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Tome 2, Chapitre 17 Tome 2, Chapitre 17
À bien y réfléchir, je devais offrir un spectacle des plus étranges à déambuler tranquillement dans le marché, escortée par mes deux compagnons. Si la grelottine avait été acceptée sans le moindre souci, le crok’mar avait fait se retourner nombre d’habitants durant les premiers jours. Sa carrure bien plus imposante qu’une grelottine ou un rävern y était certainement pour beaucoup, sans oublier ses allures de grand loup décharné tout en pattes qui en faisaient une créature inquiétante au premier abord. Il n’y avait pourtant pas plus doux et attentionné que ce crok’mar et il avait désormais sa place dans le quotidien de Blanchiles au même titre que n’importe quel autre Éthéré. Il me suivait partout, gambadant joyeusement devant moi ou s’écartant pour suivre la piste d’une sombre pensée avant de me rattraper.
    
    Plus qu’aucun autre, mon crok’mar avait un rôle primordial dans le quotidien d’une Blanchiles qui sortait de sa torpeur. En dévorant la peine, la douleur, la colère, il rendait à l’archipel la quiétude que je n’avais pas su lui redonner. Je l’avais créé, c’était une évidence pour tous ceux qui me fréquentaient de près et une rumeur pour les autres, pourtant je ne pouvais moi-même l’attester. Il m’avait sauvée du gouffre dans lequel la malédiction d’Argöth m’avait précipitée, c’était là tout ce dont j’étais certaine. Peut-être était-ce ainsi que le pouvoir sombre fonctionnait après tout : il ne répondait qu’à la nécessité absolue avec la réponse adéquate. La grelottine était apparue pour soulager ma peur et ma peine, le crok’mar pour m’arracher à mes cauchemars, le carreau d’ombres pour protéger un Éthéré que je ne voulais pas tuer...
    Quoi qu’il en fût, je ne pouvais agir autrement que faire avec, mais c’était loin d’être un fardeau dans cet environnement. L’archipel et ses räverns apaisés, le quotidien de la cité verticale pu reprendre son cours et mes petits pêcheurs ne tardèrent pas à venir me trouver. Si mon nouveau compagnon les effraya un peu au début, il devint rapidement leur chouchou. Cro, comme ils le nommèrent, présentait un avantage certain : avec ses longues pattes et son échine arrivant à hauteur de ma taille, il était la monture parfaite pour éviter aux petits de se mouiller dans les fonds trop profonds. Il aimait également les poursuivre dans les ruelles blanches et aux cris aigus poussés par ses proies, il n’était pas le seul à apprécier.
    
    Afin d’éviter toute jalousie, les petits surnommèrent ma grelottine Grigri et bien vite j’adoptai moi aussi ces noms. Mes compagnons étaient un réconfort bienvenu en plus de prouver à tous qu’une autre relation était possible entre Hommes et Éthérés. Si Grigri veillait à adoucir mes peurs, Cro donnait une nouvelle dimension à mon existence. J’avais eu un aperçu de l’impact que pouvait avoir mes cauchemars sur moi quand Alrüs s’était chargé de m’en soulager. Avec mon crok’mar, je découvrais le poison qu’étaient tout autant mes songes lumineux. Toute cette douleur qui brûlait en moi, cette peine que je ne parvenais pas à expliquer autrement que par la mort d’Argöth, cette solitude qui m’étranglait alors même que j’étais entourée et me poussait à m’isoler... tous ces sentiments enchaînés à mon âme, que je traînais dans mon sillage comme une bête un charriot trop lourd pour elle, disparurent au contact de Cro. Je passais mes nuits dans une lumière chaleureuse et bienveillante qui, à chaque rencontre, m’arrachait des larmes de bonheur, puis je me réveillais dans un monde léger et jovial qui m’apprenait jour après jour à savourer la vie.
    Pour la première fois de mon existence, je pouvais être moi, seulement moi, et comme je l’entendais. J’avais longtemps pensé que Chäsgær était la clef de ma liberté, mais je m’étais juste enivrée de la liqueur de la chasse. J’avais troqué ma cave contre une vie et un nom qui n’étaient pas les miens puis j’avais abandonné ces entraves pour m’enchaîner à un manoir et un titre qui allaient à l’encontre de mes sentiments. J’avais cru être libérée, on m’avait seulement relâchée pour mieux me domestiquer. Blanchiles était mon véritable havre de paix et, quand j’y songeais, Argöth était celui qui m’avait vraiment délivrée. Lui qui avait tant parlé de me sauver et était mort convaincu de son échec... Grigri s’activait toujours quand ces pensées me venaient à l’esprit et sa réaction me faisait à chaque fois sourire.
    
    Avec ces changements qui s’opéraient en moi, en vint un autre, plus marquant encore. Je ne sus s’il résultait de l’influence de Cro et Grigri ou si je parvenais seulement à faire la paix avec cette nouvelle part de moi, toutefois il m’apparut évident, au fil des semaines, que ce sombre pouvoir légué par Argöth ne me terrifiait plus autant que cela. En vérité, il habitait chacun de mes songes en fond sonore et plus je lui trouvais des airs réconfortants dans mon sommeil, plus il m’apparaissait bienveillant, plein de tendresse lorsque je pointais mon attention sur lui. Il y avait un aspect dérangeant dans cette évolution, cette métamorphose. Argöth avait toujours été l’incarnation de la haine et de la vengeance du pouvoir à l’encontre des Hommes et je n’avais jamais trouvé étrange le mal-être dans lequel il me plongeait, il était même logique. Bien plus en tout cas que cette affection qu’il dégageait désormais. Je préférais cependant ne pas trop y songer : s’il m’était déjà difficile d’accepter ce que je lui avais fait tandis qu’il n’était que colère à mes yeux, qu’en serait-il s’il devenait bienveillance ? Plutôt que de me focaliser sur les conséquences, je me laissais porter par ce pouvoir changeant, apprenant à le connaître au jour le jour. Je voulais réessayer, je ne pouvais regarder cette magie couler en moi sans tenter de la modeler, la contrôler.
    
    Quand la curiosité chassa les dernières reliques d’appréhension, je me retrouvais une fois encore dans les jardins du gouverneur, assise dans un parterre de mousse à l’écart, Cro lové contre mon dos, sa tête sur mes genoux et Grigri à son poste sur mon épaule. Cette fois, je ne songeai pas une seconde que je pourrais les blesser : ils étaient faits de ce pouvoir que je cherchais à contrôler, dans le pire des cas je ne ferais que les renforcer, comme avec le cigoï. Le cœur léger, je plongeai à la rencontre de ce curieux silence bourdonnant et le laissai pour une fois m’imprégner complètement. Il attendait là, patient, de pouvoir m’aider, me protéger. À chaque fois qu’il avait répondu à mon appel inconscient, il avait eu un but, un objectif. Contrairement au pouvoir de lumière, celui-ci ne pouvait pas être invoqué sans raison, seulement pour remplir une arbalète d’exercice et s’élancer sur une cible factice. Du moins en étais-je incapable dans ces conditions. Je me concentrai alors sur le but de cet essai : la colonie de räverns avait certes fini de pleurer ses disparus, toutefois ils se sentaient toujours aussi isolés dans leur groupe réduit. Sans oublier que six individus étaient loin d’être suffisant pour aider à la fois les bateaux et les pêcheurs à pieds. Blanchiles appelait à retrouver ses jours heureux et elle ne pourrait y parvenir qu’en regagnant sa colonie d’Éthérés. Je sursautai lorsque je sentis l’écho bourdonnant se modifier à l’évocation de ces besoins. Il comprenait ce que j’attendais de lui et si cela pouvait me faire plaisir alors il s’exécuterait de bon cœur. Je rappelai à mes souvenirs toutes ces heures passées à admirer les vols dansant et lumineux des räverns, à partager leur plaisir à dévorer les mollusques offerts dans mes mains... Oui, cet étrange pouvoir ne pouvait me faire plus grand bonheur qu’en ramenant à mon présent ces fragments de passé. Le bourdonnement devint soudain assourdissant, mais je le laissai faire sans m’inquiéter. Il ne me voulait aucun mal et si mes sombres souvenirs cherchaient à s’emparer de moi, Cro n’en ferait qu’une bouchée. Depuis quand ne m’étais-je pas sentie autant en sécurité ? Probablement une éternité.
    
    Un premier hoquet surpris m’échappa quand du bourdonnement jailli un carillon joyeux. Je ne me relâchai cependant pas, encourageant mes douces ténèbres à poursuivre. Au troisième écho jouissif, je dus toutefois capituler. L’épuisement était tel que je tombai en arrière, m’allongeant sans délicatesse contre l’échine de mon crok’mar. J’étais lasse et pourtant je ne m’étais jamais sentie aussi bien. Les yeux grands ouverts sur le ciel d’encre, j’admirai le ballet des neuf räverns à travers mes larmes de joie, riant aux éclats de ce morceau de bonheur pur créé de mes propres mains.
    

Texte publié par Serenya, 28 avril 2020 à 11h23
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