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Tome 2, Chapitre 18 Tome 2, Chapitre 18
Je ne maîtrisais nullement cet insolite pouvoir, néanmoins, au fil des jours, des semaines, j’avais appris à le connaître, à lui insuffler ma volonté, jusqu’à rendre à la colonie räverns une taille plus que suffisante. Les ténèbres d’Argöth étaient bien différentes de sa lumière, elles paraissaient douées de leur propre volonté et n’œuvraient pour moi que parce qu’elles l’acceptaient. En cela, elles étaient bien loin de la lumière docile, inerte, que j’avais domptée depuis longtemps. Après avoir longuement cru à une malédiction, ce double héritage que m’avait confié Argöth me laissait perplexe. Chäsgær lui avait dérobé le pouvoir d’éradiquer les siens pour me l’imposer, puis m’étais échu celui de perpétuer son espèce. Malgré les circonstances de leur acquisition, ces deux magies antagonistes me répondaient et exerçaient ma volonté. Il y avait forcément un sens à cela. Pourquoi Argöth aurait-il confié l’avenir des siens à celle-là même qui mettait fin à son existence ? Avait-il comprit que je n’avais d’autre choix que de l’affronter pour espérer sauver tous les autres ? Ou tout ceci n’était-il qu’un accident auquel je cherchais désespérément un sens ?
    
    À défaut de ne jamais connaître les rouages qui m’avaient menée à cette situation, ou la volonté réelle d’Argöth, je m’interrogeais sur la nature même de ces pouvoirs, leurs contradictions. Comment un même être, aussi puissant fût-il, avait-il pu entraîner ces deux manifestations en moi, opposées jusque dans la couleur des écailles qu’elles avaient fait naître sur ma peau. Des illustrations que j’avais trouvées au gré des ouvrages à Chäsgær, il apparaissait qu’Argöth était toujours représenté recouvert d’écailles noires. Je n’avais jamais jusque là relevé l’incohérence avec mes propres mutilations, supposant dès le premier jour que ces images montraient un Éthéré aussi sombre que les ombres qui le formaient, toutefois mes nouvelles écailles amenaient grand nombre de questions. Si Argöth était ce grand serpent noir créateur des Éthérés, comme le confirmait les éclats encre sur mon corps et mes récents exploits, alors qu’étaient ces écailles et cette lumière dont j’avais hérité en son nom ? Mes mutilations aussi dorées que le pouvoir chantant étaient-elles simplement une conséquence du procédé de fabrication du réactif ? Comme si, en un sens, la lumière si concentrée s’était imprégnée dans les écailles jusqu’à les teinter ? Quelles que fussent les causes de ces variations physiques, rien n’expliquait celles du pouvoir même. Aucun des ouvrages que j’avais pu étudier à Chäsgær ou dans la bibliothèque du gouverneur ne faisait référence à ces ténèbres silencieuses. Ce pouvoir antagoniste était-il né avec Argöth ? Une réponse de la magie pour confier à son champion les armes permettant d’éradiquer ceux qui avaient cru pouvoir la dépouiller ?
    
    Je craignais que ces interrogations demeurassent à jamais sans réponse jusqu’au jour où me revinrent en mémoire toutes ces informations apprises au sujet des Éthérés, et plus particulièrement à propos de l’héritage de Dinaë. Les saedrës étaient les sages de cette étrange communauté qu’étaient les créatures magiques. Ce n’était pas un hasard si la vieille Gær était la mémoire de Chäsgær... Et qui de mieux qu’un enfant du pouvoir pour m’en apprendre davantage sur ces ténèbres ? Je ne connaissais aucun saedrë, sur Blanchiles ou ailleurs, mais ce n’était pas un problème : si j’avais pu recréer la colonie de räverns, invoquer un saedrë serait sans aucun doute un jeu d’enfant. Je devais en revanche trouver l’arbre hôte idéal. Il ne fallait pas un végétal imposant afin de m’éviter à avoir à invoquer un Éthéré trop puissant pour le relatif contrôle que j’avais sur le pouvoir sombre et risquer un échec. Je voulais également dénicher un réceptacle isolé, à l’abri des regards. Messire Osran avait beau se proclamer ami des Éthérés ainsi que mon protecteur, son comportement récent m’encourageait à plus de méfiance. S’il s’était montré des plus indifférents vis-à-vis de Cro et Grigri, ou parfaitement enthousiastes aux premiers räverns invoqués, une lueur inquiète éclairait son regard depuis que la colonie s’était étoffée. Or, il m’apparaissait évident que ses craintes n’étaient pas orientées vers ces êtres qu’il défendait année après année. À l’instar de mes mentors, craignait-il que je me laissasse emporter par la magie et livrasse son île et sa cité verticale à d’autres bien moins sympathiques ou dociles ? À nouveau, l’on se défiait de moi à cause d’un pouvoir qui m’avait été imposé. Pourtant, si cette réaction de la part de mes mentors me blessait, voire me révoltait, venant du gouverneur elle ne faisait guère plus que m’attrister. L’homme ne maîtrisait pas les arcanes de la lumières et des Éthérés comme le faisaient Dinaë ou Gær Toyën, son inquiétude reposait sur son ignorance, ignorance que je ne pouvais blâmer. Plutôt que de l’inquiéter outre mesure avec un nouveau compagnon, je préférais la discrétion. D’autant plus que je n’avais pas la moindre idée de ce que le saedrë aurait à m’apprendre. S’il ignorait son existence, messire Osran ne pourrait m’interroger sur mes découvertes.
    
    Malheureusement, Blanchiles était avant tout un caillou dont la majorité de la végétation se concentrait dans les jardins des uns ou les potagers des autres. Au terme de plusieurs jours de recherches innocentes sous couvert d’exploration de ma terre d’adoption, Cro finit par me trouver le seul candidat de toute l’île, semblait-il. Sur un rebord rocheux accessible seulement depuis l’escalier dérobé que j’avais emprunté le jour où mon hôte m’avait envoyée chez Aytrën, poussait là ce qui ressemblait bien plus à une branche morte surmontée de deux pompons luminescents qu’à un fier arbre à mousse. Il n’était pas plus long que mon bras et je pouvais sans mal faire le tour de son tronc avec une seule main, mais au moins ne passerait-il pas pour une menace s’il venait finalement à être découvert. Néanmoins, sur cette corniche isolée, loin au-dessus des premières bâtisses, les risques étaient maigres. Je m’installai donc contre la roche, une main sur l’encolure de Cro, allongé contre moi, l’autre caressant la frêle écorce. Je fermai alors les yeux et plongeai dans le silence bourdonnant. Invoquer le chant du saedrë m’emmena inévitablement à songer à Dinaë. Toutefois, je m’empressai de chasser au loin les dissonances familières pour me concentrer sur une version bien plus pure de ce pouvoir, celui de l’arbre protecteur de mon village natal. Je n’étais pas en danger, il n’y avait pas d’équilibre à restaurer, de personnes à consoler ou rassurer, pourtant j’avais besoin une fois encore que les ténèbres répondissent à mon appel. J’étais en quête de réponses, d’un savoir qu’au mieux les Hommes ignoraient, qu’au pire l’on me cachait. Il y avait bien trop de secrets tus dans la peur de Dinaë à mon égard, dans cette crainte qui s’immisçait en messire Osran. Je redoutai un moment que le pouvoir sombre se refusât à me répondre en absence d’une réelle nécessité, cependant il se manifesta finalement et je sentis bientôt le frêle arbuste onduler sous mes doigts.
    
    Avec un sourire satisfait, j’ouvris les paupières pour découvrir une petite tête reptilienne se frottant contre ma paume. Je me laissai happer par le bonheur de cette rencontre et jouai quelques temps avec ce nouveau petit du bout des doigts avant de revenir à ce qui m’avait conduit à le créer.
    
    J’ai besoin de ton aide.
    
    Un piaillement ravi me répondit et ses échos chantants nimbèrent mes sens d’allégresse.
    
    Apprends-moi tout ce que tu sais sur le pouvoir.
    
    Mon enthousiasme fut quelque peu douché par l’interrogation muette qui tinta le pouvoir. Puis je me ressaisis en réalisant que le terme de « pouvoir » ne devait guère lui évoquer quoi que ce fût. J’invoquer alors la magie au creux de ma main.
    
    Apprends-moi tout ce que tu sais sur la lumière et sur les ténèbres qui vous forment désormais.
    
    Toutefois, la même incompréhension désolée me répondit. Alors la réalité me rattrapa : tout comme Grigri, et probablement Cro si je le lui avais demandé, le saedrë était né sans la moindre mémoire.
    

Texte publié par Serenya, 5 mai 2020 à 09h15
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