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Tome 2, Chapitre 22 Tome 2, Chapitre 22
Messire Osran avait eu raison : après quelques heures d’un sommeil aussi reposant qu’étrange avec ses rêves lumineux peuplés de créatures magiques, j’avais eu tout le loisir de m’oublier dans les chœurs des Monts Sauvages puisque nous passâmes toute la journée suivante à remonter le canal. Je ne pouvais me lasser de cette clameur riche qui me fascinait à chaque instant sans que je parvinsse à savoir pourquoi. Elle m’évoquait avec nostalgie un sentiment familier trop enfoui dans ma mémoire pour le raviver pleinement. Et si elle charriait dans son sillage le souvenir d’Argöth que j’étais parvenue à repousser ces derniers temps, je la trouvais tout de même apaisante, voire même motivante. Pour préserver ce monde joyeux, caché dans les ténèbres du nôtre, je me sentais prête à tout. Sire Æstën et ses partisans ne s’attendaient pas à ma présence, il ne pouvait se préparer à affronter l’opposition que nous formions. Messire Osran était convaincu que je ferais la différence dans ce débat et, pour tous les Éthérés, j’avais envie de le croire.
    
    Cro m’arracha à mes réflexions pour m’avertir de l’arrivée du gouverneur et à la faim comme la fatigue qui m’assaillirent aussitôt, je devinai le sujet qui le menait à moi. Avec un sourire désolé, je me tournai vers mon hôte.
    
    - Je crains de m’être une fois encore égar...
    
    La surprise me fit perdre le fil de ma phrase. Je m’étais attendue à ce que le gouverneur vînt, comme la veille, me rappeler aux obligations élémentaires de mon corps, mais il me rejoignait en vérité avec les mains chargées de deux larges tranches de pain recouvertes de mousses marinées et de filets de poissons salés. Me tendant l’une des deux tartines, il attendit que je m’en fusse emparée avant de désigner l’horizon étriqué du chenal d’un mouvement de menton.
    
    - Nous allons quitter le canal d’un instant à l’autre pour émerger au large des Îles Cristal. Elles ne seront pas visibles longtemps, ce serait dommage de manquer ce spectacle en dînant à l’intérieur.
    
    Il me parlait tant de ces fameuses îles que je trépignais d’enfin les apercevoir. Aussi le remerciai-je brièvement avant de croquer dans mon repas, le regard fixé au loin. Comme messire Osran l’avait annoncé, une bande de ténèbres s’élargissait entre les murs lumineux, gueule grande ouverte, prête à nous engloutir. Je quittais à regret le Canal Blanc et le chant de ces terres avant de songer que j’aurais encore l’occasion de les retrouver au retour. Cette pensée m’interpela et je me figeai, bouche ouverte et tartine suspendue dans le vide. Étais-je seulement sûre de rentrer ? Chäsgær me cherchait, je le savais, et au moins Dinaë serait présente à l’assemblée. Me laisserait-elle repartir avec le gouverneur ou exigerait-elle que je regagnasse le manoir ? Si elle était seule, la vieille Gær préférait certainement me savoir loin, mais si elle était accompagnée ? Et moi, que voulais-je ? Je réalisai alors que je n’en étais pas sûre moi-même. Le déroulement et l’issue de l’assemblée influenceraient certainement en grande partie ma décision.
    L’éclat soudain qui baigna les alentours et l’embardée en avant que fit le navire en réponse me ramenèrent au moment présent. Libéré du canal, le Rose des Vents voguait à nouveau toutes voiles dehors, fendant les flots avec entrain. Et lorsqu’il dépassa la dernière pointe rocheuse de la côte, la vue me coupa le souffle.
    
    Des ténèbres de l’océan surgit une haute silhouette lumineuse qui gagna en détails à chaque seconde. Aux premiers instants, j’avais imaginé que cette île était à l’image de Blanchiles : une masse rocheuse capable de s’abreuver de l’éclat du pouvoir. Mais rapidement, je compris à ses éclats mouvants que je m’étais fourvoyée. Ce que j’apercevais des Îles Cristal n’avait rien de commun avec l’architecture massive, brute même, du domaine du gouverneur. L’île étincelante présentait bien plus de similitudes avec les riches palais que j’avais visités. De nombreuses colonnes, des arches innombrables, jusqu’aux pointes se dressant fièrement à la conquête du ciel. L’ensemble dégageait cependant une beauté bien plus sauvage que les sages constructions humaines. À quel peuple ancien avaient donc appartenues ces étranges terres ?
    
     Ce fut une fois au large de ses côtes, deux autres silhouettes se dessinant à l’horizon, que je compris mon erreur. Le pouvoir s’emplit soudain d’échos cristallins familiers et les blocs de glace dérivant à notre rencontre achevèrent de me mettre sur la bonne voie. L’île entière, et probablement tout l’archipel, était recouverte d’une épaisse couche de givre qui conférait au lieu cette beauté si particulière. Et pour que toute l’île fût ainsi revêtue de glace jusque dans le moindre recoin, ils devaient être nombreux à nicher là.
    
    - Des nid’hivers... Tout l’archipel est-il à ce point colonisé par ces Éthérés ?
    
    Fascinée par l’apparente fragilité de la construction de glace et les échos légers de ces oiseaux de cristal, j’avais chuchoté sans m’en rendre compte. Une expression amusée s’installa sur les traits de messire Osran.
    
    - Des Éthérés ? Les Îles Cristal s’appelaient ainsi bien avant la Grande Purge et elles étaient inhabitées, donc elles ont échappé au massacre.
    
    Comme pour illustrer son propos, un couple s’envola pour décrire un large arc de cercle autour de l’île, l’éclat du pouvoir dansant sur les arêtes de leurs étranges plumes autant que sur les flocons qu’ils semaient sur leur trajet. Un frisson d’excitation me parcourut l’échine. Des créatures magiques de chair et de sang, si l’on pouvait dire ! Je n’en croyais pas mes yeux. Le soulagement et la joie que j’éprouvais à cette nouvelle me nouèrent la gorge. Des rescapés de la Grande Purge. Il en existait donc encore...
    
    - Je croyais avoir tué le dernier...
    
    Le sanglot qui brisa ma voix me surprit tout autant que mon interlocuteur. Le souvenir du saedrë de mon village s’était imposé avec violence dans mon esprit, ravivant la douleur et la culpabilité que je pensais oubliées depuis longtemps. Devant l’air désemparé du gouverneur, je tâchai de me ressaisir et me passai une main sur le visage avant de lui raconter cette terrible chasse qui m’avait contrainte à abandonner le saedrë à la meute après avoir requis son aide. L’homme ne fit aucun commentaire, cependant son visage fermé tout du long de mon récit suffit à m’assurer son soutien et le partage de ma peine. J’avais trouvé un allié puissant en la personne du gouverneur et si j’avais pu en douter jusque là, ce n’était désormais plus le cas. La colère qui brûlait dans ses pupilles était le plus clair des soutiens.
    
    Reportant mon regard sur le spectacle des îlots gelés, une pensée me vint soudain.
    
    - Sire Æstën et les autres sont-ils au courant ?
    
    Un sourire amer apparut fugacement sur les lèvres de messire Osran.
    
    - Au courant ? Æstën rêve depuis des années de pouvoir envoyer des Gærs jusqu’ici réparer cet oubli. Une chance que les Monts Sauvages se dressent entre eux et ce refuge.
    
    Cette réponse ne m’étonna guère. Il était donc d’autant plus primordial de rétablir le rôle premier de Chäsgær qu’il existait encore des êtres à protéger, en sus des Éthérés. Et si cet archipel existait...
    
    - Y en a-t-il d’autres, des abris comme celui-ci ?
    
    Le regard du gouverneur se perdit dans l’horizon le temps de sa réflexion.
    
    - Difficile à dire. L’avènement des Éthérés a mis un terme aux missions d’exploration. Comment savoir si nous connaissons tout de notre monde ? Des terres connues, seules les Îles Éthérées ne sont également pas habitées.
    
    Devant mon air curieux, il approfondit.
    
    - De ce qui a pu être observé, ce sont deux îles, à l’ouest d’Hurlant. Il n’y pousse ni mousse ni champignon, ce qui en fait deux obstacles obscurs dans les ténèbres, d’où leur nom. Et les écueils qui les entourent sont tout aussi traîtres. Les navires les évitent donc et personne, à ma connaissance, n’y a jamais accosté. La lumière de leur magie aurait dû les trahir depuis longtemps, mais il demeure possible que d’autres créatures s’y cachent, après tout...
    
    Et une extermination des Éthérés ne rendrait certains hommes que plus hardis encore, au point de pousser jusqu’au perfectionnisme ce massacre.
    
    Bien que cela ne fût plus nécessaire depuis longtemps, mon cœur battait d’une volonté toujours plus forte à imposer notre vision du monde, notre projet, à cette assemblée vers laquelle nous voguions.
    

Texte publié par Serenya, 3 juin 2020 à 11h00
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