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Tome 2, Chapitre 26 Tome 2, Chapitre 26
Je n’aimais pas arpenter ces couloirs, sentir la douleur vibrante qui habitait la moindre lampe, la moindre frise incrustée aux murs, constater à chaque rencontre fortuite la terreur qu’inspiraient mes amis, le dégoût que récoltait ma propre personne. « Plus Éthérée que Gær désormais », comme le laissaient échapper certains murmures. Estimaient-ils alors qu’il fallût se comporter avec moi comme avec ces créatures ? Me fuir pour mieux charger un bourreau de m’abattre d’un carreau lumineux dans le dos ? Je m’appliquais néanmoins à me raisonner pour ne plus leur donner l’occasion de valider leurs convictions à travers Cro. Je n’avais jamais aimé Chandeaux, de plus son ambiance particulièrement tendue et austère me rendait paranoïaque, j’en avais conscience. Dinaë et moi avions peut-être eu des mots, il n’en demeurait pas moins qu’elle ne se ferait pas spectatrice d’un sort qu’elle n’avait pas elle-même validé. Sans oublier que je conservais encore toute la confiance de Gær Toyën. Sire Æstën pouvait s’agiter, ordonner autant qu’il le souhaitait, il ne pouvait rien contre moi. Je m’efforçais d’ancrer cette conviction dans mon esprit à chaque fois que l’ombre de la peur me poussait à lancer un regard vers les recoins sombres.
    
    Avec un juron, je fis demi-tour dans l’impasse du corridor que je suivais. Le serviteur qui m’avait conduite à ma chambre s’était excusé de n’avoir pu me loger aux environs du gouverneur, toutefois j’avais l’intime conviction qu’il s’était en vérité agi d’une consigne du maître des lieux. Espérait-il nous faire taire en nous éloignant ? C’était bien mal nous connaître. La cause que nous venions défendre était au delà de quelques mesquineries de bas étage. Je tenais néanmoins à retrouver messire Osran avant de me joindre au dîner. Après mon coup d’éclat à l’assemblée, je jugeais préférable de ne pas affronter seule ce banc de sinëas affamés qu’était la cour de Chandeaux. Or ce maudit palais était un véritable labyrinthe pour qui n’avait pas l’habitude de le fréquenter, sans compter les lamentations qui accaparaient mon attention, entravaient toute tentative de ma part pour mémoriser les lieux.
    
    Je m’élançai dans un énième escalier, espérant avoir plus de chance au prochain niveau, quand une voix provenant de l’étage supérieur m’interrompit.
    
    - Vous jouez un jeu dangereux, Gær Toyën...
    
    Le souffle suspendu, je gravis au ralenti deux marches de plus et me plaquai au mur séparant l’escalier du couloir où conversaient sire Æstën et le colosse.
    
    - Il n’y a là aucune manigance, Majesté, je vous prie de me croire. Nous avions tu sa disparition, je vous l’accorde, mais je suis aussi surpris que vous de la retrouver en compagnie du gouverneur Osran.
    
    - Me prenez-vous pour un imbécile ou êtes-vous bien plus naïf que je ne le pensais ?
    
    Seul le silence répondit aux mots acerbes et je songeai un instant à m’avancer pour prendre la défense de mon mentor. Un instant seulement...
    
    - Pensiez-vous réellement pouvoir jouer sur les deux plans ? Rappelez-moi, qui vous éclaire ? Vous nourrit ? Vous arme ? À qui devez-vous la direction de Chäsgær et la sécurité que ce poste vous octroie ?
    
    Le mutisme du colosse passait sans aucun doute pour de la soumission aux yeux du roi, pour ma part je n’étais pas dupe. Je connaissais mon professeur comme ses élans de colère et son pouvoir hurlait son indignation.
    
    - Gær Selën, l’héroïne de notre époque, porte-parole des Éthérés...
    
    Le mépris qui imbibait chacune de ses paroles me hérissa.
    
    - Ses airs de gamine rebelle m’ont bien aidé aujourd’hui, mais je connais Osran. S’il parvient à tirer avantage de sa notoriété, il pourrait faire douter les indécis. Je ne saurais tolérer que ces idiots idéalistes sèment la discorde dans notre assemblée. Il en va de la survie de notre espèce, j’espère que vous en avez conscience.
    
    - Bien entendu, Majesté.
    
    Le ton neutre, si étranger à mon professeur, laissait toutefois supposer le contraire.
    
    - Parfait. Dans ce cas, ramenez-la à la raison et écartez-la de cette table. Elle n’a rien à y faire. J’ai déjà confié à Gær Trësyam la tâche de mettre en défaut ses maudits Éthérés. Poussez-les, abattez-les... Faites comme bon vous semble, mais je ne veux plus les voir dans mes couloirs.
    
    La colère qui s’embrasa en mon sein fit écho à celle qui s’éveillait dans le pouvoir de mon mentor.
    
    - Ne faites pas de Selën votre ennemie. Vous n’arriverez à rien avec elle en la provoquant de la sorte, croyez-moi.
    
    - Il n’y a rien à provoquer, parce qu’elle n’est rien ! Elle n’est qu’un bras armé, un chien de chasse dressé par Chäsgær, et Chäsgær est à moi ! Remettez lui sa laisse, muselez-la, enfermez-la... Faites le nécessaire pour qu’elle retrouve sa place. Vous savez ce que l’on fait des bêtes de mauvais sang dans mes chenils...
    
    Le calme terrible qui s’abattit soudain sur les grondements cigoï lança instinctivement mon cœur dans un galop terrifié.
    
    - Je m’occuperai d’elle, mais, je vous en conjure, laissez-moi faire les choses à ma manière.
    
    - Tant qu’elle est efficace, Gær Toyën. Tant qu’elle est efficace...
    
    Glacée par de tels propos, je demeurais figée contre le mur jusqu’à ce que mes sens en alerte interprétassent les sons qui venaient vers moi. Les deux interlocuteurs se séparaient et l’un deux s’avançait dans l’escalier. La peur qui coulait dans mes veines actionna mon corps et je dévalai les marches aussi silencieusement que possible avant de rejoindre ma chambre à pas précipités sous les regards outrés des convives que je croisais.
    
    Je n’interrompis ma course effrénée pour réfléchir aux paroles surprises qu’une fois la porte de mes appartements claquée dans mon dos. Je me laissai glisser contre l’huis afin de m’assurer que personne ne pourrait le forcer, puis je passai mes bras autour du cou de Cro et enfouis mon visage dans sa fourrure vaporeuse.
    
    Un long moment plus tard, je retrouvai enfin une sérénité relative et le cheminement de mes pensées. Sire Æstën ne m’appréciait pas, ce n’était pas une surprise. Il avait été assez transparent sur ce sujet depuis notre arrivée, et à l’impression qu’il m’avait faite dès notre première rencontre je ne devrais pas même me sentir blessée. De plus, si Gær Toyën n’avait pas cherché à s’opposer clairement au discours du roi, il avait pris ma défense, à sa manière. Le maître de Chandeaux pouvait exiger ce que bon lui semblait, la raison guidait les agissements du colosse. Bien qu’au nom de Chäsgær, il se fût rangé aux côtés du roi lors de l’assemblée, il n’en demeurait pas moins qu’il conservait toute ma confiance quant au sujet de mon avenir. Nos avis avaient souvent divergé par le passé, néanmoins il n’avait toujours aspiré qu’à me protéger. Jamais il ne consentirait à me faire du mal sans preuve claire que j’avais succombé au pouvoir, et uniquement dans cette situation.
    
    Alors pourquoi étais-je aussi effrayée ? La raison m’assurait que je ne risquais rien pourtant mon cœur ne cessait de tambouriner, rendant mon souffle court. Cro était sur ses gardes sans s’inquiéter outre mesure, Grigri était bien plus préoccupée par mon état que le monde autour... Alors d’où venait ce pressentiment terrible qui me collait à la peau depuis que mes yeux s’étaient posés sur la haute silhouette toute en tours de Chandeaux ? La réponse me parut évidente quand j’osai un regard à la ronde. À chaque instant, chaque seconde depuis que nous avions franchi la Passe Lumière, mes sens avaient été saturés par la douloureuse agonie du draë dont se paraît ce palais à l’odeur de charnier. Le parfum de la mort et la souffrance du pouvoir mettaient bien trop à mal la part Éthérée en moi pour que je parvinsse à en faire abstraction. Je ne savais combien de temps l’assemblée nous retiendrait en ces lieux, mais la simple idée de devoir dormir dans cette pièce me donnait la nausée. Je devais pourtant m’estimer heureuse : la seule magie qui imprégnait cet espace privé venait des quelques globes dispersés ça et là entre le petit salon, la chambre à proprement parlé et la salle d’eau. J’avais eu le temps d’apercevoir des frises lumineuses dans les appartements du gouverneur et j’avais même découvert quelques tapis aux brins éblouissants dans les plus grandes salles.
    
    J’avais une chance certaine de loger dans une pièce plus « pauvre », mais je n’en étais pas pour autant à l’abri du chœur terrible. J’avais besoin d’un répit après cette longue journée, de me retrouver seule avec moi-même pour trier informations et sentiments qui s’entassaient en moi. L’idée m’effleura de fuir le palais, toutefois j’avais suffisamment rendu service à sire Æstën en me conduisant en « gamine rebelle », comme il l’avait dit lui-même, pour risquer de nouvelles rumeurs en m’enfonçant dans les bois. J’avais seulement besoin de transformer mes appartements en havre où le pouvoir ne pourrait plus m’atteindre, à l’image des chambres de l’infirmerie de Chäsgær. J’avais senti le silence bourdonnant qui imprégnait ses murs comme ici la lumière. Et je maîtrisais désormais les échos muets du pouvoir sombre. En étais-je capable ?
    
    Poussée par la curiosité autant que par cette soif de silence, je me hissai sur mes deux pieds et avançai à pas songeur vers le globe lumineux le plus proche. Que voulais-je faire exactement ? L’image d’une pellicule de ténèbres recouvrant la lumière me vint à l’esprit. C’était probablement la solution la plus simple, mais je n’avais jamais utilisé le pouvoir sombre de la sorte. Pouvais-je comparer cela aux lames de lumière dont les Gærs recouvraient leur couteau de chasse ? Incertaine, j’effleurai la surface éblouissante. Alors la souffrance et la peine explosèrent soudain, marquant mon esprit au fer rouge, lacérant mes chairs. Je glapis de douleur, incapable de rompre le contact, et me tapis derrière le pouvoir sombre que j’élevai en bouclier avant de le pousser devant moi. Peu importait la méthode, le pouvoir devait se taire, sa lumière disparaître. Je ne supportais plus ses sensations, ses sons. Je n’aspirai qu’au calme absolu du néant.
    
    Déchirée entre extase et terreur, j’observai, comme extérieure à mon propre corps, l’onde obscure qui naquit au point de contact de mon doigt avec la lumière. Corruption vorace, elle se propagea à une allure terrible à l’ensemble du globe, étouffant à tout jamais l’éclat qu’il contenait. Grisée par le mutisme soudain de la lampe, je passai à la suivante et réitérai l’expérience. Dans la pénombre de la pièce seulement éclairée par le lac à travers la baie vitrée, je lâchai un soupir satisfait. Pourtant cette sourdine ne me rendait que plus avide encore de silence. Je rêvais de plonger tout le palais et son maudit lac dans ces ténèbres apaisantes, toutefois je me raisonnai. Le plaisir ne masquait qu’en partie la fatigue qui glissait en moi et, même si j’en avais été capable, je doutais que plonger Chandeaux dans l’obscurité fût une idée judicieuse. Ne pouvant néanmoins me satisfaire de cette solution incomplète, je promenai mes doigts sur les murs de la pièce et observai, sans réellement le voir, le pouvoir sombre diffuser à travers la pierre jusqu’à englober l’ensemble de mes appartements. L’infirmerie de Chäsgær n’avait rien de commun avec le silence absolu qui régnait enfin. Ne demeuraient à mes sens que les chuchotements de crok’mar et les grelots de grelottine, autant de baumes apaisants sur mes sens à vif. Le soulagement fut tel qu’il me fit monter les larmes aux yeux et je me laissai choir sur mon lit, rapidement rejointe par mes compagnons.
    

Texte publié par Serenya, 30 juin 2020 à 10h04
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