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Tome 2, Chapitre 31 Tome 2, Chapitre 31
Je remontai les couloirs à vive allure, le pas rageur et l’esprit balloté par la tempête qui sévissait en moi.
    
    Trahison !
    
    Ils voulaient un monde sans magie ? Parfait ! Quelqu’un se devait de leur donner un aperçu de ce à quoi ils aspiraient.
    
    Trahison !
    
    Je sais. Ils vont le payer.
    
    Le pouvoir criait vengeance à hauteur de ma peine. Omniprésent, je ne pouvais ignorer ses suppliques, ses appels, ses exigences. Chaque pierre, chaque fibre de Chandeaux vibrait de haine autant que de douleur. Et au cœur de cette créature informe qui n’avait plus ni chairs ni ombres, Æstën exigeait la disparition du pouvoir. Comment pouvait-il oublier à quel point son existence, sa cour, son royaume, sa richesse reposaient sur la magie ?
    
    Trahison !
    
    Mon corps entier était parcouru de frissons tant la soif de sang de la lumière était forte. Je ne pouvais cependant pas y céder, cela ne conduirait que plus vite à l’extermination tant attendue. Je devais pourtant faire quelque chose. Il le fallait, le pouvoir sombre l’exigeait, bouillonnant entre mes doigts, prêt à prendre la forme adéquate au massacre de cette maudite assemblée, de cet horrible palais. Distraitement, je laissai courir mes doigts sur la frise lumineuse du mur, lâchant la bride aux ombres. Bête affamée, la magie de ténèbres engloutit toute lumière sur mon passage. Ils voulaient vivre dans un monde sans pouvoir ? Ils allaient être servis !
    
    Je n’avais jamais saisi l’agencement des pièces et corridors de Chandeaux, me perdant systématiquement si je n’étais pas accompagnée. De plus, je n’avais emprunté ce passage qu’à une seule occasion, il y avait une éternité de cela. Pourtant, portée par ma détermination, ou la colère du pouvoir, j’arrivai sans la moindre hésitation au chemin taillé dans la falaise et descendis sans ralentir pour rejoindre la grève. Sans y avoir vraiment réfléchi, je me retrouvai à nouveau face au spectacle terrible de la dépouille du draë. Toutefois, les lieux étaient bien moins paisibles que lors de ma première visite. Les éclats de voix des discussions des ouvriers se distinguaient à peine à travers le puissant chant de leur victime. Ces charognards riaient et plaisantaient en évidant le grand globe cristallin du pouvoir qu’il contenait encore. Cette vision ajouta au déchaînement de haine qui brûlait en moi et je laissai Cro se charger de disperser ces insectes avec forces claquements de mâchoires dans le vide. Les cris et la débandade qui en découlèrent eurent tôt fait d’attirer les gardes en poste dans les environs, aussi me hâtai-je de m’interposer entre eux et l’Éthéré.
    
    - Je m’en occupe, mettez-vous à l’abri.
    
    Les hommes d’armes ne se firent pas prier, trop heureux de pouvoir filer face à une menace contre laquelle ils étaient de toute manière impuissants. Enfin débarrassée des importuns, je gratifiai d’une caresse Cro et m’avançai au milieu des cordages et des seaux abandonnés dans la fuite des ouvriers.
    
    - Selën !
    
    Je sursautai à l’éclat de voix familier. Le pouvoir draë était en ce lieu si assourdissant qu’il avait couvert celui d’Alrüs. Il passait tout juste l’angle de la falaise qui dissimulait le chantier et l’éclat trop vif du pouvoir dans mon dos m’interdisait de déchiffrer ses traits, de saisir ses intentions.
    
    - Tu ne devrais pas traîner par ici, tu sais l’effet qu’a cette carcasse sur toi... Viens, retournons à l’intérieur, nous avons à discuter.
    
    Il ne comprenait pas. Je n’étais pas ici par hasard, hypnotisée par le pouvoir, j’avais un devoir à accomplir. Déclinant l’offre de mon compagnon, je reculai en direction du grand globe lumineux.
    
    - Qu’as-tu l’intention de faire ? Qu’espères-tu obtenir en te mettant à dos sire Æstën ? Si tu deviens l’ennemie des rois, tu seras aussi celle de Chäsgær. Je t’en supplie, viens avec moi, nous trouverons une solution, ensemble.
    
    Je reculai encore, sourde à ses suppliques. Il n’avait pas la moindre idée de notre insignifiance dans cette histoire. Nous pourrions en parler dix années durant, nous pourrions élaborer la plus parfaite des solutions, cela n’aurait jamais aucune importance. Nous n’étions pas Gær Toyën et Dinaë, nous n’étions pas Æstën.
    
    - Il n’y a pas de solution. Ils massacreront les Éthérés uniquement pour prouver qu’ils en sont capables. Une fois encore, ils contraindront la magie à se défendre. Et s’ils invoquent un nouvel Argöth, alors je le regarderai les mettre en pièces sans intervenir !
    
    Interloqué, Alrüs demeura muet, bouche bée.
    
    - Je ne ferai pas deux fois la même erreur. Æstën rêve d’un monde débarrassé de la magie sans imaginer une seconde ce que cela implique. Je ne peux peut-être pas faire grand chose, mais je peux au moins lui donner un aperçu de ce qu’il demande...
    
    Le jeune homme parut soudain saisir mon projet tandis que je n’étais plus qu’à un pas de la surface cristalline. Une expression de terreur que je ne lui connaissais pas figea ses traits et il fit mine de se précipiter vers moi. Toutefois, un Cro grognant et tremblant de rage, apparu entre nous deux, le dissuada d’aller au-delà des premiers pas esquissés.
    
    - Selën, pitié, ne fais pas ça ! Æstën exigera ta perte, Toyën lui-même ne pourra pas te protéger ! Ne t’engage pas sur une voie où je ne pourrai te suivre, ne m’oblige pas à choisir entre ma meute et mes obligations envers Chäsgær !
    
    Les suppliques d’Alrüs trouvaient un écho en moi et elles m’auraient probablement fait céder si je conservais encore une once d’espoir qu’une solution menant à la paix existât. Or il n’y avait aucune paix nulle part, seulement deux clans qui se déchiraient, exigeant chacun une preuve de mon engagement à leur côté. Je refusais de jouer leur jeu, les uns devaient comprendre que les autres n’étaient pas foncièrement mauvais, qu’ils pouvaient même leur être bénéfiques. J’avais chassé Argöth afin que les Éthérés le comprissent, il était temps de frapper un grand coup du côté des Hommes pour qu’ils le saisissent également.
    
    - Je ne choisis pas de camp, Alrüs, et tu ne devrais pas avoir à le faire non plus. Nous sommes les garants de l’équilibre entre le pouvoir et l’humanité, c’est pour cela que nous avons été créés. Je n’agirai pas pour les uns ou les autres, je ferai ce que j’estime juste et nécessaire afin de rétablir cet équilibre.
    
    L’égarement de mon compagnon illuminait sa pupille d’une lueur incertaine. Je l’abandonnai à son débat intérieur et exécutai le dernier pas me séparant du draë. Avec un hoquet d’horreur, je plaquai mains et dos au réservoir cristallin. La douleur qui me submergea fut telle qu’elle m’emprisonna un long moment, me faisant soudain hésiter entre fuir et poursuivre mon projet. Les pouvoirs avaient cependant bien trop soif d’en finir pour me permettre d’abandonner. Alors je me réfugiai derrière la magie sombre pour échapper à l’atrocité de la lumière, à son agonie toujours plus pressante, à son vœu de mort, aussi bien pour lui-même que pour ses bourreaux. L’ondée apaisante de ténèbres me conforta dans mon choix et je m’abandonnai totalement à lui, le laissant s’écouler de moi tel un torrent furieux.
    
    Je m’absorbai ainsi dans le pouvoir sombre jusqu’à ce que mon corps, parvenu à ses limites et enfin soulagé du poids qui l’oppressait tant, rompît de lui-même le flot de magie. Un vertige puissant me faucha alors et je basculai dans l’obscurité. On me rattrapa, ou peut-être fut-ce seulement le sol. J’étais tant sonnée que je ne parvenais plus à distinguer le haut du bas, ni même ce qui m’environnait. Il me fallut une éternité pour percevoir à nouveau les frottements contre ma peau, les grincements des galets, les jappements inquiets de Cro. Je luttai pour soulever une paupière et constatai que je devinais à peine la silhouette des vaguelettes ridant la surface du lac. Partout régnait le silence, enfin le chœur d’agonie s’était tu. Je lâchai un soupir vibrant de soulagement, sentant les larmes me monter aux yeux devant la beauté de ce mutisme.
    
    - Tu es réveillée ?
    
    Je grognai pour toute réponse, incapable de plus.
    
    - Le navire du gouverneur Osran est amarré aux vieux pontons, je suppose...
    
    Je hochai la tête contre son épaule. Un sourire serein m’échappa tandis que je humais le parfum de mon compagnon. Le retrouver était aussi plaisant que l’absence du chant draë.
    
    - À quoi pensais-tu, bon sang ? Tu provoques la ruine de Chandeaux et tu t’épuises au point de t’effondrer sur place... Tu as conscience que sire Æstën va exiger ton exécution, sous prétexte que tu as sombré dans le pouvoir ? Tu ne peux pas rester ici, pas tant que Toyën et Dinaë n’auront pas calmé le jeu. À ta place, je ne reviendrais même jamais dans le coin, question de survie : sire Æstën est puissant.
    
    Peu m’importaient ses soucis, je les balayai d’un haussement d’épaules indifférent. J’étais enfin en paix, je n’avais pas l’intention de le laisser ternir ma quiétude avec ses paroles.
    
    - Tu m’écoutes ?
    
    Pas vraiment, et il le comprit aussitôt. Il lâcha un soupir las avant de reprendre ses grommellements, plus pour lui que pour moi de toute évidence.
    
    - Il vaudrait mieux pour toi que le gouverneur soit toujours prêt à t’accueillir malgré ton coup d’éclat sinon tu n’auras plus qu’à te cacher au fin fond des Monts Sauvages si tu veux avoir une chance... Je t’emmène jusqu’à son bateau puis je file le chercher. En espérant que ce ne soit pas déjà la panique au palais...
    
    Un juron ponctua sa phrase, mais je n’y prêtai guère attention. Il était parvenu à ancrer de nouvelles angoisses en moi. Je n’y avais pas songé une seule seconde : messire Osran était celui qui m’avait invitée à Chandeaux. Sire Æstën le tiendrait-il pour responsable de mes actes s’il ne parvenait pas à mettre la main sur moi ? Ma gorge se noua à cette idée et le venin de la peur éclaircit mes pensées sans délicatesse. Après tout ce que Blanchiles et son dirigeant avaient fait pour moi, je les remerciais d’une bien étrange manière. Plus les minutes s’écoulaient, plus Chandeaux aurait le temps de saisir ce qui venait de se produire et de dresser sa liste de coupables. Alrüs mettrait bien trop de temps à informer le gouverneur. Heureusement, il existait d’autres méthodes, ô combien plus rapides.
    
    Il faut prévenir messire Osran du danger ! Il doit rejoindre le bateau, vite !
    
    Le pouvoir acquiesça et, quelques secondes après, le jeune rävern nous survola avec un piaillement ravi avant de filer en direction du palais. Le symbole de Blanchiles, volant de l’autre côté de la fenêtre, ne manquerait pas d’attirer l’attention de mon hôte, où qu’il fût. Toutefois, la silhouette lumineuse de l’Éthéré changea soudain de cap, délaissant le bâtiment pour disparaître au-dessus du sommet de la falaise. Messire Osran avait-il déjà compris que quelque chose n’allait pas et quitté Chandeaux ?
    
    Je n’eus guère l’occasion de m’inquiéter davantage car la silhouette de l’homme se dessinait sur le sentier tandis que nous arrivions au pied des pontons. Il répondit à l’air surpris d’Alrüs en désignant l’Éthéré sur son épaule et celui qui nous dépassait pour aller se poser dans le gréement du Rose des Vents.
    
    - Grigri s’est réfugiée sur moi dès que le ton a commencé à monter. Quand elle s’est agitée après votre départ, je me suis douté que quelque chose n’allait pas. Æstën était trop content de se débarrasser de moi pendant qu’il s’attaquait à ses frontières, j’ai pris congé. J’ai d’abord cru que vous aviez regagné votre chambre, mais quand j’ai vu l’état des couloirs... J’ai compris qu’il était temps de mettre les voiles. Le rävern me ramenait vers le navire, je me suis dit que vous deviez déjà m’y attendre.
    
    Je protestai mollement lorsqu’Alrüs me fit glisser de son échine sur le pont du Rose des Vents. Absorbée par les explications du gouverneur, je n’avais pas même remarqué que nous avions embarqué. Dos appuyé contre le mat, je regardais mon compagnon se pencher sur moi pour attirer mon attention.
    
    - Reste à Blanchiles, ne quitte l’archipel sous aucun prétexte, tu m’entends ? Je te rejoindrai quand les choses se seront calmées.
    
    - Vous ne venez pas avec nous ? Si quelqu’un vous a aperçu, vous serez aussi coupable que nous deux...
    
    L’inquiétude du gouverneur sema de nouvelles craintes en moi. En réponse, Cro agrippa l’étoffe du pantalon d’Alrüs. Celui-ci émit un son à mi-chemin entre le miaulement et le glapissement, alors l’Éthéré le relâcha, à contre cœur.
    
    - Seuls Toyën et Dinaë savaient que j’étais là, je ne risque rien. Quelqu’un doit rester pour témoigner de ce qu’il s’est passé ou les conséquences pourraient être funestes. Soyez tranquille : je ne m’aventurerai pas dans le palais. Je vais attendre quelques heures et si aucun de nos mentors ne parvient à se libérer d’ici là, ils me rejoindront à Chäsgær pour connaître les détails.
    
    Je n’aimais pas ce plan, mais il n’avait pas l’intention de me laisser le choix. Accroupi devant moi, il vint placer son front contre le mien, nos souffles se mêlant dans son murmure.
    
    - Je me moque de ce que tu crois être ou ne pas être, ça ne change strictement rien pour moi. Comment as-tu pu préférer fuir que m’en parler ?
    
    Sa main glissa sur ma joue tandis que son ton s’adoucissait.
    
    - Je m’occupe de tout ici. Ne provoque pas d’autre catastrophe avant mon retour, d’accord ?
    
    J’acquiesçai, les entrailles nouées. Déjà il redescendait la planche pendant que les matelots s’activaient autour de nous.
    
    - Fais attention à toi.
    
    Un vague signe de main répondit à ma voix brisée et les voiles claquèrent au-dessus de ma tête. Je refusais d’y penser, pourtant un terrible pressentiment me fit craindre que cette nouvelle séparation ne fût en vérité un adieu.
    

Texte publié par Serenya, 4 août 2020 à 09h04
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