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Tome 2, Chapitre 10 Tome 2, Chapitre 10
Chäsgær avait beau grouiller de vie et Gær Toyën veiller à ce que je ne fusse à aucun moment seule, le manoir ne m’avait jamais paru aussi vide que depuis qu’Alrüs n’y demeurait plus. Comme promis, il revenait vers moi sitôt rentré, toutefois mon plaisir de le retrouver était quelque peu gâché par le bonheur manifeste de mon compagnon d’avoir réintégré la meute. Alors, quand la jalousie me rendait un peu trop amère, je tâchais de me rappeler que c’était moi qui l’avais incité à retourner auprès d’Aëlya. Avec le temps, les choses me paraîtraient certainement plus familières, c’était du moins ce que j’espérais.
    
    Pendant longtemps, j’avais maudit ces cauchemars oppressants qui me poussaient à fuir Chäsgær, à rechercher la moindre miette de liberté. Depuis Argöth, mes ténèbres étouffantes s’étaient muées en une chaude lumière apaisante et j’avais cru que ces songes m’aideraient à adoucir mon quotidien. En vérité, ils ne le rendaient que plus amer tant ils éclairaient cruellement ma solitude, réveil après réveil.
    
    Alrüs et la meute devaient être partis pour leur troisième ou quatrième mission le soir où Gær Toyën me tira de mon mutisme coutumier d’un coup de coude dans les côtes. Ma fourchette suspendue dans le vide, je tournai vers le colosse un regard interrogateur.
    
    - Je disais que Dinaë est partie ce matin. Ce serait bien que tu t’occupes des petits jeunes demain.
    
    Je laissai échapper un « oh » indécis. Je m’étais attendue à avoir davantage qu’une seule nuit pour préparer cette rencontre. En réalité, aux vus de l’accueil que la vieille Gær avait réservé à ce projet, je le pensais abandonné. Gær Toyën profitait-il de l’absence de Dinaë ou était-il parvenu à la convaincre ? Mon hésitation amusa mon interlocuteur et me valut quelques tapes amicales dans le dos.
    
    - Ne fais pas cette tête, tout ira bien. Si tu ne sais pas comment briser la glace ou par où débuter, laisse-les te poser leurs questions. Je suis certain qu’ils ont une tonne de choses à te demander !
    
    Je n’en doutais pas, en revanche je craignais que la plupart ne me plût pas le moins du monde. Et ils me donnèrent raison dès le lendemain.
    
    La rumeur avait pris une telle importance que le groupe d’étude s’était installé sans le moindre doute dans la salle de classe au lieu de rejoindre la bibliothèque, comme l’aurait induit l’absence de Dinaë. J’hésitai un moment avant de franchir la porte, toutefois les murmures qui se turent soudain attestèrent que ma présence avait été remarquée. Je ne pouvais plus faire demi-tour, aussi pris-je une grande inspiration avant de faire mon entrée. Six jeunes posaient sur moi un regard attentif et brillant. Seulement six. Le groupe d’étude était bien maigre. Je me surpris à songer que l’humanité n’aurait guère d’autre choix que la cohabitation si les Gærs se faisaient trop rares pour assurer la protection des puissants, voire s’ils disparaissaient complètement. Des coups d’œil interrogateurs s’échangèrent tandis que le silence s’éternisait. Le réalisant soudain, je me grattai la gorge et me lançai.
    
    - Bonjour, je m’appelle Selën...
    
    Aux sourires en coin qui apparurent sur leur visage, je corrigeai mon entrée en matière.
    
    - ... mais ça, vous le savez déjà... je suppose...
    
    Le silence s’installa de nouveau. Je me sentais si gauche, debout sur cette estrade, droite comme un piquet. Finalement, les paroles de Gær Toyën me revinrent à l’esprit.
    
    - Vous voulez peut-être que je vous parle de quelque chose en particulier ?
    
    De nouveaux regards s’échangèrent, en quête, certainement, de celui qui aurait le courage de se lancer. Finalement se fut un jeune crok’mar qui leva la main.
    
    - Vous pouvez nous raconter votre combat contre Argöth ?
    
    Ses camarades approuvèrent avec enthousiasme alors que je figeais sur mon visage un sourire que j’espérais détendu.
    
    - Je ne préfère pas, non.
    
    - Pourquoi ?
    
    Aux fines épines qui s’étalaient sur ses bras croisés devant lui, je supposai que le curieux avait hérité du göran.
    
    - Parce qu’il n’y a rien de glorieux à avoir massacré un être qui ne faisait que défendre les siens.
    
    J’avais été bien plus acide que je ne l’aurais dû, mais il était trop tard. Devant les élèves circonspects, je lâchai un soupir las et étouffai un juron.
    
    - Je ne vous parlerai pas d’Argöth, pas aujourd’hui. Un autre jour peut-être...
    
    Des moues déçues apparurent, toutefois une jeune fille aux épines dansantes enchaîna.
    
    - C’est vrai que vous pleurez les Éthérés ? Que vous ne voulez pas les chassez ? C’est pour ça que vous n’avez plus le droit de quitter le manoir ?
    
    J’avais toujours fait les frais des rumeurs, je n’aurais pas dû m’étonner que de nouvelles circulassent à mon sujet. Pourtant je demeurai figée, ne sachant que répondre. Ou tout du moins ne trouvais-je rien de posé et poli à rétorquer à la jeune særak.
    
    - C’est... compliqué.
    
    Mon auditoire ne se contenterait pas de cette réponse, je le savais, d’autant plus que je n’avais nullement contredit ses propos.
    
    - Du fait de mon héritage, j’ai des rapports... particuliers avec les Éthérés. Je peux leur demander de faire certaines choses et ils sont heureux de pouvoir m’aider. Il y en a même qui se sont sacrifiés pour moi. Je peux peut-être vous parler de ça...
    
    Les expressions étonnées, mais curieuses, se firent attentives dès l’instant où je débutais mon récit.
    
    Ce jour-là, je leur parlai des crok’mars qui m’avaient aidé à protéger mon village, du saedrë que les habitants avaient exigé de voir brûler après l’avoir traité en arbre sacré durant des décennies, des særaks qui s’étaient suicidés sans la moindre hésitation pour me donner une chance de vaincre Argöth, du dernier rescapé à qui je devais d’être en vie car, sans lui, Alrüs aurait erré bien trop longtemps dans les Monts Sauvages. Finalement, quand sonna l’heure du déjeuner, le temps avait filé à une telle allure qu’il me semblait avoir à peine commencé et, aux grognements de protestation, j’eus le plaisir de découvrir que je n’étais pas la seule à ne pas avoir vu les heures filer. Avant d’accepter de quitter la pièce, le petit groupe me fit promettre de revenir le lendemain et j’approuvai avec joie.
    
    Le jour suivant, je leur parlai des différents chants du pouvoir, de l’aspect de leurs héritages à mes sens particuliers, de ce qu’ils m’évoquaient. Le troisième jour, je leur racontai Blanchiles, ses colonies d’Éthérés, cette cohabitation que tous pensaient impossible et qui fonctionnait si naturellement sur les terres du gouverneur Osran. Puis je leur rapportai ce que je savais du rôle originel des Gærs, j’abordai le vide qui s’emparait du pouvoir à chaque disparition d’Éthérés, cette douleur qui avait certainement poussé Argöth à se venger toujours plus et dont j’étais désormais la dernière à porter le fardeau...
    
    Les jours passants, mes propos leur devinrent moins étranges et leur curiosité l’emporta sur mes réticences. Ainsi me retrouvais-je un matin à leur parler d’Argöth. Pas de ses propos mystérieux à mon égard, ou même de cet affrontement qui avait fait s’écrouler tout un pan de ma vie, mais je leur décrivis cet être majestueux qui m’avait laissé la vie sauve à notre première rencontre, qui avait capitulé devant ma détermination, avait répondu à mon appel... Cette créature d’ombres et de magie dont le silence glaçant était l’exact opposé du pouvoir qui coulait en nous. Ensuite nous échangeâmes à propos de sa disparition, ses conséquences sur nos vies, sur les leurs, eux qui n’avaient pas encore eu l’occasion de mener leur première chasse, qui ne l’aurait peut-être même jamais ou du moins pas dans les mêmes conditions.
    
    Au fil des séances, je me pris à chérir ces instants, à enfin pouvoir parler librement de ce qui faisait mon quotidien sans me heurter à l’expérience bien différente de mes confrères. Et, bien trop vite à mon goût, Dinaë fut de retour au manoir. L’empressement qu’elle mit à récupérer sa classe me fit penser que Gær Toyën s’était passé de son approbation. Je n’aimais pas l’idée de me retrouver entre eux deux : je ne les avais jamais vu dans un tel désaccord et je craignais les conséquences que cela pouvait avoir. J’étais pourtant loin d’imaginer jusqu’où cette histoire m’entraînerait...

Texte publié par Serenya, 10 mars 2020 à 10h58
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