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Tome 2, Chapitre 21 Tome 2, Chapitre 21
Avant que j’eusse réellement le temps de saisir ce vers quoi messire Osran me menait, je foulais une nouvelle fois le pont du Rose des Vents. Bien que le capitaine et ses hommes avaient dû œuvrer dans l’urgence, il y avait une très nette différence entre mes précédentes traversées et celle-ci, en compagnie du gouverneur. Le navire tout entier rutilait de l’attention particulière qui lui avait été accordée et un nouveau fanion, aux motifs luminescents, flottait fièrement au sommet du grand mât. Aucune caisse ou tonneau ne s’entassait nulle part et des tentures colorées avaient été suspendues dans les cabines aux literies plus raffinées qu’à l’accoutumée. Messire Osran avait beau ne se revendiquer que gouverneur, il était bien traité comme un roi par les habitants de Blanchiles. Je ne comprenais pas l’intérêt d’un tel faste pour une traversée de quelques heures jusqu’à ce que la vision de la côte défilant vers le sud me laissât perplexe. Accoudée au bastingage du gaillard d’arrière pour profiter de la vue, je me tournai vers le capitaine à la barre.
    
    - Nous ne débarquons pas à Port Chantant ?
    
    Messire Osran, gravissant les quelques marches pour nous rejoindre, répondit à sa place.
    
    - Le Rose des Vents nous mènera à Chandeaux bien plus vite qu’aucune monture ne le ferait. Le Canal Blanc a été créé pour cela après tout.
    
    Je n’avais pas imaginé un seul instant que nous ferions tout le voyage à bord, et encore moins que notre route passerait par le nord.
    
    - Nous allons longer les côtes des Monts Sauvages...
    
    Le capitaine et son passager de marque échangèrent un regard entendu avant que ce-dernier ne précisât :
    
    - En vérité, en empruntant le canal, c’est à travers les terres Éthérées que nous allons naviguer.
    
    Mon expression surprise fit naître un sourire de défi sur les lèvres du gouverneur.
    
    - Ce n’est pas vous qu’une telle idée va effrayer, n’est-ce pas ?
    
    Je suivis son regard pour découvrir Cro et Grigri caracolant entre nous pour se dégourdir les pattes. Non, l’idée ne m’effrayait pas, toutefois je m’étonnais qu’elle parut si évidente au capitaine comme à messire Osran. Tolérer quelques räverns sur l’île était une chose, s’aventurer en plein cœur des Monts Sauvages en était une autre, car si pour cette traversée ils pouvaient compter sur mon aide, je devinais sans mal qu’ils n’en étaient pas à leur premier voyage. En réalité, j’étais loin de me douter de ce que nous réservait cette traversée.
    
    Les lumières de la civilisation avaient depuis longtemps déserté la côte que nous longions toujours plus en direction du nord. Les Monts Sauvages se dressaient quelque part derrière le voile de ténèbres qui encerclait notre navire, silencieux. Depuis que nous avions abandonné derrière nous les dernières voies maritimes régulières, nous n’avions plus croisé un seul banc de sinëas ou même un vol de räverns. Il était ironique de constater à quel point les terres Éthérées étaient désertées par ces-derniers, mais ce n’était pas la première fois que je faisais ce constat. Voilà qui ouvrait une nouvelle piste afin d’éviter l’extermination : les convaincre de rejoindre leurs terres et d’y demeurer assurerait la cohabitation. J’étais absorbée dans ces réflexions lorsque j’observai le changement de cap du Rose des Vents, sa proue fendant dès lors les flots en direction des terres. Nous nous apprêtions sans aucun doute à pénétrer le fameux canal.
    
    Dans le noir absolu qui nous entourait, je ne sus comment le capitaine pouvait guider son bâtiment avec autant d’assurance et lorsque les hautes parois rocheuses surgirent tout à coup à la limite du halo lumineux diffusé par les voiles, je retins mon souffle. Le Rose des Vents n’était pas le plus gros vaisseau de la flotte de Blanchiles, néanmoins il ne devait guère y avoir plus que deux longueurs de bras entre l’extrémité des vergues et la pierre. Un souffle amusé me parvint du côté du gouverneur.
    
    - N’ayez aucune crainte, Gær Selën. Le capitaine vogue sur ce canal depuis ses douze ans. Il pourrait le remonter les yeux fermés !
    
    Et c’était précisément ce qu’il faisait à mon sens, la lueur du bateau n’éclairant les obstacles qu’une fois sur nous. Comme si ces mots avaient sonné tel un défi aux oreilles de notre guide, sa voix forte et ferme ordonna l’affalage des voiles et ses hommes s’exécutèrent à une vitesse record, nous plongeant dans un vague éclat tamisé qui suffisait à peine à distinguer le pont. À quoi jouait-il ? Mon cœur tambourina soudain à l’idée que nous risquions le naufrage à chaque seconde pour une simple démonstration de force tout à fait déplacée. Alors, dans cette nuit quasi-totale qui menaçait de nous engloutir, apparurent soudain une myriade d’éclats. Mousses et champignons luminescents créaient de part et d’autre de l’étroit chenal autant de cascades en pointillés qui trahissaient chaque relief bien plus sûrement que ne l’aurait fait la lueur de nos voiles.
    
    - Bienvenue dans le Canal Blanc.
    
    Il me fallut l’expression rieuse de messire Osran pour que je réalisasse que j’étais bouche bée devant pareil spectacle. Je cherchais à reprendre contenance en laissant parler ma curiosité.
    
    - Pourquoi un tel nom ?
    
    De ce que j’avais pu en apercevoir avant l’affalage des voiles, les flancs rocheux avaient plus l’air gris, voire noirs, que blancs. Le gouverneur se perdit un moment dans la contemplation du paysage avant de répondre.
    
    - Le Canal Blanc a été creusé bien avant la Grande Purge. Il servait notamment à acheminer la pierre de Blanchiles aux différents palais du nord et de l’ouest. Nombre de räverns de nos élevages ont également transité par ici. Il s’agissait autrefois de la voie maritime la plus riche, et de loin. Désormais, il n’y a guère plus qu’une poignée de marins pour oser l’emprunter.
    
    Avec ces paroles, le silence tomba sur notre petit groupe et j’en profitais pour m’absorber entièrement dans le spectacle qu’offrait notre environnement.
    
    
    J’avais perdu toute notion du temps. Lorsque messire Osran s’était finalement retiré dans ses quartiers, j’avais abandonné le capitaine pour la solitude de la proue. Je m’étais attendue à retrouver tout du long de notre voyage ce silence bourdonnant qui avait jusque là qualifié, à mes sens, les Monts Sauvages. Or, il n’en était rien. Dès lors que nous nous étions enfoncés dans les terres, les échos de pouvoirs avaient commencé à s’élever pour former le chœur riche qui me captivait depuis. Ils étaient si nombreux, si vivant, à leur manière. La joie que cette nouvelle provoquait en moi, le bonheur que je ressentais à baigner ainsi dans un élément si beau, n’étaient rendus que plus amers, plus cruels encore, par le constat qu’ils entraînaient. Les Monts Sauvages n’avaient jamais été le désert sans vie que j’avais perçu. Ce silence que j’avais attribué à l’absence de magie alentour n’était autre que le pouvoir d’Argöth que j’avais été alors incapable d’identifier. Dès ma première incursion dans ses terres, il avait été là, m’observant certainement de loin sans que jamais je ne l’aperçusse en dehors des entrevues qu’il avait choisies. Désormais qu’il n’était plus, le pouvoir chantait, libéré de sa puissance écrasante... Toutefois, l’entrain de la magie était bien triste : c’était la disparition de leur protecteur qui rendait leur chant si audible. Imaginer ce que deviendrait ce voyage après l’extinction des Éthérés me brisait le cœur. Mes larmes de joie n’avaient jamais été aussi amères. Un raclement de gorge, dans mon dos, m’arracha à ma rêverie et je m’empressai d’essuyer mon visage.
    
    - Y a-t-il un souci ?
    
    Messire Osran demeurant en retrait afin de me laisser une certaine intimité, je devinai que mes larmes n’étaient pas passées inaperçues. Je secouai la tête avec un sourire qui devait paraître bien mélancolique.
    
    - Du tout. La beauté du lieu amène seulement de biens tristes réflexions dans lesquelles je me suis égarée. Ces terres sont si paisibles, si vivantes... si l’on peut seulement employer ce mot...
    
    Un sourire entendu habilla les lèvres du gouverneur qui franchit les trois pas qui nous séparaient et vint s’appuyer au bastingage. Son regard se perdit un moment dans les flots calmes avant de suivre un göran qui détala entre roches et mousses à notre approche.
    
    - C’est beau, en effet, et pourtant ce canal est bien mort et terne depuis qu’il est plongé dans cette nuit éternelle. Je ne connais bien sûr que les récits de matelots qui se transmettent de génération en génération et les quelques carnets de voyage que je suis parvenu à conserver... Des tronçons entiers du chenal ont été créés en fendant des montagnes en deux. Les falaises sont ainsi si hautes que la plupart de la voie demeurait dans l’ombre, hors de portée de la lumière des draës, à moins que l’un deux ne passât à l’aplomb. Cependant, ce n’était pas un souci : les bancs de skaës aimaient tant jouer avec les courants et remous des navires qu’ils les escortaient tout du long. Les équipages n’avaient qu’à suivre leurs motifs lumineux pour voyager sans encombre. Savez-vous que c’est de là que viennent les dessins sur nos voiles ?
    
    Je secouai la tête, songeuse. Ma mémoire s’activait pour raviver ce que je savais de ces fameux skaës. Pas grand chose en réalité, toutefois le souvenir d’un croquis me revint à l’esprit : un long poisson plat avec des allures de ruban aquatique, aux interminables nageoires dorsale et ventrale brillantes de pouvoir. Je n’en avais guère retenu plus pour une simple raison : tout comme les draës, les skaës faisaient partie de ces quelques créatures magiques qu’Argöth n’avait pas jugées utile de ramener d’entre les morts. Je me demandais un instant s’il me serait possible d’en invoquer avant de réaliser que je ne connaissais nullement l’écho de leur pouvoir. L’idée d’avoir perdu à jamais une créature inoffensive qui avait fait le bonheur de nos ancêtres m’étreignait tant le cœur que je me sentis blêmir. Ma réaction inquiéta messire Osran qui se rapprocha davantage, une main prête à me soutenir si le besoin s’en faisait ressentir.
    
    - L’on m’a dit que vous aviez passé la nuit ici. Il y a bien trop longtemps que vous ne vous êtes restaurées ou reposée. Venez, nous ne sommes pas au bout de notre voyage et vous aurez tout le temps de profiter de ce paysage plus tard. Les Îles Cristal sont plus belles encore, je m’en voudrais si vous ratiez cette étape de notre traversée.
    

Texte publié par Serenya, 26 mai 2020 à 09h31
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