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Tome 2, Chapitre 16 Tome 2, Chapitre 16
J’émergeai dans notre monde de lumières artificielles après un sommeil vide qui ne me laissait d’autre souvenir qu’un abîme de ténèbres sans fond. Je me débattais pour m’extraire de l’emprise de l’inconscience, l’esprit déjà assailli par des voix échangeant des chuchotements et une lamentation lancinante qui imprégnait chaque parcelle de mon environnement. Les carillons de Blanchiles ne m’avaient jamais paru aussi lugubres et le carnage des räverns me revint aussitôt. Avec un sanglot étouffé, je frottai maladroitement mes yeux pour en chasser la lourdeur du sommeil et les premières larmes qui s’y frayaient un chemin. Aussitôt, une silhouette apparut à mes côtés et je reconnus rapidement le gouverneur. Quand mon attention se fixa sur lui, un maigre sourire vint illuminer ses traits encore tendus par l’angoisse.
    
    - Comment vous sentez-vous ?
    
    Je haussai les épaules, ne sachant trop quoi répondre. Je me sentais vide, groggy, sans pouvoir l’expliquer clairement tant mes pensées demeuraient embrouillées par l’inconscience. Le regard insistant de messire Osran toujours posé sur moi, je capitulai finalement.
    
    - Mieux, je suppose... Ont-ils fini ?
    
    Les bribes de souvenirs du carnage qui m’effleuraient déjà me glaçaient le sang et je suppliai en silence pour ne plus avoir à revivre cela un jour.
    
    - La meute a quitté Blanchiles hier. Ils sont restés deux jours de plus, une fois la mission accomplie, à arpenter les rues de la cité. Vous avez été « absente » trois jours durant...
    
    Mes lèvres formèrent un « oh » silencieux puis le gouverneur poursuivit.
    
    - J’ai trouvé Gær Alrüs dans la bibliothèque tandis que ses camarades étaient en ville. Mes domestiques m’ont également rapporté qu’ils l’ont surpris à de nombreuses reprises dans des pièces où il n’aurait pas dû être. Vous aviez vu juste : ils étaient bien là pour vous chercher.
    
    Je hochai la tête, plongée dans mes réflexions.
    
    - Ils ont fini par renoncer puisqu’ils sont repartis, n’est-ce pas ?
    
    Ce fut au tour de messire Osran d’acquiescer.
    
    - Gær Aëlya et les autres n’avaient pas l’air surpris, mais Gær Alrüs paraissait triste et inquiet. Je crois qu’il s’attendait vraiment à vous trouver chez moi.
    
    Mon cœur se pinça à cette nouvelle. Si mon compagnon était venu seul, j’aurais probablement fini par céder à l’envie de le retrouver, mais avec la meute dans les parages l’idée m’avait paru impensable. Je songeai un instant à lui envoyer une lettre, le prévenir qu’il avait vu juste, mais que les circonstances m’avaient conduite à me cacher, même de lui, l’assurer que malgré tout je me portais bien. Cependant, j’y renonçai aussitôt : je n’avais jamais vu personne recevoir de courrier privé, Gær Toyën interceptait sans aucun doute toutes les missives à destination de Chäsgær. Or, mon mentor ne comprendrait pas ma décision et s’il ne se rangeait finalement pas à l’avis de Dinaë, mes nouvelles capacités les plongeraient toujours plus dans la discorde. Je ne tenais pas à assister une fois encore à toutes ces disputes ayant pour seul but de déterminer si j’étais perdue ou non... Qu’importaient les normes de Chäsgær ou Dinaë, je n’étais une menace pour personne ici et aucun habitant de Blanchiles ne me percevait comme telle. Pourquoi me jetterais-je volontairement dans les ennuis quand je savais pouvoir vivre ici en paix ?
    
    La quiétude de ma retraite était toutefois bien relative, comme je le découvris dès la fin de journée, en regagnant la demeure du gouverneur et mes quartiers. Ce qui rendait Blanchiles si accueillante, si harmonieuse, se révélait bien moins agréable après le passage de la meute. Jusqu’au cœur de la roche, l’archipel s’abreuvait du pouvoir des räverns pour illuminer tendrement la cité verticale et habiller l’air marin des carillons chantant des Éthérés. Depuis mon réveil, je ne percevais que les sanglots du pouvoir se répercutant à travers les ruelles et les escaliers. Le soir même, je me couchai tôt pour ne profiter que peu du sommeil, plus tourmentée que jamais par mes songes en échos au deuil de Blanchiles.
    
    L’archipel si paisible et joyeux en temps normal sombra les jours suivants dans une mélancolie qui ne faisait que trop écho à l’état d’esprit qui m’habitait à mon arrivée. Les citadins sortaient peu, de peur que les räverns rescapés, perturbés par la perte des leurs, ne les attaquassent. Je n’avais nul besoin de descendre au marché pour savoir que l’ambiance si joviale s’était muée en quelque chose de plus morose : les trop brefs échos de voix se répercutant jusqu’au sommet me suffisaient. Mes petits pêcheurs avaient également disparu tandis que les bateaux à filets se faisaient rares. Tout Blanchiles encaissait la peine des Éthérés. Cet équilibre si parfait avait été ébranlé pour seulement rassurer quelques personnes à l’autre bout du monde. Chäsgær secouait tout l’archipel pour de vagues préjugés. Je n’aimais pas éprouver cela, pourtant je devais reconnaître qu’une certaine rancœur s’insinuait en moi, à l’encontre de ce qui devait être à mes yeux ma famille. Et mes parents qui avaient demandé l’exécution de l’arbre sacré seulement parce qu’être un saedrë le rendait tout à coup indésirable après les avoir protégés tout ce temps... Les Hommes étaient des imbéciles bien trop peureux qui préféraient de loin anéantir tout ce qui avait le malheur de les inquiéter plutôt que d’essayer de comprendre. Leurs craintes insensées entraînaient tant de souffrances ! La colère et l’incompréhension qui vivaient en moi glissaient doucement vers la haine devant le pitoyable spectacle qu’offrait l’archipel. Y céder ne sauverait toutefois personne, j’en avais bien conscience. Seul le pouvoir pouvait ramener l’harmonie à Blanchiles et si le temps y parviendrait, je pouvais également l’aider.
    
    Je ne tins que trois jours cloîtrée dans la demeure du gouverneur comme il me l’avait demandé. La mélancolie des räverns mêlée à l’amertume de mes songes exacerbaient bien trop mes plus sombres penchants pour que je demeurasse passive plus longtemps. Si je ne voulais pas que le dégoût que m’inspirait Chäsgær et le reste du monde me poussât à quelque extrémité que je pourrais regretter, mieux valait que j’y remédiasse. Messire Osran m’enjoignit à la prudence sans pour autant chercher à s’opposer à mon projet. Je lui assurai que je ne risquais rien puis je sortis pour me diriger vers le flanc de falaise où nichait la colonie, ou tout du moins ce qu’il en restait.
    
    Les six rescapés volèrent vers moi à l’instant même où je les invitais en tendant mes bras. Leurs échos se pelotonnèrent à mon chant comme des petits cherchant le réconfort de leur mère, cependant mes propres émotions étaient bien trop chaotiques pour apaiser les leurs. Nous restâmes pourtant un moment ainsi, à pleurer ce qu’on avait fait à ces innocents, les grelots apaisants de ma grelottine en fond sonore. Une fois une certaine paix retrouvée, je songeai à ce qui m’avait mené à leur rencontre. Je ne pouvais leur rendre leurs semblables dissouts dans la lumière, mais je pouvais essayer de les remplacer. La grelottine avait été un accident et il ne s’en était pas reproduit depuis, toutefois je voulais croire être capable, dans une certaine mesure, de les aider. Je ne savais comment m’y prendre, je n’avais jamais manié que le pouvoir chantant et éblouissant, pas ce silence que m’avait légué Argöth. J’étais pourtant prête à essayer.
    
    Je demandai à tous mes compagnons, y compris la petite sur mon épaule, de s’éloigner. Je ne tenais pas à les blesser en faisant n’importe quoi. Assise dans la mousse qui recouvrait les jardins du gouverneur, les yeux fermés, je profitai un moment du silence environnant, des carillons interrogateurs mêlés au son des vagues, de l’odeur si particulière de l’air marin. J’aimais cet endroit, certainement plus qu’aucun autre, je ne pouvais le laisser ainsi sans rien tenter, malgré toutes les craintes que cela éveillait en moi. Alors, avant que tout courage ne me quittât, je me lançai. Comme j’avais l’habitude de goûter à mon chant pour invoquer sa lumière, je tâtonnais en quête de ce silence qui éveillait tant de choses en moi. Je le trouvai avec beaucoup plus de facilités que je ne l’avais imaginé et je le maintins un moment à distance, l’observant de loin, avant de trouver la force de plonger en lui. Je m’imprégnai de ce silence bourdonnant et de ses ténèbres tout en m’appliquant d’ignorer la peine qui me fendait le cœur ou la boule dans ma gorge.
    
    Je ne l’avais pas seulement tué, je l’avais massacré, déchiqueté morceau par morceau et la sensation du sang sur ma peau me revint soudain en mémoire. Non, je ne devais pas penser à cela. Argöth m’avait certainement maudite en empoisonnant ma lumière de ses ténèbres, toutefois je pouvais en tirer avantage pour ceux qu’il avait tant cherché à protéger. Je n’avais aucune idée du processus à suivre, mais je connaissais parfaitement le pouvoir des räverns. Peut-être qu’en essayant de moduler les bourdonnements pour qu’ils jouent la bonne mélodie... C’était idiot. Ce pouvoir ne m’appartenait pas et le seul qui pouvait le manier avait péri sous mes coups. Je l’avais détruit comme tout ce que je touchais. Alrüs m’avait qualifiée d’appât à problèmes, mais j’étais en vérité bien pire que cela. J’avais massacré tant d’Éthérés, les pleurer ne me rendait que plus pathétique encore. Quelle légitimité avais-je à les sauver ? Argöth avait maudit le monstre qui condamnait son espèce toute entière et j’y voyais un signe de rédemption... Quelle imbécile ! J’avais tué le protecteur des Éthérés et, en échange, celui-ci avait planté en moi la graine qui me vaudrait une exécution pure et simple par mes pairs. C’était là tous ses projets à mon égard, le pourquoi de ce pouvoir, de ces écailles. Je serais seule à jamais et c’était tout ce que je méritais. Après tout, j’avais moi-même éteint la lumière.
    
    Le souffle court, la gorge nouée, je me noyais dans le néant, dans ce silence qui se moquait de moi et de mes rêves idiots. Je n’étais qu’un pauvre pantin de chairs enchaîné dans l’obscurité sans aucun autre pouvoir que celui d’implorer la clémence de mon geôlier. Et elle vint finalement, chuchotement furtif, mais bien présent dans le bourdonnement étouffant. Je m’accrochais à ses échos comme un noyé à une corde lancé vers lui. Je savais que si je le laissais m’échapper alors je sombrerais pour toujours. Je luttai de toutes mes forces pour remonter le courant jusqu’à mon salut et je m’échouai finalement dans mes chairs engourdies, plus épuisée que je ne l’avais jamais été. J’ouvris un œil pour me découvrir à demi-affalée sur l’échine d’un crok’mar qui me dévisageait avec une douceur teintée de peine. Je trouvai la force de glisser mes bras autour de son cou et enfouis mon visage dans son pelage soyeux avant de céder au sommeil.
    

Texte publié par Serenya, 21 avril 2020 à 10h16
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