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Tome 2, Chapitre 8 Tome 2, Chapitre 8
J’étais rentrée avec quelques côtes meurtries et un bataillon d’hématomes, toutefois ces blessures bénignes étaient loin d’être le cœur de mon problème. Si nous avions été seuls avec Alrüs, nous aurions pu prendre le temps nécessaire pour démêler ce qui s’était produit, comprendre comment nous en étions arrivés là. Or Gær Toyën avait été présent et il en avait bien entendu informé Dinaë dès notre retour. Informé de quoi exactement ? Là été la question. Personne ne comprenait vraiment, moi la première.
    
    Pourtant, campée au chevet de mon lit sur lequel j’étais assise, la vieille Gær était déterminée à dénicher les réponses dans mon pouvoir. Je savais d’avance qu’elle ne trouverait rien, toutefois m’y opposer ne ferait que me rendre plus suspecte. Je déposai donc mon poignet au creux de sa main et serrai les dents. Les ténèbres d’Argöth n’avaient rien de comparable avec la lumière chantante dont nous héritions tous, Dinaë ne pourrait les entendre. Cependant j’étais la seule à pouvoir appréhender cette différence, alors comment lui en vouloir ? Mon souffle se coupa à l’intrusion brûlante dans mes chairs, je luttai pour ne pas lui opposer ma magie et la refouler à l’extérieur. Résister ne m’apporterait que davantage d’ennuis. J’étais déjà cloîtrée dans ma chambre à l’infirmerie depuis notre retour, je ne tenais pas à ce que la vieille Gær me décrétât dangereuse.
    
    L’image de ce trait obscur m’obsédait. Je n’étais déjà pas fière de reconnaître que j’avais attaqué un Éthéré sans plus d’état d’âme que cela. Alors constater que je l’avais, d’une manière ou d’une autre, renforcé sans en avoir eu l’intention, et surtout sans avoir rien senti de particuliers... Mes souvenirs de ces quelques secondes étaient flous, néanmoins je demeurais certaine d’avoir invoqué et manipulé le pouvoir. Si Dinaë craignait que je ne leur cachasse quelque chose, pour ma part je redoutais surtout de ne plus être en mesure de défendre qui que ce fût quand la situation l’exigeait comme cela avait été le cas avec ce cigoï. L’idée me traversa que nulle défense n’aurait été nécessaire si Alrüs n’avait pas été là, si l’Éthéré n’avait pas pris l’intervention de mon compagnon pour une attaque. Voyager seule éviterait ce genre de malentendus, or je savais pertinemment qu’aucun de mes mentors n’approuverait un tel projet. De même que je ne pourrais accepter de mettre Alrüs en danger à chaque sortie s’il s’avérait que je ne pouvais plus m’opposer aux Éthérés. Je me voyais déjà finir mes jours coincée entre ces quatre murs et cette image me provoquait des sueurs froides. Encore fallait-il que Dinaë tolérât ma présence en ces lieux malgré les derniers évènements... Qu’adviendrait-il de moi dans le cas contraire ? Je préférais ne pas y songer.
    
    Avec une grimace, je tentai de changer de position pour soulager mes côtes, toutefois mon mouvement raviva d’autant plus la brûlure dans mon bras et je lâchai un juron étouffé. Je remarquai seulement alors la sueur qui imprégnait ma chemise et collait mes cheveux sur mon front. Je basculai ma tête en arrière avec un gémissement plaintif et m’appliquai à replonger dans mes réflexions pour oublier la vieille Gær à l’ouvrage. Toutefois, le colosse dut juger que c’était assez car sa voix résonna dans la pièce et la brûlure reflua enfin. J’haletais un moment avant de recouvrer pleinement mes esprits et découvris mes mentors en pleine discussion à voix basse. Je ne pouvais saisir l’intégralité de leurs propos, mais il en ressortait ce à quoi je m’étais attendue : Dinaë ne relevait rien d’alarmant dans mon pouvoir, et c’était bien là le problème. Une quelconque anomalie aurait expliqué ce trait obscur, mes mentors auraient déjà plus su comment réagir, quel comportement adopter. De toute évidence, ils n’étaient pas d’accord sur la solution et finalement la vieille Gær capitula dans un soupir agacé avant de quitter la pièce. Le colosse fixa un long moment la porte close d’un air embêté. Finalement il soupira à son tour, manifestement las, puis il vint s’asseoir au pied de mon lit.
    
    - Comment te sens-tu ?
    
    Avec précaution, je haussai les épaules pour seule réponse. Mon regard se perdit du côté de l’huis quand je demandai :
    
    - Dinaë n’a pas l’air contente... Qu’allez-vous faire de moi maintenant ?
    
    Gær Toyën eut un sourire timide.
    
    - Elle n’a pas l’habitude de ne pas comprendre une situation et elle n’aime pas ça du tout. Les années l’ont poussée à être prudente... un peu trop sans doute.
    
    Le silence s’installa quelques secondes avant que le verdict ne tombât.
    
    - J’étais là, je sais ce que j’ai vu, tout comme je sais que tu ne l’as pas fait exprès. Tu as cherché à protéger Alrüs, à mes yeux cela suffit pour dire que tu n’es pas un danger pour nous, du moins pas pour le moment...
    
    Son clin d’œil complice me fit sourire malgré son discours. Cependant, son expression s’assombrît quand son regard glissa sur mes flancs bandés.
    
    - Tu n’es pas un danger pour nous, mais tu es un danger pour toi-même. Je suis navré, tu ne retourneras plus sur le terrain. Je sais que ça ne te plaira pas, mais tu en as assez fait.
    
    J’ouvris la bouche pour protester, cependant il m’interrompit en levant la main.
    
    - Depuis que le Dévastateur a disparu, les attaques sont désordonnées, il n’y a plus de guet-apens... Je suis persuadé que les Éthérés que nous chassons désormais sont ceux qu’Argöth avait placé en prévision de prochains assauts. Quand nous les aurons traqués, ceux tapis dans les Monts Sauvages comprendront qu’ils ont tout intérêt à y rester cachés. Sans meneur pour les pousser à attaquer, nous n’aurons qu’à éliminer les plus téméraires et les autres se tiendront certainement tranquilles. C’est ce que tu voulais, non ?
    
    Chasser les Éthérés qui s’aventuraient sur nos terres était exactement ce que nous avions toujours fait donc, non, ce n’était pas ce que je voulais, mais me laissait-il un autre choix ?
    
    - Je sais que tu n’as jamais bien vécu l’enfermement au manoir, mais je ne peux pas te proposer un poste en dehors. Ce serait bien pire de toute façon, tu serais contrainte de jouer les divertissements pour les seigneurs et leurs cours.
    
    En vérité, il y avait bien un endroit où l’on ne me demanderait pas de chasser, encore moins d’en faire un spectacle, cependant Blanchiles ne possédait pas de Gær domicilié. Même si cela avait été le cas, je doutais que mes mentors acceptassent de m’y envoyer, surtout après l’interrogatoire qu’avait mené Dinaë durant notre retour.
    
    - Tu as une vision unique et une connaissance bien particulière des Éthérés et du pouvoir. Ton savoir pourrait profiter aux plus jeunes. Tu pourrais donner quelques cours quand Dinaë n’est pas là, leur parler de ces rouages de la magie que nous ne percevons pas, des méthodes de communications des Éthérés...
    
    Un ricanement amer m’échappa.
    
    - Et faire d’eux de meilleurs exterminateurs encore ?
    
    Un sourire en coin me répondit.
    
    - Tu n’as pas d’ennemis ici, Selën, cesse de voir le mal partout. Cette incompréhension entre nous qui t’agasse tant, tu pourrais justement la leur expliquer. Ils ne pourront jamais t’imiter, mais ils verront peut-être les choses différemment. Sans Argöth, leur travail sera certainement moins intense et dangereux que le nôtre...
    
    - Vous le pensez vraiment ?
    
    Je peinais à le croire. Après tout, il parlait encore de chasse l’instant d’avant. L’avenir qu’il entrevoyait n’était certes pas celui que j’espérais, néanmoins il était moins sombre que ce que nous avions connu jusque là. Alrüs l’avait déjà dit : j’étais incapable de changer le monde d’un claquement de doigts. Et s’il ne m’était plus permis d’agir auprès des Éthérés, peut-être pouvais-je le faire ici, en luttant contre cette haine des enfants du pouvoir qui habitait chaque occupant du manoir...
    
    - Je veux bien essayer...
    
    Je doutais que cela suffît à me faire oublier mon enfermement entre ces murs bien trop familiers, mais au moins cela m’occuperait-il utilement. En revanche, une autre question m’inquiétait.
    
    - Et Alrüs ?
    
    Il avait déjà prouvé qu’il faisait un excellent professeur pour les entraînements, néanmoins accepterait-il de faire cela le restant de sa vie ? Gær Toyën eut une grimace fugace avant d’afficher un air penaud.
    
    - C’est également pour cela que je voulais te parler...
    
    Un silence bref s’installa tandis que le colosse cherchait ses mots.
    
    - La meute a particulièrement souffert des derniers assauts d’Argöth. Alrüs est l’un de ses meilleurs membres, mais il refusera de la réintégrer si c’est Aëlya ou moi qui le lui demandons. J’espérais que tu accepterais de lui parler. Si c’est toi, il approuvera peut-être...
    
    Ma gorge se serra soudain. Si je ne pouvais faire autrement que me résigner à mon enfermement, je n’avais pas songé un instant qu’on me demanderait de me séparer d’Alrüs, de moi-même le pousser à retourner dans la meute. C’était moi, sa meute, je n’avais nullement l’intention de perdre le seul être qui s’évertuait à me comprendre, le seul qui me fît pleinement confiance. Je n’avais qu’une envie : chasser mon mentor de ma chambre en lui assurant que jamais il ne me contraindrait à faire une chose pareille. Pourtant je demeurais sagement assise dans mon lit, grattant distraitement les écailles noires de mon poignet gauche. Depuis quelles étaient apparues, tout allait de travers. Je perdais ma liberté déjà si maigre, on me demandait désormais de me séparer de mon partenaire... Je luttais pour ne pas me mettre à sangloter comme une enfant privée de son jouet. Alrüs était peut-être mon compagnon de chasse, mais il avait le droit de choisir. En vérité, il n’avait même aucune raison de préférer rester cloîtré ici, lui qui appréciait tant partir en chasse, qui avait toujours enchaîné les missions, même privé de meute. Souhaiter le voir demeurer au manoir était un vœu égoïste qui finirait tôt ou tard par le rendre malheureux. Or, ce n’était nullement ce que je voulais. Je déglutis avec difficulté avant de parvenir répondre.
    
    - D’accord, je vais lui parler...
    

Texte publié par Serenya, 25 février 2020 à 09h24
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