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Tome 2, Chapitre 28 Tome 2, Chapitre 28
Après l’ambiance pesante qui avait régné tout du long de la session du jour, je n’étais pas enjouée à l’idée de partager une table d’un autre genre avec ces mêmes personnes. Cependant, j’étais affamée et messire Osran avait insisté pour que je me montrasse à la réception. D’après lui, nous avions frappé un grand coup à cette réunion et il était primordial que les indécis pussent converser avec moi de cet autre avenir que nous proposions. Pour ma part, je craignais de plus en plus que le gouverneur n’évoluât dans un brouillard doux heureux d’illusions et d’auto-persuasion. Nulle part je n’avais vu le doute s’exprimer. Néanmoins, je me rassurais en me disant que l’homme était bien plus familier de ces gens comme des codes de l’étiquette.
    
    Je n’avais en revanche pas imaginé que la dite réception aurait lieu sur le grand balcon surplombant le Lac Lumière. Non seulement il me fallait composer avec le pouvoir hurlant tant et plus, mais il était des plus ardus d’éviter mes mentors sans pouvoir dresser table et convives entre nous. Ainsi passai-je la soirée à glisser de recoins en bout de buffet, ne m’arrêtant dans l’un ou l’autre attroupement de convives que lorsque l’un d’eux m’interpelait. Contrairement à ce qu’avait assuré le gouverneur, ils ne firent à aucun moment mention de l’assemblée. Chacun y allait plutôt de ses félicitations et autres exclamations faussement extasiées vis-à-vis de mon prétendu exploit. Rapidement lassée de ces jeux d’hypocrisie, je me retrouvai finalement appuyée à la rambarde, le regard perdu dans le responsable de cette migraine qui battait à mes tempes.
    
    - Quelle que soit la situation, vous demeurez toujours aussi sombre, Gær Selën.
    
    Je m’apprêtais à répliquer de manière cinglante lorsque je croisai le sourire amical du prince Nëssam. Interrompue par la surprise, j’ouvris et fermai la bouche sans laisser échapper le moindre son.
    
    - C’est une belle réception. Vous pourriez oublier le temps d’une soirée vos tracas et vous divertir un peu...
    
    Loin d’être un reproche, les mots étaient bien plus une invitation. Je balayai du regard sans vraiment la voir la foule occupée à festoyer et se sustenter au son du petit orchestre comme du chœur douloureux. La mélodie des cascades dans mon dos ajoutait une note lugubre, comme si le lac pleurait à l’unisson du pouvoir. Je revins finalement à ma contemplation des eaux lumineuses avec un sourire amer.
    
    - Je crains...
    
    - ... de ne pas voir les choses à ma manière, je sais.
    
    Son interruption m’amusa et je secouai la tête.
    
    - De ne pas pouvoir m’amuser en pareilles circonstances. C’est ce que j’allais dire, mais oui, vous avez raison.
    
    Adossé nonchalamment à la rambarde, le prince détailla un long moment convives et façades du bâtiment avant de revenir à moi.
    
    - Notre demeure est-elle si horrible à vos yeux ?
    
    Une grimace m’échappa et mon interlocuteur la remarqua aussitôt.
    
    - À ce point...
    
    Il parut véritablement blessé de ma réaction aussi m’empressai-je de préciser ma pensée.
    
    - Il y a quelques années, j’aurais été fascinée de découvrir qu’un tel lieu existait et que des personnes l’habitaient, mais aujourd’hui... Vous ne comprendriez pas.
    
    Comment le pourrait-il ? Le prince s’agita pour imiter ma position, avant-bras appuyés sur la rambarde, avant de se pencher, comme pour une confidence.
    
    - Alors, expliquez-moi. Vous ressentez la magie, cela vous me l’avez déjà confié. Décrivez-moi ce que vous voyez.
    
    Je n’en avais pas la moindre envie et je m’apprêtais à refuser, cependant il n’y avait nulle malice dans son regard, seulement un réel intérêt. Je me pris à hésiter.
    
    - Imaginez...
    
    Comment des mots pourraient-ils retranscrire avec autant de force l’abjection qu’était Chandeaux à mes sens ?
    
    - Imaginez... Imaginez que votre conscience est attachée à votre sang, non votre corps. Vous seriez ici, avec moi sur ce balcon, mais également sur cette pierre qui vous a écorché le genou étant petit, sur chacune de vos dents de lait abandonnées on ne sait où... Chaque goutte de sang vous éparpillerait un peu plus à chaque fois. Maintenant, imaginez que l’on rende votre corps inutilisable et que l’on s’applique à extraire votre sang de vos chairs. La manœuvre est délicate, alors une partie du précieux liquide s’échappe dans les eaux du lac tout proche. Vous êtes maintenant le lac, mais pas seulement. Votre sang est tressé en tapis, incrusté dans des murs, versé dans des globes de verre, tandis que votre dépouille est laissée à l’abandon sur la grève. Vos chairs pourrissent pendant que l’on fait commerce de votre fluide vital, mais à aucun moment vous ne connaîtrez la délivrance de la mort. Tout ce que vous pouvez faire, c’est hurler votre douleur, chanter votre désespoir et traîner partout avec vous l’odeur du charnier que vous êtes dans l’indifférence de vos bourreaux.
    
    Les mots jaillissaient d’eux-mêmes, sur un ton accusateur qui résonnait en écho du pouvoir environnant. Je tournai la tête pour plonger mon regard dans celui d’un prince visiblement mal à l’aise.
    
    - Voilà ce que vous faites au draë.
    
    Le prince Nëssam esquissa un sourire en coin, pour se donner un peu de contenance ou vague espoir que je me fusse moquée de lui en noircissant le tableau peut-être. Il retrouva bien vite son sérieux lorsqu’il comprit qu’il n’en était rien. Alors le silence s’installa en maître et je crus un moment qu’il s’en retournerait aux festivités sans en demander davantage, pourtant il me surprit en reprenant, d’un ton plus grave.
    
    - Et la cohabitation, plutôt que l’extermination, y changerait quelque chose ?
    
    Un rictus amusé, bien qu’amer, étira mes lèvres.
    
    - Pour le draë, non c’est certain. Pour la vision que vous comme tous les peuples avez des Éthérés et du pouvoir, assurément. Qu’importe, puisque votre père ne veut l’entendre...
    
    Un gloussement répondit à ma remarque probablement trop audacieuse.
    
    - Vous n’aimez pas beaucoup Père.
    
    Ce n’était pas une question, seulement une constatation. Je haussai les épaules, ne voyant aucune raison de nier.
    
    - J’ai cru comprendre que c’était réciproque.
    
    La grimace du jeune homme confirma qu’il n’ignorait rien des pensées du roi à mon égard.
    
    - Il prend son rôle très à cœur... peut-être trop même. Et il ne supporte guère ce qu’il ne peut contrôler. Peut-on toutefois lui reprocher de vouloir bien faire ?
    
    - Quand « bien faire » se résume à exterminer des créatures innocentes et exposer notre monde à une nouvelle menace, oui.
    
    Je regrettai aussitôt la véhémence de mon ton, nullement son contenu. D’une voix plus posée, j’étayai mon propos.
    
    - En réponse à la Grande Purge, le pouvoir a créé Argöth. Comment pouvez-vous espérer qu’un nouveau massacre n’aura aucune conséquence ? Si vous ne songez pas à la cohabitation par égard aux êtres que vous proposez de massacrer, faites-le pour tous ceux de votre espèce qui seront victimes de votre erreur.
    
    Un petit sourire en coin illumina le visage du prince et je doutai soudain qu’il prêtât le moindre crédit à notre échange.
    
    - Rien ne dit qu’Argöth reviendra et quand bien même. Il a été vaincu, il pourra l’être à nouveau.
    
    En d’autres lieux, j’aurais probablement mis de tels propos sur le compte d’une naïveté incroyable, mais ici, devant le témoin de leur cruauté, son inconscience frôlait la malfaisance.
    
    - Vous sacrifieriez sans la moindre hésitation Hommes et Éthérés pour quelques terres ? Vous me pardonnerez si vos propos me dégoûtent...
    
    Un masque narquois s’installa sur le visage princier.
    
    - Et que vous inspire donc cette grande défenseuse des Éthérés qui a pourtant l’un des tableaux de chasse les plus longs pour sa jeune carrière et a exterminé le plus puissant d’entre eux ?
    
    La colère que le prince avait éveillée se mua en une douleur terrible qui me vrilla le ventre et me noua la gorge tandis que l’image de mes mains couvertes du sang d’Argöth me revenait à l’esprit. Depuis ce funeste jour, j’avais veillé à soigneusement ignorer les marques qu’il avait laissées dans ma chair. Je tirai pourtant alors sans la moindre hésitation sur ma manche gauche, dévoilant mon avant-bras où alternaient écailles noires et dorées.
    
    - Ces trois tâches noires... Ce ne sont pas des rayures fantaisistes. Elles sont apparues là où je me suis blessée avec ma pauvre lame. Voilà ce qu’elle m’inspire, la fille dont vous parlez. Je n’ai pas tué Argöth de gaieté de cœur, loin de là. Je l’ai fait parce que tous répétaient que cela mettrait fin à la guerre et je les ai crus ! Ce n’est pas pour la paix des Hommes que je l’ai fait, mais pour la paix de tous. Et je n’y renoncerai pas !
    
    Sans y prêter attention, j’avais haussé le ton. Je compris qu’il était trop tard lorsque j’avisai les regards choqués tournés vers nous. Ils ne comprenaient pas, personne ne comprendrait jamais. Ils avaient pris leur décision depuis longtemps et rien ne pourrait y changer. Mon impuissance s’ajouta à la culpabilité qui m’étouffait déjà et je cédai finalement à la lâcheté en prenant mes jambes à mon cou pour retrouver mes appartements et les deux amis qui m’y attendaient.
    

Texte publié par Serenya, 14 juillet 2020 à 09h08
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