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Tome 2, Chapitre 14 Tome 2, Chapitre 14
De mon précédent séjour, je retenais mes nombreuses entrevues avec le gouverneur dans la bibliothèque ou sur le balcon attenant. Je commençai donc mes recherches par là. Poussant timidement la grande porte, j’y découvris effectivement mon hôte, installé dans un fauteuil. Dès mon entrée, il leva le regard de sa lecture et m’indiqua un fauteuil face à lui. Un peu mal à l’aise, j’obtempérai avec un sourire que je n’espérais pas trop crispé.
    
    - Avez-vous fait bon voyage ?
    
    Sa question me fit presque rire tant elle était incongrue au vu de la situation. J’acquiesçai toutefois.
    
    - Grâce à vous.
    
    Sans l’épingle et l’assurance que le Rose des Vents me mènerait à bon port sans poser de questions, j’aurais certainement dû trouver un autre refuge. Un bref silence s’installa avant que messire Osran ne le brisât d’un ton plus sérieux.
    
    - À quoi dois-je m’attendre ?
    
    Je demeurai muette un long moment, ne sachant que répondre en vérité.
    
    - Je n’ai pas été chassée, je n’ai rien fait de mal, si c’est là votre question. Ils ne savent pas pourquoi je suis partie, alors je suppose qu’ils vont me chercher. J’aimerais autant qu’ils ne me retrouvent pas pour l’instant...
    
    Le gouverneur hocha la tête d’un air entendu.
    
    - Je suppose que la grelottine qui vous accompagne n’y est pas étrangère...
    
    La perspicacité de mon hôte étira le coin de mes lèvres.
    
    - Sa présence n’a pas l’air de vous étonner.
    
    Ma remarque le surprit en effet bien plus que l’Éthéré ne l’avait fait.
    
    - Pourquoi le devrait-elle ? Je vous ai déjà vu à l’œuvre. S’il y a une personne que je ne m’étonnerai jamais de voir aux côtés des Éthérés, c’est bien vous. Je suis seulement navré d’apprendre que vos supérieurs, comme vos confrères, ne peuvent comprendre cela.
    
    L’amertume qui transparaissait dans ses propos réveilla celle qui m’habitait depuis plusieurs mois. Je m’empressai toutefois de nuancer ses paroles.
    
    - Mon attachement parait peut-être encore étrange à certains, mais il est accepté par la plupart. Gær Toyën ne voyait même aucun souci à me confier des missions en sachant que je renvoyais seulement mes cibles chez elles...
    
    - Alors, qu’y a-t-il de changé ?
    
    J’hésitai un instant avant de répondre. Messire Osran était certes plus ouvert d’esprit, mais à quel point ? Pour autant, pouvais-je profiter de son hospitalité sans le prévenir du potentiel danger que je représentais ? Après une profonde inspiration, je me lançai.
    
    - Ce n’est pas vraiment la grelottine le problème, mais bien plus son origine...
    
    Le regard attentif du gouverneur me poussa à poursuivre.
    
    - Cela va certainement vous paraître farfelu, mais... je crois que c’est moi qui l’ai... crée, dans mon sommeil. Dinaë se méfiait déjà de moi avant cela, alors j’ai paniqué...
    
    - Fascinant...
    
    Je n’étais pas certaine de partager son point de vue, son intérêt me mettait même mal à l’aise, mais au moins ne l’effrayais-je pas.
    
    - Je suis heureux que vous ayez pris mon invitation au sérieux. Nous sommes sur le point d’entrer dans une nouvelle ère. À l’époque où nous en parlions, ce n’était rien de plus qu’un doux rêve, mais aujourd’hui la cohabitation est possible. Lorsque viendra l’heure des décisions, votre voix aura son importance, certainement plus que la mienne d’ailleurs, le camp dans lequel vous vous trouverez alors sera capital pour l’avenir d’Avëndya. Votre éloignement vis-à-vis de vos confrères n’est pas anodin : Chäsgær a semble-t-il perdu la mémoire, j’ose espérer que le départ de la célèbre Gær Selën réveillera les consciences.
    
    - Vous me prêtez bien plus de pouvoir que je n’en ai, je le crains.
    
    L’expression confiante du gouverneur ne changea cependant pas.
    
    - C’est vous qui n’avez pas conscience du poids que vous représentez dans ce débat. Vous êtes une Gær, la meilleure, la seule de l’histoire de l’humanité à avoir défait Argöth. Vous êtes par essence même le pire ennemi des Éthérés et pourtant vous prenez leur défense. Si vous ne pouvez convaincre nos opposants, personne ne le pourra.
    
    Les pupilles de messire Osran brillaient d’une conviction que j’étais loin de partager. J’avais eu mon lot de charges à porter, si la survie des Éthérés me tenait à cœur, je n’avais aucun envie d’en endosser la responsabilité. Ma réaction ne dérouta cependant pas mon interlocuteur.
    
    - Chaque chose en son temps. Reposez-vous, retrouvez-vous, le reste attendra.
    
    Je le remerciai, m’attendant à ce qu’il me congédiât ou m’abandonnât pour retourner à ses occupations, mais il n’en fit rien, bien au contraire. Le gouverneur passa le reste de la journée à me parler de tout et de rien, de sa lecture du moment aux colonies de räverns en passant par ce qui faisait la vie quotidienne de Blanchiles. Lorsque, ce soir-là, je me glissai pour la première fois entre les couvertures du lit mis à ma disposition, j’avais déjà presque oublié que j’étais arrivée le jour même et la peur qui m’avait conduite jusque-là.
    
    Les jours suivants, je les passais à explorer Blanchiles, seule ou en compagnie de messire Osran. L’homme ne tarissait pas d’anecdotes sur son domaine, qu’elles fussent récentes ou d’un autre temps. J’avais abandonné l’uniforme des Gærs pour des vêtements simples empruntés à mon hôte et si ma présence dans la cité verticale ne pouvait pour autant passer inaperçue, les habitants avaient pris l’habitude de me regarder passer sans plus me dévisager et de me saluer chaleureusement. Je ne savais ce qu’ils connaissaient exactement de mon histoire, le contenu des rumeurs qui étaient parvenues jusqu’à l’archipel reculé, mais je ne tenais pas à l’apprendre. Le gouverneur lui-même ne m’avait pas questionné sur le sujet, préférant de loin me faire oublier les tracas qui me tourmentaient plutôt que m’y replonger.
    
    Blanchiles recelait de recoins paisibles ou envoûtants toutefois deux d’entre eux avaient ma préférence. Le premier était le marché. Il n’avait probablement rien d’exceptionnel, mais pour moi qui avais toujours vécu à l’écart de tout, cette effervescence joviale prenait, à chacune de mes visites, des airs de fête. J’aimais y déambuler sans but, me laissant porter par l’ambiance, savourant l’odeur marine qui, si bas dans la cité, imprégnait tout et se mêlait aux fragrances des étals. Tout étant taillé dans cette roche particulière à l’archipel, du sol pavé des voies aux devantures des échoppes, les quelques globes lumineux accrochés ça et là rendait le lieu si éblouissant qu’un instant j’en oubliais les ténèbres de notre monde et plongeait dans un autre bien plus ancien où le jour succédait à la nuit.
    
    Perchée sur son rocher laiteux, la cité vivait, sans grande surprise, au rythme de la pêche et s’enrichissait en commerçant avec le continent cette pierre réfléchissante qui faisait la singularité de Blanchiles. La pêche, justement, était au cœur de ce que mon refuge avait de plu beau à offrir, du moins à mes yeux. Je l’avais découvert la première fois par hasard, en suivant les échos excités du pouvoir, si inhabituels à mes sens. Depuis, je ne me lassais pas d’admirer ce spectacle. Qu’elle fut à pieds ou au large des côtés, la colonie de räverns participait pleinement à cette activité. Le tableau des petites embarcations suivant avec leurs filets les nuées de mouchetures luminescentes qui s’agitaient au-dessus des bans de poissons avait une beauté naturelle qui ne cessait de m’émouvoir. De même que je ne pouvais m’empêcher d’envier, d’une certaine manière, les petits pêcheurs qui arpentaient les récifs à demi-immergés de la côte pour décrocher les coquillages à la lueur de leurs partenaires volants et partager avec eux le fruit de leur labeur.
    
    Je passais une éternité à les observer, jour après jour, perchée sur un promontoire rocheux dont j’avais déniché l’accès en escaladant l’impasse d’une ruelle. Je ne devais toutefois pas être aussi discrète que je l’imaginais puisqu’un jour je découvris l’un des enfants m’attendant de pied ferme, un panier dans chaque main.
    
    - Ça te dirait pas de nous aider un peu au lieu de toujours nous regarder faire ?
    
    Ce fut là son seul salut et je ne m’en formalisai pas, bien au contraire. J’acceptai le panier qu’il me tendait, y découvrant cet étrange couteau plat dont ils se servaient pour décrocher les coquillages, puis me hâtai à suivre les traces de mon guide bien trop agile sur les roches escarpées.
    

Texte publié par Serenya, 7 avril 2020 à 09h26
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