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Tome 2, Chapitre 11 Tome 2, Chapitre 11
À nouveau désœuvrée, je me retrouvais à errer dans le manoir sans y trouver ma place. Dinaë veillait de loin à ce que je n’approchasse plus ses élèves et, à la manière de m’éviter de ces-derniers, je soupçonnais que la vieille Gær avait donné des consignes strictes. Je savais que mon point de vue en dérangeait plus d’un, toutefois je m’étonnais toujours autant de découvrir la véhémence dont pouvait faire preuve Dinaë. Privée de la seule occupation qui m’avait rendu l’idée de demeurer au manoir moins sombre, je passais mon temps libre à la bibliothèque, veillant, bien entendu, à ne pas m’y trouver en même temps que les groupes d’étude pour ne pas attiser les obscures craintes de Dinaë. Je ne comprenais pas ce qu’elle me reprochait exactement depuis la disparition d'Argöth. Tout ce que j’avais pu obtenir comme début de réponse venait de la bouche d’Elyam qui m’avait confié que Dinaë jugeait irresponsable de ma part d’encourager les plus jeunes à ne pas lever leurs armes face à un Éthéré quand j’étais la seule à pouvoir les contrôler. Je doutais qu’il n’y eût que cela, Blanchiles étant le parfait contre-exemple, mais elle m’évitait avec trop de soin pour que je trouvasse l’occasion de lui en parler.
    
    Alrüs absent et privée de classe, la solitude exacerbée par mes songes devint plus cruelle encore. Chaque nuit, je m’abreuvais de cette présence si lumineuse pour me découvrir à chaque réveil toujours plus seule dans un monde plus obscur que jamais. J’avais accepté de me laisser enfermée, enchaînée au manoir, mais quel avenir m’y attendait ? Les rêves avaient peut-être succédés aux cauchemars, pourtant leur message terriblement prophétique me hantait d’autant plus : j’étais seule, prisonnière, sans d’autre destin que celui d’attendre la mort. Certains jours, ces sombres réflexions me privaient de la force de quitter ma chambre où je demeurais retranchée sous mes couvertures.
    
    Je ne pouvais cependant me laisser abattre ou bientôt je me contenterais effectivement d’attendre ma fin au fond de mon lit. Si Dinaë refusait de me voir intervenir auprès des plus grands, peut-être pourrais-je obtenir de Gær Toyën l’autorisation de m’occuper des plus petits. Il ne serait plus question de leur enseigner ma vision du monde, seulement de les encadrer au quotidien, la vieille Gær ne pourrait trouver de raison de s’y opposer. Sans oublier que cela me permettrait de renouer avec Aën, que je soupçonnais être tenu à l’écart par Daenon. L’idée me séduisait de plus en plus tandis que j’y pensais au fil de la journée et je trouvai finalement le soir même le courage de la soumettre au colosse.
    
    L’heure du dîner avait sonné depuis longtemps aussi pris-je le chemin du bureau de mon mentor, où il devait certainement se trouver. Il y était bien, mais il n’était pas seul. La voix qui se glissait à travers la porte était trop douce pour être celle du colosse, bien que je ne pusse la reconnaître sur l’instant. Je réalisai seulement alors la sourdine appliquée à mes sens. Depuis combien de temps la cacophonie du manoir ne m’atteignait-elle plus ? Le pouvoir environnant était bien là, mais tant étouffé qu’il passait parfaitement inaperçu si je ne lui portais pas attention. Était-ce là aussi une conséquence de ces étranges écailles ? Désormais attentive, je reconnus sans mal les échos de Dinaë et mon cœur accéléra aux accents forts du colosse. Ils se disputaient... encore. Aussi délicatement que possible, je vins plaquer mon oreille au panneau de bois, retenant mon souffle.
    
    - ...lors explique-moi ! Qu’est-ce qui te préoccupe tant ?
    
    Je crus d’abord que seul le silence répondait au colosse, mais un vague chuchotis trahit une réplique trop basse de son interlocutrice pour que je l’entendisse. Un soupir las lui répondit.
    
    - Je ne ... lui reproche.
    
    Je maudis l’huis trop épais qui étouffait la plupart des paroles échangées. Avec un vain espoir, je me plaquais plus encore contre la porte.
    
    - ...besoin d’un... c’est certain.
    
    - Mais alors...
    
    - D’un chasseur d’Argöth, pas d’un héritier !
    
    Dinaë avait tant haussé le ton que sa dernière réplique me parvint sans mal, faisant bondir plus encore mon cœur. Ils parlaient de moi... Je fus tentée un instant de pousser la porte pour entrer et exiger d’en savoir plus, mais je me ravisai. Me confronter directement à mes mentors ne m’avait jamais donné de véritables réponses : ils s’empresseraient de taire ce qu’ils jugeaient préférable de me cacher. D’ici, je pourrais peut-être surprendre l’un de ces secrets qui se dressaient entre nous.
    
    - ... histoires.
    
    Je pestai. Distraite par mes réflexions, j’avais perdu le fil de leur échange.
    
    - ... sais... elle est rentrée...
    
    Le bruit assourdissant de mon cœur dans mes oreilles rajoutait au bois épais. Les informations qui m’échappaient depuis Argöth et ces maudites écailles noires étaient juste là, mais elles me filaient entre les doigts. Je tâchai de me détendre et modifiai ma position dans un maigre espoir que cela y changeât quelque chose.
    
    - Et... change ?
    
    Gær Toyën paraissait soudain bien plus las que tout ce que j’avais pu entendre jusque là.
    
    - Tout.
    
    Le ton sans appel de la vieille Gær me glaça les sangs.
    
    - Fais... doute pas... partir.
    
    Le hoquet indigné du colosse me parvint bien plus clairement que les mots posés de Dinaë.
    
    - Et où veux-tu qu’elle aille ?
    
    Le coup de poing sur le bureau ne fut pas suffisant pour couvrir l’éclat de mon mentor. Je retins mon souffle, suspendue à la réponse de son interlocutrice.
    
    - N’importe... pas ici ! Si tu ne peux... terme... exile-la !
    
    Je couvris ma bouche de ma main pour étouffer l’exclamation de surprise qui s’était étranglée dans ma gorge déjà nouée. Dinaë me chassait du manoir... Je cherchais à reprendre ma respiration sans que l’effroi ne trahît ma présence en me faisant hoqueter. J’avais déjà remarqué que la vieille Gær s’appliquait à m’éloigner de Chäsgær en soutenant nos projets, à Alrüs et moi, mais là... Un raclement de fauteuil contre le sol, de l’autre côté de la porte, me fit sursauter et je détalai sans demander mon reste, ne retrouvant mes esprits qu’une fois la porte de ma chambre claquée dans mon dos.
    
    Dinaë me chassait... Qu’avais-je fait ? Était-ce à cause de ce que j’avais raconté à ses élèves ? C’était pourtant bien ce que Gær Toyën m’avait demandé de leur exposer ! Non, ce ne pouvait être la raison, elle me repoussait déjà bien avant cela. Bien avant le trait d’ombre qui avait renforcé le cigoï également, ou même ces missions où je m’appliquais à sauver les Éthérés qu’on m’envoyait chasser... Elle qui avait toujours été si douce, si attentionnée avec moi... Elle qui avait même protesté pour que je demeurasse au manoir à influencer le pouvoir de mes confrères... Qu’avais-je donc fait pour qu’elle me haït à ce point ? La réponse fut évidente à l’instant où mon regard se posa sur mes mains.
    
    À la seconde où Dinaë avait aperçu ces écailles noires, j’avais vu cette crainte se glisser dans son regard. Ces écailles qui avaient signé la perte de ma maîtrise sur le pouvoir. Ces écailles qui avaient verrouillé ma cage à double tour. Ces écailles qui avaient éloigné Alrüs de moi. Ces écailles qui me faisaient désormais perdre le soutien de mes mentors. Ces écailles qui reprenaient une à une chaque chose que Chäsgær m’avait offert dans cette étrange vie. Ces écailles qui me rappelaient à chaque instant, chaque seconde de mon existence, l’ignoble sacrilège que j’avais commis... Je les haïssais ces écailles et j’avais passé de longues heures à les triturer sans vraiment y songer. Toute la rage et le désespoir que j’y mis cette nuit-là n’y changea rien : mes épais ongles jaunis ne faisaient qu’érafler ces maudites écailles trop lisses et imbriquées les unes dans les autres. Lorsque l’épuisement me faucha enfin, une pensée s’imprimait en moi, insistante, lancinante : j’étais seule, je l’avais toujours été et je le serais plus que jamais désormais. Depuis sa tombe de néant, Argöth devait savourer chaque fragment de cette malédiction...
    
    Tout était lumineux, si lumineux, et le pouvoir coulait en moi. Un torrent impétueux tel que je n’en avais plus connu depuis longtemps. Une onde revigorante à la saveur exquise qui charriait pourtant un arrière-goût étranger. Rien de désagréable, bien au contraire : c’était un parfum de nostalgie dans mon pouvoir que je ne lui connaissais simplement pas. Lovée dans sa lumière chaleureuse, sous son attention si aimante, je savourais cette singularité, curieuse de la comprendre. Je le regrettai aussitôt. Je connaissais ce goût, ce chant, cette histoire. Oh oui, je ne les connaissais que trop bien... Et s’ils étaient là, en moi, alors lui ne pouvait être à mes côtés. Sa présence était un mirage, sa chaleur une tromperie de mon esprit, la promesse de son pouvoir un mensonge... S’il était en moi, alors il ne pouvait exister par delà ces murs. Avait-il finalement disparu ? M’avait-il abandonnée ? Avait-il seulement un jour existé ou cette silhouette lumineuse n’était-elle que le dernier réconfort qu’avait trouvé mon âme torturée ? Qui viendrait me sauver désormais ? Quelqu’un s’y risquerait-il ou me laisserait-on mourir dans ma cage, dans mes ténèbres, dévorées par mes monstres ? Ma gorge se noua soudain, des sanglots amers m’étouffèrent. J’étais seule. Je l’avais toujours été. Je le serais à jamais...
    
    Je m’éveillai au bord de l’asphyxie, le souffle bloqué par une boule immobile en travers de la trachée, le visage baigné de larmes, une douleur atroce dans la poitrine. Luttant contre mes pleurs pour quelques bouffées d’air, je ne la remarquai que lorsqu’elle s’agita sur mon oreiller. Roulée en boule tout contre mon visage, une masse d’ombres et de magie grosse comme le poing se soulevait au rythme de la respiration tranquille du sommeil. Pelotonnée dans un creux de mon coussin, une grelottine dormait.
    

Texte publié par Serenya, 17 mars 2020 à 10h02
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