstën veillerait à écraser ce symbole avant de poursuivre dans sa folie. Nous n’avions aucune chance, aucun autre choix. Pieds et poings liés par l’unanimité des autres dirigeants, nous suivrions le mouvement, que nous le voulions ou non.
    
    - Je refuse...
    
    Ma voix se brisa sur un sanglot, bien vite chassé par la colère qui embrasa tout mon être. D’un geste rageur, je déchirai la missive en quatre avant d’en jeter les morceaux au vent.
    
    - Je ne rentrerai pas ! Ils ne peuvent pas m’obliger à... Je ne... C’est hors de question !
    
    La peur glissait en moi, dansait dans le brasier de ma fureur. Pouvaient-ils réellement me contraindre à reprendre la chasse ? Comment savoir... S’ils en étaient capables, le feraient-ils ? Très certainement. Iraient-ils jusqu’à me menacer, me punir ? Qu’exigerait Dinaë si je résistais ? Que raconterait-elle à mon sujet ?
    
    Prisonnière de ces interrogations sans fin, je demeurais aussi figée que muette, tremblante de haine autant que de terreur. N’avais-je vraiment plus d’issue ? Étais-je à ce point une arme que l’on maniait sans s’inquiéter de ses états d’âme ?
    
    - Gær Selën ?
    
    Un haut-le-cœur me saisit à l’appel de messire Osran. Je ne pouvais simplement accepter la situation. Me résigner, c’était abandonner les Éthérés, ignorer ce que j’éprouvais de leur monde, renier ce sang qui coulait dans mes veines. Jamais ! Si c’était cela être Gær désormais, alors je refusais d’en être une plus longtemps.
    
    - Selën. À partir de maintenant, ce sera simplement Selën.
    

Texte publié par Serenya, 14 août 2020 à 07h40
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