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Tome 2, Chapitre 30 Tome 2, Chapitre 30
- Un problème ?
    
    Perdue dans mes pensées tandis que nous remontions les corridors d’un pas rapide, je sursautai à l’interrogation de messire Osran. Je n’avais aucune envie de discuter d’Alrüs avec quiconque, aussi haussai-je les épaules avec une indifférence mal feinte. Le gouverneur eut toutefois le bon goût de ne rien remarquer et poursuivit la conversation comme si elle avait bien débuté.
    
    - J’ai réussi à convaincre Beaubreuil, nous avons demandé à revenir sur la décision concernant l’extermination. Vald’or est également prêt à nous écouter. Cela ne veut pas dire qu’ils voteront dans notre sens, mais au moins aurons-nous l’occasion de nous exprimer comme il se doit sur la question. Et si nous parvenons à rallier ces deux là à notre cause, nous aurons assez de poids pour nous opposer à Chandeaux et Sombrive.
    
    Je hochai la tête en silence, bien plus sceptique que lui sur le sujet.
    
    Rapidement, mes pensées glissèrent vers mon compagnon. Alrüs n’avait pas soufflé la moindre remarque, néanmoins j’avais entendu le brouhaha qu’avait causé son mouvement de recul. Le jeune homme n’était pas du genre à se laisser désemparer longtemps. S’il s’était seulement agi de surprise, il se serait hâté de lancer une pique pour cacher sa réaction première. Or, il était demeuré muet. Pire, il n’avait pas tenté de me retenir, de me rattraper. Ce n’était pas de la surprise... c’était de la peur. Comme je l’avais craint, Alrüs me tournait le dos. Si même lui me refusait son soutien, qui me restait-il ?
    
    Nous.
    
    La pression du flanc de Cro sur ma cuisse comme le grelot de Grigri se firent plus présents et je leur offris une caresse en remerciement de leur attention. Mes camarades Éthérés comptaient beaucoup pour moi, mais ils n’étaient pas mes semblables. Ils n’étaient pas Alrüs. Rejetée par les miens, je me sentais plus seule et égarée que jamais. Et si Alrüs avait raison ? Si l’extermination prônée par sire Æstën n’était finalement jamais orchestrée ? Avais-je suivi la bonne voie ou avais-je tout perdu inutilement ?
    
    - Gær Selën ?
    
    Ramenée à la réalité, je constatai ma gorge nouée et ma vue embuée. Je m’empressai d’essuyer mes yeux, inspirai profondément pour chasser le malaise et risquai un coup d’œil alentour. La salle de l’assemblée était au bout du couloir, je devais me ressaisir. Je m’accordai quelques secondes pour enfermer à double tour la mélasse de sentiments qui m’engluaient, puis pris une nouvelle inspiration.
    
    - Allons-y.
    
    Messire Osran acquiesça, retrouvant son sourire de circonstance avant de me précéder dans la pièce.
    Une fois encore, nous étions les derniers. À croire que le gouverneur prenait un certain plaisir à se faire désirer. À moins que ce ne fût notre hôte qui convoquait ses convives chaque jour plus tôt afin de pouvoir se plaindre de nous. Sur ce point au moins, Alrüs avait raison : ces jeux de pouvoir n’étaient pas pour nous. Les places avaient encore changé autour de la table. Si sire Æstën présidait toujours à une extrémité, son fils à sa droite, la reine de Sombrive à sa gauche et mes mentors à sa suite, Vald’or et Beaubreuil, en s’installant de part et d’autre la seconde extrémité, ne nous laissaient guère d’autre choix que celui de présider l’opposition. Une scission franche, que je trouvais bien trop provoquant à mon goût. Je m’installai pourtant à la droite du gouverneur. L’expression surprise de Gær Toyën ne m’échappa pas. Sans doute s’attendait-il à ce qu’Alrüs se fût montré plus convaincant. Pensait-il que je rechignerais à faire démonstration du pouvoir sombre devant mon camarade ? Ou Dinaë attendait-elle qu’ils fussent loin des oreilles indiscrètes de Chandeaux pour l’informer de la situation ?
    
    Je me morigénai en constatant que je m’étais une fois encore égarée dans mes pensées et revins à sire Æstën qui s’agitait.
    
    - Mes amis, nous devions aujourd’hui définir les nouvelles frontières au nord, mais j’ai cru comprendre que certains parmi nous commençaient à émettre quelques doutes à l’encontre de notre projet. Je me dois de reconnaître que tout ceci est de ma faute : je n’ai pas été totalement honnête avec vous. Je craignais que la vérité ne vous terrifie de trop, mais puisque quelques uns ne peuvent entendre raison sans cela, je laisse la parole à Gær Dinaë qui, mieux que personne, saura vous exposer la situation telle qu’elle l’est réellement.
    
    Je doutais que la vieille Gær eût quoi que ce fût de plus à nous apprendre, pourtant j’étais curieuse. Si son intervention était demandée par sire Æstën, il n’y avait aucune chance pour qu’elle reconnût l’incapacité de Chäsgær à mener à bien ce projet fou. Alors quoi ? Mon mentor remercia notre hôte d’un signe de tête avant de prendre la parole, toujours installée dans son fauteuil.
    
    - Nous n’avions pas communiqué ces informations plus tôt car nous jugions qu’elles ne concernaient que Chäsgær et ses dirigeants, mais puisque nous n’avons plus le choix...
    
    Le ton fataliste et le soupir de la vieille Gær me laissèrent un sentiment mitigé. Était-elle réellement plus affectée que tout ce que j’avais pu voir jusque là, ou jouait-elle la comédie pour s’assurer le soutien de nos nouveaux alliés ? Ce qu’elle s’apprêtait à révéler pouvait-il être pris au sérieux ou sire Æstën les tenait-il au point de les faire mentir pour assurer sa suprématie ? Tendue, j’attendais la suite, toute ouïe.
    
    - Je ne reviendrai pas sur nos effectifs actuels. Les Gærs ont toujours connu des hauts et des bas, pourtant cela ne les a jamais empêchés de mener leur mission à bien. Cela prendra le temps qu’il faudra, mais nous y parviendrons. Ce que vous ne savez pas, en revanche, c’est que candidats ou pas, nous ne pourrons bientôt plus former de nouveaux Gærs. Les secrets de Chäsgær ne concernent que nous, toutefois sachez que d’ici trois, quatre, cinq ans au mieux, nous ne serons plus en mesure d’éveiller les pouvoirs des plus jeunes ou même d’accentuer ceux de nos confrères. Les reliques de la Grande Purge sont presque entièrement consommées, ce jour devait arriver tôt ou tard...
    
    Des murmures anxieux coururent autour de la table. Pour ma part, je demeurais interdite. Était-ce la vérité ? J’avais toujours entendu que la fin des Gærs surviendrait avec ou sans l’aide d’Argöth, mais si tôt... Une telle nouvelle aurait-elle pu échapper à notre petite communauté ? La rumeur n’aurait-elle pas déjà dû atteindre la grande salle ? Alors me revinrent à l’esprit les flacons de mes Processus. Je les avais vus se vider pour revenir tout aussi remplis, sinon plus, à l’injection suivante. Le réactif d’Argöth devait être le plus rare et pourtant il y avait eu plus d’un récipient en réserve. Elyam seule connaissait les ressources exactes que nous possédions, aurait-elle poursuivi son œuvre sans rien laisser paraître devant moi ? Déjà égarée vis-à-vis de moi-même, ces révélations me plongeaient encore plus dans la confusion. Où commençait la vérité ? Où s’arrêtaient les manigances ?
    
    - Sans compter les pertes que nous avons et continuerons d’essuyer, bien qu’elles soient moins importantes depuis la chute du Dévastateur... Nous ne pourrons assumer éternellement la protection des populations. Voilà pourquoi il est capital d’assurer la survie de notre espèce en éradiquant la menace tant que nous en sommes encore capables.
    
    Les chuchotements approbateurs me parvinrent à peine à travers le sifflement qui emplissait mes oreilles et les tambourinements furieux de mon cœur. Alrüs avait menti : malgré ce qu’il m’avait assuré, Chäsgær ne choisissait pas la voie de la raison, mais celle de la peur. Je voulus protester, toutefois ma langue demeura collée à mon palais, masse informe qui m’obstruait la gorge, bâillonnait mes pensées. La peur mènerait à la victoire de sire Æstën, mais à quelle existence nous condamnerait-elle ?
    
    Les échos déformés du monde autour de moi résonnaient entre mes réflexions éparses, m’empêchant de les saisir. Pourtant, quand je vis les bras se lever dans l’assistance unanime, mon esprit retrouva le chemin de la réalité.
    
    - Bien, heureux de voir que nous sommes de nouveau tous d’accord, plus ou moins...
    
    Le regard noir que nous adressa sire Æstën confirma que seul messire Osran n’avait pas levé la main.
    
    - Si nous en avons terminé avec ces contretemps fantaisistes, je vous prierai de vous pencher sur cette carte des Monts Sauvages. La majorité des terres reviendront bien sûr aux plus investis d’en...
    
    - Trahison.
    
    Un seul mot avait franchi la barrière de mes lèvres, parfait résumé de ce que m’inspiraient les paroles de Dinaë. Je récoltai à peine plus qu’un coup d’œil dégoulinant de condescendance.
    
    - ... Aux plus investis d’entre nous, disais-je. Il me parait...
    
    - Trahison !
    
    Je m’étais cette fois dressée sur mes pieds, les échos blessés de ma voix résonnant au diapason de l’agonie audible de moi seule. Le monstre de suffisance à l’autre bout de la table laissa échapper une expression terrible de colère, toutefois il ne put faire plus qu’ouvrir la bouche. Cro bondit sur la table, crocs menaçants, poils dressés. Ses grognements emplirent la pièce, repoussant le roi au fond de son fauteuil. Je ne m’en inquiétais guère, ne sentant aucune intention réellement belliqueuse en lui. Et quand bien même, avais-je encore envie de le retenir ? Portée par l’horreur chantée autour de moi comme la révulsion que m’inspiraient ces êtres pathétiques, je retrouvai l’usage de ma langue, de mes pensées.
    
    - C’est justement parce que nous ne serons pas toujours là pour les chasser qu’il est urgent d’instaurer une cohabitation avec les Éthérés ! Que ferez-vous quand vous aurez invoqué un nouvel Argöth et que le dernier des nôtres sera tombé ? Qui blâmerez-vous ?
    
    Mes mots étaient pour Dinaë aussi bien que tous les autres, pourtant ce fut Gær Toyën qui attira mon attention.
    
    - Selën, ça suffit ! Ne m’oblige pas à faire ça.
    
    Aucun geste ne fut nécessaire pour comprendre la menace, toutefois je n’en avais que faire. Cro ne craignait rien face au colosse désarmé. Le pouvoir terrible qui hurlait autour de moi était de l’acide versé sur la plaie béante laissée par ce coup de couteau dans le dos, de l’huile jeté sur le brasier de ma colère. Trahison. J’avais consenti à affronter Argöth dans l’unique espoir de mettre un terme à cette guerre. Trahison. J’avais supporté ce sang sur mes mains, ces écailles sur mon corps, grâce à l’idée que ce sacrifice réunirait Hommes et Éthérés.
    
    Trahison !
    
    La tempête qui se déchaînait en moi était à l’opposé du calme terrible qui prit possession de ma voix.
    
    - Je n’ai pas vaincu Argöth pour vous permettre de massacrer les enfants du pouvoir tranquillement, je l’ai fait pour qu’enfin nous puissions retrouver la paix perdue à cause de la Grande Purge. Et vous voulez ruiner cette dernière chance qui s’offre à nous, que je vous offre ?
    
    Un rire cynique me parvint de l’autre côté de la masse tremblante qu’était Cro.
    
    - Vous oubliez une chose, petite idiote : ce n’est pas une faveur que vous nous avez accordé. Vous avez été élevée en sécurité, nourrie, formée au-delà même de ce que peut l’être n’importe lequel de nos hommes d’armes. La moindre des choses que vous pouviez faire en gage de votre gratitude était bien d’accomplir votre devoir !
    
    La virulence de ses paroles m’aurait poussée au mutisme dans d’autres circonstances, mais mon indignation ne fit que s’embraser davantage encore.
    
    Trahison !
    
    - Ma gratitude ? Chäsgær a tué ma sœur, a fait de moi un monstre, m’a condamnée à ressentir l’atrocité de ce que nous faisons subir au pouvoir. Mes mentors m’ont menti concernant mon rôle, les motivations des Éthérés, la volonté d’Argöth... De quelle gratitude me parlez-vous ?
    
    Je rêvais de voir Cro se jeter à la gorge de cette immonde créature qui s’imaginait avoir un droit sur tout, et surtout sur ce qu’elle ignorait. De la faire taire dans un gargouillis qui mettrait un terme définitif à sa bêtise gonflée de suffisance. Les mâchoires de mon compagnon claquaient, il n’attendait que mon approbation. Malheureusement, je devais y renoncer : égorger cette vermine devant l’assemblée ne ferait qu’entériner son projet, les pousser toujours plus dans leurs certitudes erronées.
    
    « Ne t’en fais pas un ennemi. »
    
    Alrüs connaissait Æstën, il savait que la confrontation ne mènerait à rien, mais de quelle autre manière pouvais-je espérer le battre ? Je ne pouvais le laisser s’en tirer, pas alors qu’il prônait haut et fort la destruction de la magie, pas alors qu’il s’enrichissait en saignant ces mêmes créatures qu’il voulait voir disparaître. Après toutes les souffrances qu’il avait infligé au draë, il méritait de goûter lui aussi à l’amertume de la défaite. Oui, je tenais peut-être là la clef de ma vengeance en vérité...
    
    - Mon devoir n’est pas envers un petit roi qui se voit maître du monde, mais envers l’humanité et les Éthérés. Vous nous avez déjà condamnés à vivre à la lueur du pouvoir, vous proposez à présent de nous plonger dans les ténèbres, mais soit. Puisque vous tenez tant que cela à un monde sans magie et que, malgré tout ce que m’inspire Chandeaux comme cette assemblée, vous appartenez toujours à l’humanité, je me plierai à mon « devoir ». Ce monde vous plaira peut-être moins quand vous en aurez saisi toutes les conséquences...
    
    Sous les regards choqués ou apeurés, je rappelai Cro qui rallia la porte en deux bonds puissants puis, sans attendre la moindre réaction, je m’engouffrai dans le couloir et claquai la porte dans notre dos.
    

Texte publié par Serenya, 28 juillet 2020 à 09h14
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