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Tome 2, Chapitre 29 Tome 2, Chapitre 29
Lorsque le gouverneur frappa à la porte, le lendemain matin, j’étais prête depuis longtemps. Pour autant, je n’étais pas certaine, après le désastre qu’avait été la réception, d’avoir le courage de m’asseoir une fois encore à cette maudite table. L’espoir luttait pour se faire une place au cœur de mon découragement, or je doutais de croire encore en notre salut si j’assistais à une assemblée de plus. Malgré tout, j’ouvris à messire Osran, les mâchoires serrées en prévision du retour virulent du pouvoir à mes sens. Je demeurai interdite devant la pupille unique qui me dévisageait avec un mélange d’incrédulité et de soulagement. Après un juron étouffé sans grand succès, Alrüs couvrit la faible distance qui nous séparait pour m’enlacer dans une étreinte tremblante. Un soupir vibrant effleura mon oreille droite, tandis que son corps se détendait entre mes bras. Encore sonnée par le retour du pouvoir draë, je me plongeai sans retenue dans celui de mon compagnon. Malgré ses dissonances, ou peut-être grâce à elles justement, les chuchotements crok’mar avaient la saveur d’une nostalgie apaisante, d’une tanière trop longtemps délaissée, enfin retrouvée. Je profitai égoïstement de ce soulagement bienvenu durant une éternité, puis Alrüs s’agita. Toutefois, il ne s’éloigna guère, venant poser son front contre le mien, nos nez se frôlant pendant que ses mains encadraient mon visage comme pour s’assurer que je ne fuirais pas. Il profita de son mouvement pour fermer la porte dans son dos d’un coup de talon puis lâcha un nouveau soupir.
    
    - Je t’ai cherchée partout. Je ne supportais plus d’écouter Toyën sous-entendre le pire...
    
    Je demeurais silencieuse, ne sachant que répondre. En vérité, je doutais que mon compagnon attendît la moindre réplique.
    
    - Je suis allé à Blanchiles, j’étais certain de t’y trouver... Pourquoi t’être cachée de moi ? Qu’ai-je fait ?
    
    Je me perdis dans la douleur qui illuminait la pupille fixée sur moi et les mots demeurèrent bloqués dans ma gorge.
    
    - Qu’importe ce qu’ils t’ont fait, tu avais promis de venir me trouver au moindre souci...
    
    - Ils ne m’ont rien fait, c’est moi...
    
    J’avais autant espéré que redouter ces retrouvailles et je n’avais en aucun cas tranché sur ce que j’avais l’intention de révéler ou de taire. Le silence s’éternisant, je craignis de devoir prendre cette décision dans la précipitation, cependant Alrüs se détourna avec un froncement de sourcils curieux.
    
    - Je vois que tu m’as remplacé...
    
    Je suivis son regard pour découvrir Cro dans l’encadrement de la chambre, nous observant avec circonspection. Je souris à la remarque de mon compagnon.
    
    - Il ne lui manque que le bandeau et le sale caractère pour faire illusion...
    
    Je récoltai un coup de coude dans les côtes pour cette pique et le responsable alla s’asseoir dans l’un des fauteuils du petit salon.
    
    - C’est pour ça que tu es partie ? Les renvoyer chez eux ne te suffit plus, maintenant tu veux les ramener à la maison ?
    
    Mon sourire prit une saveur bien amère à ces paroles. En réponse, son ton s’adoucit, se faisant bien plus compréhensif que moqueur quand il désigna du menton Cro puis Grigri, qui escaladait mon corps pour retrouver son poste sur mon épaule.
    
    - Ils seraient bien plus à l’aise au cœur des Monts Sauvages que dans ce palais.
    
    Je haussai les épaules. S’il s’était agi d’Éthérés sauvages, je lui aurais donné raison sans la moindre hésitation, mais il ne pouvait comprendre le lien unique qui nous unissait, mes compagnons et moi. Quand bien même auraient-ils été des Éthérés originels...
    
    - Ils ne seront bientôt plus chez eux là-bas non plus. Autant qu’ils s’habituent aux palais...
    
    L’expression interrogatrice de mon camarade en dit long sur son ignorance et je m’installai dans le fauteuil face à lui pour lui résumer ces derniers jours d’assemblée. Pas une once de surprise n’éclaira son regard et il secoua finalement la tête avec un soupir.
    
    - Æstën et les autres peuvent proclamer ce que bon leur chante, Chäsgær n’a pas les moyens de porter un tel projet, surtout après les derniers assauts d’Argöth. Nous ne sommes plus assez nombreux. Leurs palais ou le nord, ils vont devoir choisir...
    
    S’il avait assisté aux débats, lui aussi douterait du choix que feraient ces inconscients. Sire Æstën n’était-il pas convaincu de notre supériorité au point de délaisser la protection des terres habitées au profit de la conquête des Monts Sauvages ? Sans Argöth, les Éthérés seraient-ils suffisamment organisés pour profiter d’une telle folie ? Pour la première, assurément. Quant à la seconde... Mon scepticisme dut s’afficher sur mon visage car Alrüs quitta son fauteuil pour s’installer sur l’accoudoir du mien avec un sourire rassurant.
    
    - Ce ne sont que des palabres de cour, rien de plus. Combien de fois ai-je vu Toyën s’incliner et lui donner du « majesté » à tout va pour poursuivre comme avant une fois rentré ? Æstën est ainsi, il s’imagine pouvoir contrôler tout et tout le monde parce qu’il gouverne Chandeaux... Avec lui, mieux vaut gentiment hocher la tête et l’ignorer plutôt que de chercher à s’y opposer, tu peux me croire.
    
    Le colosse s’était en effet montré très complaisant avec le roi, mais cela donnait-il raison à Alrüs pour autant ? D’un autre côté, dès ma première visite en ces murs, mon compagnon m’avait paru très familier des lieux. Sans doute l’était-il également de ses habitants.
    
    - Les courbettes et les faux-semblants, ce n’est pas pour nous. Laisse-les s’enorgueillir de leur idée de changer le monde, ces assemblées n’auront jamais aucun impact sur quoi que ce soit à Chäsgær. Rentrons à la maison. Aën réclame après toi tous les jours, lui aussi a besoin de te revoir.
    
    Peut-être Alrüs n’avait-il pas tort, après tout. Nous avions été si peu nombreux à nous recueillir à la dernière cérémonie du manoir. Combien étaient rentrés de mission depuis ? Combien de bancs dans la grande salle, combien de lits dans les étages, étaient encore occupés ? Même si mes mentors tenaient à obéir à Chandeaux, jamais ils n’accepteraient de condamner les derniers d’entre nous dans une conquête aberrante. Comme toujours, mon partenaire avait raison : sire Æstën et son assemblée pouvaient exiger ce que bon leur semblait, leur projet était tout simplement irréalisable.
    
    L’idée d’enfin quitter ce palais sordide, de reprendre la route avec Alrüs comme nous l’avions fait tant de fois, était si séduisante que je fus tentée d’accepter. Je me ravisai toutefois quand un détail pourtant évident me sauta tout à coup aux yeux.
    
    - Comment as-tu su où me trouver ?
    
    Ma voix n’avait été qu’un murmure et mon compagnon émit un grognement interrogatif en réponse. Méfiante, je quittai le fauteuil et m’éloignai de trois pas avant de lui faire face.
    
    - Que fais-tu là ? Comment savais-tu que j’étais ici ?
    
    Une lueur inquiète passa dans sa pupille tandis qu’il cherchait une réplique que je ne lui laissai pas l’occasion de prononcer.
    
    - C’est Gær Toyën qui t’envoie, c’est ça ? Le roi lui a ordonné de m’écarter et c’est toi qu’il envoie !
    
    Alrüs n’était pas venu pour moi, pour me retrouver, mais seulement sur ordre du colosse. Je n’étais qu’une mission de plus... Le sentiment de trahison qui s’abattit sur moi provoqua un pincement terrible au niveau de mon cœur et ma gorge se serra au point d’entraver ma respiration. Le jeune homme bondit sur ses deux pieds, mains levées devant lui en signe d’apaisement.
    
    - Bien entendu que Toyën m’a prévenu. Si je savais d’instinct où te trouver, je n’aurais pas passé les derniers mois à te chercher. Ça ne veut pas dire pour autant que je t’ai menti. Je pense chaque mot prononcé. Peu importe les discours d’Æstën, ou ses menaces, il ne peut exiger une extermination comme tu ne pourras l’empêcher de se croire tout puissant. Ne t’en fais pas un ennemi, ça n’en vaut pas la peine.
    
    Je m’étranglai sur ses derniers mots.
    
    - Ça n’en vaut pas la peine ? La Grande Purge nous a condamnés à vivre dans l’obscurité et la peur ! Qui sait ce que pourrait provoquer une extermination ? Il faut bien que quelqu’un s’en soucie, se charge de sauver ce qui peut encore l’être !
    
    Avec un geste agacé, mon compagnon désigna la chambre dans mon dos.
    
    - Bon sang, regarde-toi dans un miroir, Selën ! Tu es une Gær, une humaine, pas un Éthéré. Tu ne peux pas les préférer à nous !
    
    Interloquée, je demeurai la bouche ouverte tandis qu’il passait une main nerveuse dans ses cheveux avant de lâcher un soupir agacé. Il était beaucoup plus calme quand il reprit.
    
    - Écoute, je sais que les choses sont plus compliquées pour toi avec tout ce que tu perçois. Je comprends que ce soit perturbant, mais tu ne peux pas perdre de vue le principal. Le pouvoir a toujours tout fait pour nous perdre, c’est une guerre qui commence dans nos propres corps. Toi, plus que quiconque, tu ne peux le laisser t’égarer. Tu es Gær Selën, tu es des nôtres. Ce n’est pas à toi de protéger les Éthérés : tu n’es pas le pouvoir, tu n’es pas Argöth, tu n’es pas notre ennemie.
    
    Qu’en savait-il ? Si être Gær se résumait désormais à haïr et exterminer les Éthérés, si ressentir la moindre empathie revenait déjà à tourner le dos à l’humanité, alors dans quel camp étais-je ? Dans ce conflit qui dirigeait l’ensemble de notre monde, de nos vies, il était impossible de seulement être un observateur à l’écart. Je ne cautionnais pas cette guerre, je comprenais tout juste que je ne me revendiquerais d’aucun des deux camps tant qu’ils se définiraient tels que l’avait fait Alrüs. Mais les autres, tous les autres, Hommes comme Éthérés, de quel côté me placeraient-ils ? Je ne voulais pas la mort de mes semblables, pour autant j’étais incapable de me fermer aux Éthérés, d’autant plus à mes créations.
    
    - Tu ne peux pas comprendre...
    
    Le murmure m’avait échappé tandis que je me perdais dans ces interrogations sans fin. Alrüs ouvrit la bouche pour répliquer, toutefois je le devançai.
    
    - Ce n’est pas un reproche, juste un constat : en l’état, tu ne peux pas comprendre. Tu dis que je suis une Gær, je n’en suis même plus sûr moi-même. Tu veux que je rentre avec toi à Chäsgær, or je peux t’assurer que Dinaë s’y opposerait.
    
    Ma voix vibrait de plus en plus, sur le point de se briser. Mon camarade franchit l’espace qui nous séparait et j’acceptai son étreinte, poursuivant dans un murmure, contre son épaule.
    
    - Je ne suis plus à ma place nulle part, je ne suis même plus certaine de ce que je suis...
    
    - Tu es ma meute. C’est déjà un bon début, non ?
    
    Mon cœur se pinça à nouveau. Tiendrait-il le même discours s’il était au courant de mes dernières capacités ? Continuerait-il à me soutenir comme il l’avait toujours fait ? Se dresserait-il une fois de plus entre nos mentors et moi ?
    
    - Tu ne sais pas tout...
    
    J’étais lasse de me débattre, lasse de me cacher, lasse d’être seule. Je voulais seulement demeurer là, dans les bras de mon compagnon. Je rêvais de retrouver l’innocence de mes premières années au manoir, ces convictions qui rendaient tout si simple, si clair. Je voulais fuir cette guerre qui me placerait tôt ou tard dans le camp des ennemis à abattre.
    
    - Alors raconte-moi ce qui te tourmente tant.
    
    Une fois encore, Alrüs était prêt à m’écouter, à m’accepter peut-être même. J’avais terriblement besoin d’un allié. En vérité, j’avais surtout terriblement besoin de lui, en particulier. Le jeune homme avait pris une place bien trop importante dans ma vie pour y renoncer au nom d’un secret. Il ne m’avait jamais jugée, il avait toujours été présent, quelles que fussent mes particularités. Si quelqu’un pouvait l’entendre, c’était bien lui. Pourtant les mots demeuraient bloqués dans ma gorge, englués dans ma peur de le voir me rejeter. Quelles paroles parviendraient à rendre l’impassable réel ? Aucun mot ne serait assez fort, ni même assez adroit, je le savais. Alors je m’écartai de mon compagnon, reculant de quatre pas. Incapable de soutenir son regard, de me confronter à ce que j’y découvrirai bientôt, je fixai mon attention sur mes mains nerveusement entrelacées.
    
    - S’il te plaît... Ne me hais pas...
    
    Puis je fermai les yeux et plongeai dans le pouvoir sombre. Le soulagement et le bien-être que j’éprouvais à son contact me parurent bien amers au vu de la situation, aussi les ignorai-je. Je n’avais pas songé au jour où il me faudrait faire une telle démonstration, je n’avais pas la moindre idée de la créature à invoquer. Je voulais seulement être débarrassée au plus vite de cette épreuve. Alors je me laissai porter par l’intuition et modulai le pouvoir selon les échos qui m’étaient les plus familiers. Des bruits de mouvements précipités et de meuble bousculé me parvinrent juste avant que je n’ouvrisse les yeux sur mon nouveau petit. Le rävern avait sa longue queue enroulée autour de mon bras et il frottait son museau contre la paume de ma main avec des miaulements ravis. Je le cajolai un moment, profitant de sa présence réconfortante dans le silence glacé qui régnait sur la pièce.
    
    Les coups à la porte, qui annonçaient vraiment cette fois messire Osran, me tirèrent de ma rêverie et je rejoignis la baie vitrée. Je ne pourrais expliquer la présence soudaine de l’Éthéré à mes côtés sans me trahir, aussi n’avais-je qu’une solution. Porte ouverte, je tendis le bras à l’extérieur.
    
    Il y a un bateau au pied de la falaise. Attends-moi là-bas.
    
    Ses ailes frétillèrent sur ses flancs avant que le rävern ne se décidât enfin à me quitter. Puis je refermai l’accès au balcon et me dirigeai vers l’entrée de mes appartements, veillant à ne surtout pas croiser le regard d’Alrüs dont le silence était lourd de sens. J’hésitai toutefois au moment de le dépasser. Comprenait-il désormais pourquoi je ne pouvais me résoudre à abandonner les Éthérés ? Saisissait-il qu’avec sa définition de ce conflit, je me trouvais bien plus dans le camp ennemi que dans le sien ?
    
    - Tu as raison, je ne suis pas Argöth, mais je ne peux pas simplement ignorer l’héritage qu’il m’a laissé...
    
    Et sans attendre la moindre réponse, je saluai le gouverneur et me glissai dans le couloir.
    

Texte publié par Serenya, 21 juillet 2020 à 08h02
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