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Tome 2, Chapitre 24 Tome 2, Chapitre 24
Les échanges entre sire Æstën et messire Osran se résumèrent à mes sens à un vague bourdonnement en arrière-plan. Clouée de part en part par le regard indéchiffrable de Dinaë, mon cœur battait à tout rompre, seulement supplanté par le chant d’agonie de Chandeaux. Elle savait. Ce n’était pas une spéculation, mais une certitude. Ce n’était pas la crainte de l’inconnu qui l’avait conduite à tenter de me repousser du manoir, c’était l’anticipation. Elle savait, elle avait toujours su, à l’instant même où elle avait posé le regard sur mes écailles noires. Si elle s’était contentée d’essayer de me chasser, elle ne devait avoir alors guère plus que des suppositions, ou elle aurait exigé bien pire pour protéger Chäsgær et ses habitants de la menace que je représentais. Désormais, elle avait sous les yeux toutes les preuves nécessaires et son faciès figé ne présageait aucune pitié. Je n’aurais jamais dû revenir. En réponse à la peur viscérale qui se répandait en moi, Cro se tendit sous mes doigts. Je profitai de cette diversion pour m’arracher à mes craintes et rassurer le crok’mar avant qu’il ne commençât à grogner, ou pire. Nous venions démontrer le pacifisme des Éthérés, pas entériner des siècles de terreur. La diversion fut plus efficace que je ne m’y attendais puisque je me retrouvais soudain prisonnière d’une étreinte sans l’avoir vu venir.
    
    - Selën...
    
    Il y avait tant de soulagement et de joie dans la voix de Gær Toyën qu’elle chassa en un instant toute la tension accumulée dans mon corps et je m’abandonnais à cette parenthèse de familiarité avec la gorge nouée. Finalement, le colosse s’écarta de moi pour plonger son regard dans le mien, les mains toutefois ancrées à mes épaules. Son ton se fit bas pour que ses propos demeurassent entre nous.
    
    - Nous t’avons cherchée partout. Alrüs était persuadé que le gouverneur Osran cachait quelque chose, mais je commençais à craindre le pire.
    
    Le regard bas, je bredouillai une excuse sans guère parvenir à dire plus.
    
    - Pourquoi avoir disparue ainsi ? Qu’avons-nous fait ?
    
    Je haussai les épaules, incapable de lui révéler mes raisons. Dinaë s’en chargerait probablement elle-même. Pourtant son silence s’éternisa, me contraignant à prendre la parole.
    
    - Je... Je n’étais plus très sûre d’avoir encore ma place à Chäsgær.
    
    Le colosse se tourna brièvement, le temps de lancer un regard lourd de sens à sa consœur, puis il revint à moi.
    
    - Qui a pu te mettre une idée pareille dans la tête ? Si c’est à cause des Éthérés, cesse de t’en faire. Tu as plus qu’accompli ton devoir, si tu ne veux plus partir en chasse, ce n’est pas un problème.
    
    Un sourire cynique m’échappa. Ne plus chasser les Éthérés ne m’apporterait nullement la paix si je devais regarder chaque jour mes camarades rentrer les mains couvertes de leur sang.
    
    - C’est plus compliqué que ça...
    
    Un soupir me répondit et la large main de mon mentor vint se poser sur ma tête pour ébouriffer cheveux et mèches bulbeuses.
    
    - Je sais bien. Nous pourrons en discuter dans les jours qui viennent si tu veux bien. Je ne t’impose rien, je te demande seulement de ne plus nous faire une peur pareille. Tu veux bien ?
    
    Avec un sourire timide, j’acquiesçai. Je réalisai que Gær Toyën, et Chäsgær dans son ensemble, m’avait bien trop manqué pour leur tourner le dos sans chercher un compromis. Manifestement satisfait, le colosse acquiesça à son tour avant d’hésiter quelques secondes à poursuivre. Son regard glissa de la grelottine tout près de ses doigts au crok’mar décidé à se glisser entre nous à mon signal.
    
    - C’est bien une idée du gouverneur Osran de provoquer ainsi Sire Æstën... Il n’y a aucun risque ?
    
    Il me fallut quelques secondes pour saisir sur quoi se fondaient exactement ses craintes et le rassurer.
    
    - Ça n’a rien à voir avec les cigoïs.
    
    J’avais eu tout le loisir de constater la différence entre mes Éthérés et les autres au sein de la colonie räverns. Si les créatures que je créais s’exprimaient moins clairement que leurs homologues sauvages, leur volonté était également plus légère, comme une extension de la mienne plutôt qu’une qui leur serait propre. Tant que je ne me sentirais pas en danger, il n’y avait aucun risque que mes compagnons interprétassent mal le comportement d’un convive. L’accident qui s’était produit avec Alrüs ne pouvait survenir qu’avec de véritables Éthérés, nullement avec Grigri ou Cro. Gær Toyën eût tout juste le temps de m’assurer sa confiance d’un hochement de tête que la voix de sire Æstën résonnait à nouveau dans la pièce.
    
    - Pouvons-nous reprendre ?
    
    Autour de nous, tous attendaient en silence, y compris messire Osran qui avait pris place autour de la table. Je me sentis rougir en constatant que, l’espace de quelques minutes, j’avais tout oublié du lieu où nous nous trouvions. Le colosse approuva d’un ton grave avant de rejoindre sa place et je m’empressai de me glisser dans le fauteuil libre que le gouverneur me désignait à sa gauche. Le seigneur de Chandeaux fronça les sourcils en m’observant m’installer aux côtés de mon hôte et non plus avec mes mentors. Son expression s’assombrit davantage encore lorsque son regard s’arrêta sur l’épingle rävern fermant mon col et je surpris alors le coup d’œil qu’il adressa au colosse. Il n’y avait aucune interrogation dans ses pupilles, seulement une promesse qui échappa à son destinataire, occupé à écouter les paroles chuchotées à son oreille par sa voisine. Sire Æstën parut plus contrarié encore, toutefois il chassa bien vite ses sentiments de son visage pour retrouver son masque avenant.
    
    - Où en étions-nous ? Ah oui, le rapport de Chäsgær !
    
    Non seulement l’assemblée avait débuté avant l’arrivée de tous ses membres, mais sire Æstën n’avait de toute évidence pas l’intention de reprendre, même brièvement, ce qui avait déjà été dit. J’espérais que nous n’avions pas manqué le plus important du débat et le chant d’agonie omniprésent à mes sens résonna soudain en funeste augure. L’angoisse me saisit à l’idée que le roi eût pu volontairement abréger les échanges afin de voter les plus importantes décisions avant notre irruption. Je chassai cependant mes craintes pour accorder toute mon attention aux paroles du seigneur.
    
    - Depuis la disparition du Dévastateur, remercions une fois encore Gær Selën pour cela, les chasses ont pu reprendre avec une plus grande intensité...
    
    Il feuilletait les papiers devant lui avec une curiosité feinte. Son sourire satisfait témoignait qu’il connaissait déjà le contenu de ces pages.
    
    - ... et d’excellents résultats ! Très peu de pertes et un tableau de chasse impressionnant. Félicitation Gær Toyën, Chäsgær n’a jamais été aussi efficace que sous votre direction. Grâce à vous, l’éradication des Éthérés est en bonne voie !
    
    Le colosse lâcha un remerciement à voix basse, manifestement gêné par le regard désemparé que je posai sur lui. Comment pouvait-il me demander de rentrer tandis qu’il orchestrait un massacre ? Jusque là, les Gærs avaient eu pour vocation de protéger Avëndya des Éthérés plus ou moins menaçants, or sire Æstën avait parlé d’éradication. Il n’était plus question d’abattre les individus qui mettaient le peuple en danger, mais bien de dénicher tous ceux à portée. Nous avions supposé, le gouverneur et moi, que cette assemblée avait pour but de décider la traque des Éthérés, pourtant je découvrais avec horreur qu’elle avait déjà non seulement débuté, mais aussi porté ses premiers fruits. Avions-nous le moindre espoir de les faire revenir sur cette folle entreprise ? Et si là n’était pas le sujet de ce rassemblement, alors quel était-il ?
    
    Avec un mouvement théâtral parfaitement exécuté, sire Æstën déroula sur la table une carte aux dimensions du meuble.
    
    - Puisque nous nous sommes entendus hier sur la reconquête, passons au plus important : le partage des terres du nord !
    
    Un hoquet surpris échappa au gouverneur, tandis qu’à l’autre bout de la table, Gær Toyën s’appliquait à éviter mon regard. Comment avait-il pu cautionner cela ? Comment pouvait-il y prendre part en connaissant l’histoire de notre organisation, de la Grande Purge ? Comment pouvait-il l’accepter après ce que mon existence lui avait appris sur les Éthérés, après m’avoir couverte tandis que je renvoyais mes proies à leurs terres ? La bile bloquée au fond de ma gorge nouée, je ne pouvais plus que constater les dégâts : j’avais fui le manoir de peur de ne plus y avoir ma place et, en réponse, Chäsgær m’avait trahie.
    

Texte publié par Serenya, 16 juin 2020 à 10h08
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