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Tome 2, Chapitre 25 Tome 2, Chapitre 25
- Vous projetez de vous emparer des terres des Éthérés ?
    
    Ma sidération avait occulté le lieu et ses occupants pour s’exprimer à voix haute. Dans d’autres circonstances, j’aurais certainement rougi de mon audace, comme du regard noir que me lança sire Æstën à cette interruption. Toutefois, l’agonie douloureuse qui s’imposait à mes sens et tourmentait mes compagnons d’ombres et de pouvoir fit rugir en moi le brasier de la peur. J’avais quitté ma cachette pour veiller à l’avenir des Éthérés. Il ne pouvait être trop tard, je ne pouvais l’accepter.
    
    - Vous l’avez dit vous-même : les Éthérés ne représentent aucune menace maintenant qu’Argöth n’est plus. Alors pourquoi vouloir vous acharner à les exterminer ? Leur traque est loin d’être la seule solution, ni même la meilleure ! Les Éthérés ne sont pas les créatures assoiffées de mort que le Dévastateur en avait fait. Cro et Grigri sont là pour le prouver et si ce n’est pas assez, songez à l’exemple qu’est Blanchiles. Non seulement la cohabitation est possible, mais elle est profitable aux deux partis ! Les pêcheurs jouissent chaque jour de l’aide des räverns et les enfants jouent avec eux sans la moindre crainte. Il n’y a aucune magie, seulement un respect mutuel qui commence par un dépôt de nos armes.
    
    Emportée par la fougue du désespoir, je m’étais attendue à être interrompue à tout moment par le roi de Chandeaux, or sa réaction fut bien pire. Avec un soupir agacé, il se contenta de secouer la tête, comme réagissant aux propos d’une enfant capricieuse qui ne comprenait rien. En accordant si peu de crédit à mes paroles, il enjoignait l’assemblée à faire de même. Je saisissais désormais pourquoi messire Osran avait tant tenu à ce que je l’accompagnasse. Seul contre tous, il n’avait aucune chance, mais en avais-je vraiment plus que lui ? Pour avoir le moindre espoir d’être entendu, notre message devait être relayé par une autre personne que nous autour de cette table. Or il y en avait justement une qui, mieux que quiconque, savait que la cohabitation était possible.
    
    - Dinaë, vous savez que j’ai raison. Vous avez connu d’autres temps, vous avez vu l’avènement de cette ère de ténèbres. Racontez-leur votre histoire, notre histoire. Rappelez-leur que les Gærs ont été créés pour la cohabitation, non l’extermination. Rappelez-leur que Chäsgær a été fondée pour la paix, non la guerre !
    
    Un silence terrible ponctua ma tirade. Une éternité durant, seuls les tambourinements de mon cœur et le chœur du pouvoir me soutinrent. Les traits déjà austères de la vieille Gær se durcirent encore et un éclat de colère passa fugacement dans ses pupilles. Je craignis un moment qu’elle ignorât ma supplique, mais lorsque ses lèvres s’entrouvrirent pour libérer un ton cinglant, je sus qu’il aurait mieux valu qu’elle gardât le silence.
    
    - Les Gærs ont pour seule vocation de tuer les Éthérés. À quoi donc leur servirait cette lumière si durement acquise sinon ?
    
    La voir renier ainsi ses connaissances et notre passé me fit monter la bile au bord des lèvres.
    
    - Si durement volé, oui...
    
    - Selën !
    
    Je me figeai, mon indignation douchée par la colère de Dinaë. C’était la première fois que je l’entendais hausser le ton, que je la voyais si ouvertement outrée.
    
    - Notre devoir est de protéger l’humanité des Éthérés, non l’inverse. Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours de même. Qu’importe ce que tu penses savoir ou ce que ton nouvel ami t’as mis dans la tête ! Ta désertion est déjà une largesse que nous t’avons accordée, mais n’imagine pas pouvoir nous trahir aussi impunément. Chäsgær a fait de toi ce que tu es, c’est envers elle qu’est ton devoir !
    
    Je m’étranglai devant de tels propos et ma vue se brouilla tandis que je sentais le rouge me monter aux joues. Je pris une inspiration hachée pour lui cracher au visage ce que son discours m’inspirait cependant une main légère, posée sur mon bras, figea mon fiel en travers de ma gorge. Messire Osran secoua imperceptiblement la tête et, alors que j’allais me dégager, son attention glissa sur Cro. Le crok’mar, tassé dans mon dos, grognait de plus en plus fort. Je libérai mon bras pour de bon cette fois et tendis mes doigts vers mon compagnon qui vint aussitôt y glisser son museau, replongeant ainsi dans le silence.
    
    Tout va bien.
    
    Son scepticisme me répondit, néanmoins il me faisait assez confiance pour passer outre. Cette accalmie dans ma tempête ramena à mes sens la réalité autour.
    
    L’assistance s’était figée dans un murmure empli de craintes et je me maudis d’avoir eu la bêtise de donner ainsi raison à ces bien-pensants.
    
    - Cro n’a pas l’habitude de me voir hausser le ton. Il veut seulement me défendre.
    
    - Ou nous sauter à la gorge dès que vous aurez le dos tourné...
    
    La remarque acerbe de sire Æstën me laissa muette et il en profita pour poursuivre.
    
    - Qu’Osran et vous soyez assez naïfs pour vous fier à ces créatures passe encore, quoique j’aurais imaginé plus de clairvoyance de votre part sur ce sujet. Mais que votre bêtise menace mes convives et mes serviteurs, cela je ne peux le tolérer. Une chance que nous ayons trois Gærs sains d’esprit au palais. Gær Toyën, au moindre doute, abattez-les.
    
    La peur flamba à nouveau en moi, me laissant bégayante. Avisant ma réaction, le colosse leva une main en signe d’apaisement.
    
    - Nous avons tous été surpris, et quelque peu tendus, par l’arrivée du gouverneur Osran et de ses compagnons. Avant que les mots ne dépassent de trop nos pensées, peut-être pourrions-nous nous arrêter là pour aujourd’hui ?
    
    L’échange de regards qui eut lieu entre mon mentor et le roi cachait des mots silencieux que seuls les deux concernés saisirent. Après un vague hochement de tête, sire Æstën se leva, son sourire à nouveau placardé sur le visage.
    
    - Je fais un bien mauvais hôte : vous devez êtres affamés, mes amis ! Prenez le temps de vous rafraîchir avant de vous joindre à moi pour le dîner. Nous reprendrons nos affaires demain.
    
    Trop heureux de pouvoir enfin quitter la pièce, les cinq hommes et les deux femmes constituant le reste de la tablée sortirent dans un silence quasi-absolu qui disparut sitôt la porte franchie. Seuls le gouverneur et moi-même demeurions encore à nos places. Toujours tremblante de colère, mon esprit se rejouait la scène depuis notre arrivée. Ma gorge se noua et ma vue se brouilla lorsque je saisis ce que j’avais fait.
    
    - J’ai anéanti le peu de chance que nous avions...
    
    Cette certitude me glaçait le sang et alourdit la boule dans mon estomac. Je pris une inspiration tremblante pour tenter de me ressaisir tandis qu’une main se posait sur mon épaule.
    
    - Vous êtes passionnée, ce ne peut être un mauvais point. Il faut être certain de ses convictions pour les défendre avec une telle fougue. C’est un élément que je saurai exploiter. Mais pour demain, peut-être devrais-je parler pour nous deux, pour nous quatre.
    
    Son sourire bienveillant se révéla contagieux et je l’imitai timidement en m’essuyant les yeux.
    
    - Le voyage a été long et éprouvant. Ne songez plus à tout ceci pour aujourd’hui. Reposez-vous et nous réattaquerons dès demain. Æstën ne se débarrassera pas de nous aussi facilement, n’est-ce pas ?
    
    Le cœur un peu plus léger, j’acquiesçai avant de suivre mon hôte à la recherche de nos appartements.
    

Texte publié par Serenya, 23 juin 2020 à 08h49
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