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Tome 2, Chapitre 19 Tome 2, Chapitre 19
Attention...
    
    Le rappel inquiet me fit sourire. En trois bonds pourtant moins ambitieux que ceux de Cro, je rejoignis l’Éthéré qui observait ma progression, assis près de notre camarade saedrë. En sécurité sur la corniche, je rassurai d’une caresse la peureuse sur mon épaule avant de m’installer aux côtés du baliveau. Notre arrivée n’avait pu passer inaperçue aux sens du saedrë, néanmoins, comme à son habitude, il attendit que mes doigts et mon pouvoir l’effleurassent pour se révéler en modelant ses traits sur l’écorce. Son piaillement joyeux répondit à ma salutation et il profita que je m’installais plus confortablement pour frotter son museau à la truffe de Cro. Fidèle à lui-même, Petit Frère, qui était à mon avis la traduction la plus proche du nom que lui donnaient ses deux comparses Éthérés, était ravi de notre visite. Contrairement à nous autres, il ne pouvait se mouvoir, et s’il nous assurait que la solitude ne le dérangeait pas, il ne pouvait nous mentir. Aussi passions-nous autant de temps que possible à ses côtés, dans la mesure où notre absence auprès des habitants de Blanchiles passait inaperçue. Petit Frère était un membre important de notre étrange groupe et nous n’avions pas le cœur à le laisser seul bien longtemps, moi plus qu’aucun autre.
    
    Si le saedrë était né sans la précieuse mémoire pour laquelle je l’avais invoqué à l’origine, il s’était montré au fil des jours, des semaines, d’une aide bien différente, mais tout autant précieuse. Cro était parvenu à établir une certaine paix entre mes pouvoirs, mais Petit Frère m’apprenait à connaître le pouvoir sombre, et bien plus encore... D’un écho attendrie à travers la magie que nous partagions, je signifiai mon accord à mon camarade puis fermai les yeux au contact de ses radicelles sur ma peau. J’avais craint les premières fois que ces partages avec le saedrë fussent aussi désagréables qu’avec Dinaë, cependant il n’en était rien, bien au contraire. Petit Frère n’était pas un intrus à l’intérieur de mon pouvoir, il me donnait même une sensation de complétude qu’il était le seul à me faire éprouver.
    
    Lors de nos séances d’introspection magique, mon compagnon s’appliquait à restaurer, voire même instaurer, un équilibre entre la lumière et les ténèbres qui cohabitaient en moi. Malgré toute l’attention que j’y portais, je ne parvenais nullement à saisir les rouages de cet art dont seuls ceux de son espèce avaient le secret. Une chance toutefois qu’il eût conservé ses instincts au moins dans ce domaine. Or, si j’accueillais avec un bonheur certain ce lien plus profond qui se nouait entre les ombres d’Argöth et moi, j’éprouvais un trouble toujours grandissant à l’idée que création et destruction m’étaient aussi intimes l’une que l’autre. Je ne reniais pas mon appartenance au monde des Hommes pourtant je refusais que cela me plaçât d’office en ennemi des Éthérés. Certains parvenaient à cohabiter sans cas de conscience, cependant, pour ma part, je maniais tout autant la lumière dérobée par les Gærs que les ténèbres de leurs proies. Et plus encore que cette alliance dérangeante, c’était l’idée qu’à tout moment Chäsgær pût tenter de me contraindre d’une manière ou d’une autre à me faire l’outil de la lumière qui me terrifiait. Je ne pouvais me dire dans le camp des Éthérés en ce sens où je n’avais aucunement l’intention de m’attaquer à mes semblables, néanmoins il m’apparaissait évident désormais que jamais plus je ne voulais avoir à invoquer la lumière pour blesser une créature. J’y avais longuement réfléchi depuis la « naissance » de Petit Frère, depuis même mon arrivée à Blanchiles probablement, mais quoi que nous réservât l’avenir, je pourrais toujours remplir mon rôle de Gær à l’aide du pouvoir sombre seul. La lumière n’était que destruction et je tenais à m’assurer que plus jamais je n’aurais à l’invoquer. Le saedrë pouvait m’y aider.
    
    J’ai un service à te demander.
    
    La surprise céda bien vite la place à la curiosité.
    
    Cet équilibre que tu crées entre lumière et pouvoir sombre... Je préfèrerais que la balance soit en faveur du second.
    
    Seule l’incompréhension me répondit et je me traitais d’imbécile avant de chercher une formulation plus simple. Je ne savais si cela était dû à leur « âge » ou à mes talents moins impressionnants que ceux d’Argöth, mais mes échanges avec mes compagnons étaient bien plus basiques que ceux que j’avais pu avoir avec d’autres Éthérés. Les pensées de Cro, Grigri et Petit Frère étaient davantage basées sur des sentiments que des mots et si cela n’avait jamais vraiment posé de soucis, les choses se compliquaient dès qu’un échange construit était nécessaire. J’invoquai timidement, de peur de blesser le saedrë, cette lueur qui me dégoûtait de plus en plus.
    
    Ce pouvoir. Je n’en veux plus, il est trop dangereux. Endors-le. Ou mieux : détruis-le.
    
    Je m’attendais à beaucoup de réactions, mais pas à cette horreur que suscita ma demande.
    
    Aider, pas tuer !
    
    Il y avait de toute évidence méprise et je m’empressai de la corriger.
    
    Je suis née sans ce pouvoir, l’enlever ne me fera aucun mal.
    
    Je rencontrai toutefois le même refus catégorique.
    
    Aider, pas tuer.
    
    Je réfléchissais à la manière de lui expliquer correctement les choses quand il reprit, d’un ton plus conciliant.
    
    Je peux endormir... un peu... Pour moins souffrir.
    
    Je supposai qu’il proposait d’ébranler l’équilibre installé pour donner une légère faveur au pouvoir sombre. C’était déjà un bon départ, je pourrais toujours le convaincre d’aller plus loin plus tard, si cela se montrait nécessaire. Tant qu’il donnait une part plus importante à ce pouvoir qui créait des Éthérés plutôt qu’à celui qui les détruisait, je m’estimerais heureuse, aussi approuvai-je.
    
    N’abandonne pas.
    
    Ne sachant pas ce qu’il entendait par là, je me contentai d’acquiescer. La peur en échos dans son pouvoir mua en une inquiétude teintée de tristesse. L’idée ne lui plaisait pas, pourtant il se mit à l’ouvrage et, rapidement, il me sembla qu’on me soulageait d’un fardeau que je n’avais pas eu conscience de porter jusque là.
    
    Ce fut la truffe froide de Cro contre ma joue qui me tira du sommeil dans lequel j’avais glissé sans m’en rendre compte. Le bien-être que j’avais éprouvé grâce aux bons soins du saedrë perdurait alors que nos pouvoirs n’étaient plus en contact. Si je constatais un tel changement alors que Petit Frère n’avait consenti qu’à un léger avantage du pouvoir sombre, qu’en serait-il avec une disparition complète de la lumière en moi ? Toutes ces années de mal-être, de soif d’évasion, de mélancolie pouvait prendre fin, et pas seulement en m’exilant loin de Chäsgær. L’Éthéré pouvait y remédier, définitivement. J’en étais désormais convaincue. Ce projet ne l’enchantait peut-être pas, néanmoins il changerait certainement d’avis en observant le résultat. Il me faudrait toutefois attendre avant de tenter de le convaincre. Cro ne m’avait pas réveillée par fantaisie et sa manière de s’agiter d’une patte sur l’autre était claire : l’on me cherchait, probablement messire Osran. L’ouïe fine du crok’mar était un atout bien précieux. Avec une dernière caresse, je pris congé du saedrë avant de me lancer sur les traces de Cro qui dévalait les degrés suspendus au-dessus du vide. Regagner directement les jardins du gouverneur par ce passage plus ou moins secret présentait le risque de trahir l’usage fréquent que j’en faisais, et par là même la présence de Petit Frère. Mieux valait rejoindre la ville puis les escaliers officiels.
    
    Je m’étais attendue à retrouver messire Osran dans sa demeure, patientant jusqu’à mon retour une fois qu’il aurait compris que je ne me trouvais ni dans la bâtisse, ni dans les jardins, aussi fus-je surprise de le découvrir sur les dernières marches menant au sommet de la falaise. Il observait mon ascension avec une expression sombre qui ne masquait qu’en partie une certaine excitation. Devant mon air interrogateur, un sourire de défi lui échappa.
    
    - Nous y sommes : Æstën convoque l’assemblée des rois.
    

Texte publié par Serenya, 12 mai 2020 à 15h03
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