Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 12 Tome 2, Chapitre 12
Redressée sur un coude, le cœur battant et le souffle court, j’observais sans comprendre le petit Éthéré assoupi tout près de moi. Je doutais un moment qu’il fût réellement là, qu’il ne s’agissait pas que d’un mirage issu de mes songes, cependant quand son museau fin émergea pour se dresser dans ma direction, je compris qu’il était bien réel. Figée par la surprise et l’incompréhension, je regardais la grelottine s’étirer en baillant avant de trotter vers la main que je tendais à sa rencontre. Sa petite tête vaporeuse vint se frotter contre mes doigts puis ses pattes minuscules s’agrippèrent à l’étoffe de ma chemise. La créature remonta ainsi toute la longueur de mon bras pour venir se blottir dans le creux de mon cou. Installée là, elle se mit à émettre son doux son de grelot et je sentis aussitôt la quiétude se répandre dans mon être. Avec un sursaut inquiet, je plaquai ma main sur l’Éthéré pour faire taire sa mélodie. Les battements frénétiques dans ma poitrine étouffaient en partie les sons environnants, aussi demeurais-je ainsi une éternité avant de conclure que personne n’avait entendu l’intruse. Comment un Éthéré, même si petit, avait-il réussi l’exploit de s’introduire au cœur de Chäsgær, jusque dans l’infirmerie ? Aux bruits assourdis qui me parvenaient, il n’était pas si tard. La grelottine aurait dû croiser plus d’une personne avant d’arriver ici, à commencer par le Gær de garde. Les petits coups de langue attentionnés sur mes doigts me tirèrent de mes pensées. Les Éthérés s’étaient souvent montrés prévenants à mon égard, mais jamais aussi affectueux. En quelques secondes à peine, je m’y étais déjà plus attachée qu’à aucun autre.
    
    À cette idée, mon sang se glaça. Si l’on trouvait l’Éthéré ici, nul doute qu’il serait exécuté dans la seconde. Il en était hors de question ! Et moi ? Dinaë voulait déjà me chasser du manoir, que me ferait-on si on me découvrait abritant une grelottine ? Elle devait fuir, et vite, repartir d’où elle était venue.
    
    Comment es-tu arrivée jusqu’ici ?
    
    Elle devait réemprunter le même chemin et je veillerais à ce qu’il fût condamné. La réponse me laissa interdite. L’Éthéré ne comprenait pas, il ne connaissait que cette pièce, que moi... Un doute m’envahit soudain. Un Éthéré n’avait pu s’introduire ainsi dans le manoir, c’était inconcevable, sinon nous n’aurions été en sécurité nulle part. Or une créature, une grelottine qui plus était, apparaissait à mes côtés justement le soir où je me sentais si seule, si mal. J’avais déjà invoqué un trait d’ombres sans m’en apercevoir, pouvait-on imaginer que...
    
    L’effroi planta ses griffes impitoyables en moi. N’osant y croire, j’invoquai à travers le pouvoir les Monts Sauvages, les bois à traverser pour parvenir jusqu’ici, la plaine vallonnée qui encerclait le manoir. Cependant, la grelottine confirma : de sa vie entière, elle n’avait connu que ce lit. Un gouffre s’ouvrit sous mes pieds. De toutes les malédictions possibles, Argöth m’avait offert la pire. L’Éthéré serait massacré à la seconde où il serait découvert, mais moi ? Quel sort réserverait-on à celle qui l’avait invoqué dans son sommeil ? Qu’adviendrait-il du manoir et de ses occupants si mon prochain songe appelait bien plus menaçant qu’une grelottine solitaire ? Personne, pas même Alrüs, n’accepterait de prendre un tel risque en me défendant. Dinaë y verrait-elle une preuve que j’avais définitivement sombré dans la pouvoir ? Et Gær Toyën, qu’en penserait-il ? L’angoisse m’enserrait la gorge tandis que je m’imaginais déjà coincée entre les murs de cette chambre et une arbalète chargée.
    
    J’avais quitté mon lit quand l’idée s’imposa dans mon esprit battu par la tempête de la peur. Je ne pouvais rester là, je devais fuir avant que quiconque ne remarquât ce qui s’était produit. Mais pour aller où ? À mouvements silencieux, je troquai mes vêtements de nuit contre ma tenue de Gær tandis que mes réflexions suivaient leur cours. Les Monts Sauvages me vinrent aussitôt à l’esprit, toutefois j’y renonçai à l’instant même. Il n’y avait rien que des terres à l’abandon dans cette partie du monde et je n’avais pas la moindre idée de la manière de survivre par mes propres moyens. Mon village natal n’était pas une option, plus depuis l’exécution du saedrë. De toute manière, c’était Edën qui y avait sa place, il n’y en avait jamais eu pour Selën. Passant ma cape de voyage, mes doigts glissèrent distraitement sur l’épingle accrochée à l’intérieur du col, comme à chaque fois que je revêtais l’étoffe. Blanchiles... Les Éthérés n’y étaient pas craints, ils y avaient même leur place. De plus, le gouverneur avait assuré qu’il m’accueillerait en toutes circonstances. Je pourrais même faire la traversée jusqu’à l’archipel sans avoir à user de mon statut de Gær, et donc risquer que Chäsgær eût vent de mon escapade, grâce au bijou. La terreur me donnait des ailes : avant même d’avoir réellement pris le temps de songer à la situation, je me glissai dans le couloir, aussi discrète qu’une ombre, la grelottine toujours lovée dans mon cou.
    
    Les chants du pouvoir trahissant la position de leurs propriétaires, je me faufilai dans le bureau d’Elyam puis à l’extérieur de l’infirmerie sans craindre une mauvaise rencontre. Évitant soigneusement les quelques confrères qui déambulaient encore à travers les étages à cette heure, j’arrivai enfin dans la bibliothèque. J’aurais pu attendre que le hall d’entrée fût désert et ordonner, grâce au pouvoir, au Gær de garde de me laisser sortir, toutefois je préférais de loin user de discrétion. Sans témoin de ma fuite, il faudrait certainement une journée entière, peut-être même plus, avant que quelqu’un remarquât mon absence et n’allât vérifier dans ma chambre si j'y étais. Plus je serais loin quand ce moment viendrait et plus dure à suivre serait ma piste. J’optai donc pour une sortie discrète. Choisissant la fenêtre la plus en retrait de la grande pièce, je me glissai à l’extérieur et courus jusqu’au mur sans me retourner. Ce n’était pas la première fois que je le franchissais, en revanche je ne contournai pas le domaine pour rejoindre le portail comme lors de ma précédente fuite. Après un regard aux fenêtres éclairées du manoir afin de m’assurer que personne ne risquait de me remarquer, je m’enfonçai sans une hésitation dans les ténèbres de la plaine. J’étais à l’opposé de la route à suivre pour Blanchiles, mais ma priorité était de m’éloigner avant d’être surprise. Il serait toujours temps de couper à travers plaine ou bois plus tard. Un long voyage m’attendait, la précaution était de mise. Je pestai en réalisant que j’avais fui sans même songer à prendre quelques réserves pour la route ou même une outre, mais je me consolais en soupesant ma bourse. En m’approvisionnant dans les bourgades isolées, la rumeur de mon passage n’atteindrait peut-être jamais Chäsgær. En avouant être en fuite, je pourrais peut-être même profiter de la réputation de l’organisation dans les hameaux les plus reculés.
    
    Tous mes plans se révélèrent inutiles une dizaine de minutes plus tard quand un ronronnement familier s’installa dans le pouvoir. Surgissant d’une cuvette, le særak s’avança à ma rencontre, épines plaquées contre son corps. Je compris aussitôt et m’installai sur son échine. Ma destination était si présente dans mes pensées qu’aucune indication ne fut nécessaire : d’un bond puissant, le félin s’élança à travers la plaine.
    
    Seulement trois jours plus tard, nous atteignîmes les contreforts surplombant Port Chantant. J’étais épuisée, mais mon guide infatigable n’avait accepté de faire des pauses que pour me laisser me désaltérer à un ruisseau ou grignoter champignons et baies qu’il m’avait déniché. L’urgence et la peur qui m’habitaient ne devait pas être étrangères à son comportement. Parvenus à la frontière de la cité, le særak s’immobilisa. Je restais toutefois allongée contre son échine. J’avais laissé la terreur me guider, mais la fuite était-elle réellement la meilleure solution ? Ne me rendrait-elle pas plus coupable encore ? Contre mon oreille, le doux grelot résonna et la boule au fond de ma gorge s’allégea un peu. Il était trop tard pour faire demi-tour. Si je devais être retrouvée, au moins ma fugue témoignerait-elle de la crainte que m’inspiraient mes mentors. À mouvements hésitants du fait de mon corps endolori par la longue chevauchée, je glissai de ma monture et esquissai quelques pas vers la cité portuaire après avoir remercié mon compagnon de route. Ce dernier repartit d’où il était venu en quelques bonds énergiques tandis que j’enfonçai mon visage dans l’ombre de ma capuche. Mon uniforme suffirait à me garantir la paix, toutefois mes écailles étaient bien trop reconnaissables et ma réputation trop grande, pour passer inaperçue aux yeux de quelques curieux.
    
    Descendant les premières ruelles en hauteur, je fus soulagée d’apercevoir le fanion du Rose des Vent au port. Les quais étaient presque déserts, l’heure plus que tardive avait certainement convaincu les plus fêtards de rejoindre leurs lits. Au moins ne risquais-je pas de voir le navire appareiller sans moi. J’arrivai sur le ponton auquel était amarré le Rose des Vents sans avoir croisé plus que quelques soûlards trop égarés dans l’alcool pour retrouver leur route. J’hésitai toutefois au bas de la planche, levant le visage vers le pont et le gréement à la recherche d’une quelconque vigie. Je ne tenais pas à ce qu’un matelot hélant un intrus dans le port quasi-silencieux n’attirât l’attention sur moi quand tout s’était si bien déroulé jusque là. La silhouette de l’homme que je cherchais se détacha finalement de l’ombre massive du mat pour s’approcher du bastingage. Je le saluai d’un hochement de tête et il finit par descendre à ma rencontre avec un soupir agacé.
    
    - Y a vraiment plus d’heure pour avoir la paix...
    
    Sa salutation peu amène m’arracha un sourire en coin et je lui répondis, du ton le plus bas possible.
    
    - Je dois voir le capitaine. C’est urgent.
    
    Le matelot me scruta des pieds à la tête, tentant certainement d’apercevoir le moindre détail reconnaissable à la faible lueur diffusée par les voiles rabattues.
    
    - Le cap’taine reçoit pas à cette heure, Gær ou pas.
    
    J’avais déjà assez vu l’homme refouler mes camarades pour savoir que ce n’était pas une question d’heure.
    
    - Il me recevra. Je le réveillerai moi-même s’il le faut.
    
    Ma réplique amusa beaucoup mon interlocuteur. Il hésita un moment puis finalement renifla avant de hausser les épaules.
    
    - Comme si le cap’taine dormait si tôt... Il est déjà pas commode avec vous aut’ en journée alors si vous l’interrompez dans ses comptes... Mais si y a qu’ça pour vous faire plaisir, hein.
    
    En trois grandes enjambées, il fut de retour sur le pont.
    
    - Bougez pas d’là.
    
    J’acquiesçai d’un mouvement de tête qu’il ne vit pas, déjà parti hors de vue.
    
    Aux pas nerveux et aux chuchotements agacés qui me parvinrent plusieurs minutes plus tard, je compris que le capitaine venait à ma rencontre.
    
    - Vous n’avez donc aucun remord à importuner les braves gens au milieu de la nuit ?
    
    Planté au sommet de la planche, l’homme me foudroyait du regard. Après un coup d’œil alentours pour vérifier l’absence de témoin, je repoussai ma capuche avant de grimper le rejoindre. Parvenue à ses côtés, je retournai le col de ma cape pour révéler le rävern d’argent et la pierre laiteuse qu’il abritait.
    
    - Toutes mes excuses, Capitaine. Croyez bien que si j’avais pu faire autrement...
    
    Je ne laissai pas l’homme bredouiller sa réponse et renfonçai déjà ma tête dans ma capuche.
    
    - Je dois quitter le continent au plus vite. Personne ne doit rien en savoir.
    
    Avec un hochement de tête ferme, le capitaine s’écarta et m’indiqua d’un bras tendu le chemin des cabines. Dans mon dos, un murmure résonna.
    
    - Réveille l’équipage, nous partons.
    

Texte publié par Serenya, 24 mars 2020 à 09h29
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 12 Tome 2, Chapitre 12
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1548 histoires publiées
712 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Willow and Fleeo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés