Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 23 Tome 2, Chapitre 23
Si notre voyage avait revêtu jusque là des airs de songe merveilleux, la remontée des sombres et silencieux rivages de Sombrive s’imposait en mauvais augure. Et la Passe Lumière qui s’approchait à notre rencontre n’était pas pour me défaire de ce sentiment. Toute à mes espoirs et mes craintes, j’en avais oublié les particularités de Chandeaux, cependant les ondes dorées qui s’étiolaient depuis le lac, dissimulé par les flancs rocheux, vers l’océan se firent une joie de me les rappeler. Les premiers échos de lamentations qui avaient atteint mes sens m’étaient apparus des plus supportables et j’avais été soulagée de constater que l’effet qu’avaient eu les lieux sur moi s’était estompé avec le temps, ou mes Processus supplémentaires. Désormais sur le point de franchir les hautes arches lumineuses supportant le large pont de la passe et de remonter vers les eux toujours plus éblouissantes, je saisissais mon erreur.
    
    Danger. Mort.
    
    Grigri tremblotait dans le creux de mon cou, glissée sous les cols de ma cape et ma chemise pour se lover tout contre ma peau, tandis que Cro enchaînait les va-et-vient nerveux, ne s’éloignant guère de moi, mais incapable de demeurer immobile. Je posai une main rassurante sur chacun d’entre eux.
    
    C’est une vieille odeur de mort. Nous ne risquons rien.
    
    Je tâchai de transmettre au pouvoir une assurance et une tranquillité que j’étais loin de ressentir, en vérité. Le chant d’agonie du draë résonnait entre les flancs rocheux, pourtant bien moins proches que ceux du Canal Blanc. Et il ne s’agissait là que de quelques piliers et d’une eau diluée par les courants marins. Je m’apprêtais à passer mon séjour dans un palais entier imbibé de pouvoir, trempant ses pieds au point le plus concentré du lac... J’appréhendai soudain d’autant plus cette fameuse assemblée et, pour ne pas céder à l’angoisse, je m’enfermai dans ma cabine avec mes compagnons afin de me préparer.
    
    Cela faisait, me semblait-il, une éternité que je n’avais pas porté mon uniforme de Gær et l’arborer en ce jour où je m’apprêtais à défendre les Éthérés me paraissait à la fois déplacé et des plus à propos. J’y apportai cependant une légère modification : tandis que je portais Grigri à mon épaule, j’en profitai pour défaire l’épingle du rävern à l’intérieur du col de ma cape et la plaçai à la vue de tous, sur l’endroit. J’arrivai en compagnie du gouverneur, non de mes mentors, inutile d’espérer cacher mon avis sur la question qui nous réunissait. Songer à mes professeurs me ramena à l’esprit les craintes que m’inspiraient nos retrouvailles. Lorsque le visage d’Alrüs se glissa dans mes réflexions, je me hâtai de remettre de l’ordre dans ma cabine et mes bagages pour ne plus penser.
    
    Aux coups de messire Osran contre ma porte, je bouclai tout juste ma dernière malle. Alors nous rejoignîmes le gaillard d’arrière tandis que le Rose des Vents glissait au large du cadavre du draë, à l’ombre de l’imposante masse rocheuse qui soutenait Chandeaux. Quelques silhouettes se mouvaient sur le grand balcon qui avait vu ma rencontre avec le prince Nëssam, mais aucune ne parut remarquer notre arrivée. Nul son ne nous parvenait, couverts par les innombrables chutes d’eau tout au long du flan rocheux, néanmoins je ne doutais pas que, comme l’avait annoncé le gouverneur, les festivités eussent débuté sans nous.
    
    Je m’étais attendue à un port bien plus important, aux vues de la richesse du palais comme de son occupant, or seuls de petits pontons déserts nous attendaient. Exprimant à voix haute ma surprise, ce fut messire Osran qui y répondit.
    
    - Il y a des ports digne de ce nom tout le long de la côte maritime, mais pour ce qui est du palais en lui-même, il n’y a guère plus que les marchandises et visiteurs de Blanchiles ou Hurlant qui arrivent encore par bateau. Les autres sont bien plus vite rendus par voies terrestres.
    
    C’était en effet des plus logiques. Nous nous tînmes à l’écart le temps des manœuvres d’appontage puis le gouverneur s’élança d’un pas conquérant à l’assaut de Chandeaux, m’entraînant dans son sillage.
    
    Mort...
    
    Je glissai mes doigts dans l’encolure vaporeuse de Cro qui trottait à ma hauteur.
    
    Je sais, je le sens aussi. Nous ne resterons pas longtemps... j’espère.
    
    Aucune escorte ne nous attendait ou même ne vint à notre rencontre sur le chemin de gravier qui montait la pente raide menant au palais. Quiconque y portant le moindre intérêt aurait pourtant pu remarquer notre arrivée bien avant que nous eussions mis pied à terre. Si j’avais été seule, je ne me serais guère étonnée d’un tel accueil bien que sire Æstën se fût montré au combien plus prévenant par le passé. Cependant, cette absence manifeste d’attention à l’égard du gouverneur de Blanchiles ne présageait rien de bon quant aux débats à venir... Si mon hôte représentait si peu à ses yeux, ma présence suffirait-elle vraiment à changer l’issue de cette assemblée ? Le pas décidé et un sourire de défi aux lèvres, messire Osran paraissait s’inviter en terres conquises. J’enviais son assurance, toutefois elle m’inquiétait également. N’était-ce qu’un masque destiné à ses confrères ou de la naïveté frôlant l’arrogance ? Quoi qu’il en fût, une telle attitude servirait-elle réellement notre cause ? Je ne connaissais peut-être pas sire Æstën aussi bien que messire Osran, toutefois ce que j’avais saisi du personnage me poussait à en douter.
    
    Nous parvînmes aux portes du palais et pénétrâmes le grand hall avant de croiser qui que ce fût. Le premier témoin de notre présence se révéla être un serviteur qui se figea en apercevant Cro. Ses traits ne m’étaient pas étrangers, pour autant j’étais incapable de me remémorer son nom.
    
    - Rëstan, toujours là où il faut !
    
    Le serviteur n’exécuta qu’une légère révérence sans quitter l’Éthéré des yeux.
    
    - N’ayez aucune crainte, il est avec nous. Je crains que nous soyons en retard. Auriez-vous l’amabilité de nous conduire aux autres et de nous annoncer ?
    
    Retrouvant soudain ses esprits de même que l’usage de l’étiquette, ledit Rëstan exécuta cette fois un salut plus convenable.
    
    - Bien entendu, Gouverneur Osran, Gær Selën. Si vous voulez bien me suivre...
    
    Et il s’enfonça au cœur de Chandeaux sans même s’assurer de notre obtempération.
    
    Une succession de couloirs plus tard, notre guide ralentit l’allure pour s’adresser à mon hôte.
    
    - Qui dois-je annoncer ?
    
    Son coup d’œil à Cro laissait supposer que sa question était toute autre, mais son interlocuteur n’était pas dupe.
    
    - Annoncez la délégation de Blanchiles, ce sera bien assez. Nous nous connaissons tous, après tout.
    
    Après un hochement de tête que je jugeai respectueux, Rëstan nous fit signe d’attendre avant de frapper discrètement à une imposante double porte. Il se glissa à l’intérieur, un vague chuchotis accueillant son intrusion, puis la voix de sire Æstën nous parvint jusque dans le couloir.
    
    - Entrez donc Osran, nous ne vous attendions plus !
    
    Un rictus amer apparut fugacement sur les lèvres de mon hôte, mais il avait disparu avant qu’il ne pénétrât dans la pièce et je lui emboîtai le pas.
    
    - Nous avons fait au plus vite, toutefois même le Rose des Vents empruntant le Canal Blanc ne peut faire de miracle...
    
    Les traits du maître des lieux se firent froid un instant, avant de changer du tout au tout lorsqu’il m’aperçut.
    
    - Gær Selën, si je m’étais attendu...
    
    Son discours fut interrompu par le fracas d’un fauteuil basculant au sol. Me tournant vers la source du bruit, je découvris Gær Toyën qui avait bondi sur ses pieds à mon entrée. Son soulagement manifeste se teinta d’incompréhension quand il remarqua Cro. Et il n’était pas le seul. Tout autour des murmures inquiets et mouvements de recul accueillirent notre arrivée.
    
    - Je me suis permis d’inviter à cette table les premiers intéressés. Cro et Grigri sont citadins de Blanchiles et, à ce titre, je ne tolèrerai pas que le moindre mal leur soit fait.
    
    À l’évocation de leurs noms, ma grelottine s’extirpa de mon cou, faisant teinter ses bulbes lumineux, tandis que le crok’mar s’ébrouait paresseusement sous mes doigts.
    
    J’aurais certainement adoré pouvoir admirer l’effet de cette annonce sur le masque de suffisance de sire Æstën, cependant mon attention était fixée ailleurs. Aux côtés de mon mentor, Dinaë s’était raidie dans son fauteuil et son expression sombre me faisait craindre qu’elle n’eût déjà saisi toute la vérité sur mes deux compagnons.
    

Texte publié par Serenya, 9 juin 2020 à 13h47
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 23 Tome 2, Chapitre 23
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1548 histoires publiées
712 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Willow and Fleeo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés