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Tome 2, Chapitre 7 Tome 2, Chapitre 7
Si Gær Toyën ne montrait pas une grande hâte à nous faire enchaîner les chasses, il s’arrangeait tout de même pour nous laisser sortir régulièrement. Je ne sus jamais si Alrüs l’informait de nos véritables actions ou s’il me connaissait suffisamment pour le soupçonner, toutefois je doutais que le colosse fut dupe. Malgré tout, il continuait à nous confier des missions. J’y voyais une certaine approbation de sa part, ce qui allégeait d’autant plus ce poids sur ma poitrine qui s’amenuisait déjà avec nos expéditions. Durant les mois qui s’écoulèrent, nous sauvâmes ainsi plus d’une dizaine d’Éthérés en les renvoyant au cœur de leurs terres. Je sentais qu’Alrüs n’était pas pleinement rassuré par ce projet, néanmoins il me faisait assez confiance pour me donner une chance de le convaincre, et je lui en étais reconnaissante.
    
    À mon grand soulagement, aucun de nos contrats ne nous mena à l’un ou l’autre des palais que nous avions l’habitude de fréquenter. Soit Gær Toyën ne préférait pas avoir à me contraindre de chasser pour de bon afin de sauver les apparences, soit il préférait m’épargner les célébrations que ma nouvelle notoriété entraînerait forcément. Dans tous les cas, j’étais reconnaissante de cette attention. Au fil de ces chasses particulières, j’avais prouvé, sinon ma maîtrise sur le pouvoir, au moins celle sur les Éthérés, aussi avions-nous obtenu des contrats de plus en plus importants. Ce jour-là, en revanche, s’annonçait particulier.
    
    Notre mentor en personne nous accompagnait contre ce qui lui avait été rapporté comme une harde de cigoïs. Sans idée précise du nombre d’individus, Gær Toyën ne pouvait nous y envoyer, de même qu’il ne pouvait s’en charger seul. Je craignais toutefois ce que signifiait cette collaboration : était-il vraiment là en renfort, afin qu’il ne nous arrivât rien de fâcheux, ou bien voulait-il s’assurer de nos agissements ? Mes craintes s’apaisèrent dès que nous fûmes en route pour le sud de Vald’or, loin des oreilles indiscrètes.
    
    - Je viens seulement pour m’assurer que vous ne serez pas dépassés. Je n’interviendrai que s’il n’y a pas d’autre choix.
    
    Je lançai un regard en coin à mon compagnon, cherchant un quelconque indice confirmant que notre mentor était au courant. Alrüs haussa les épaules avec une grimace discrète. De toute évidence, il nourrissait les mêmes craintes que moi. Un soupir amusé brisa notre silence circonspect.
    
    - Vous ne croyez tout de même pas que j’ai gobé cette histoire d’envie de chasse, surtout venant de toi, Selën...
    J’ouvris la bouche à plusieurs reprises sans savoir quoi dire. Était-il amusé ou agacé ? Sa large main vint ébouriffer mes mèches à perles et je grommelai en m’empressant de les raplatir.
    
    - Je ne sais pas encore si j’approuve ou non votre plan, mais le fait est que la mission de Chäsgær a toujours été de protéger les populations tout en cherchant à vaincre Argöth. Personne n’a jamais spécifié la méthode à appliquer, du moins plus depuis la Grande Purge. Jusqu’à présent, nous n’avions pas vraiment le choix, mais avec toi... Pour le moment, aucun des Éthérés dont tu t’es occupé n’a refait parler de lui et ils sont clairement désorganisées depuis que tu...
    
    Avisant mon air morose, il se tut avant de se gratter la gorge.
    
    - Tout ça pour dire que si ne plus les exterminer systématiquement leur permet de nous oublier, cela me convient tout autant. Le manoir n’a jamais été aussi vide, je suis plus que lassé de devoir graver de nouveaux noms sur le mémorial...
    
    Le silence sinistre qui accueillit ces paroles promettait une ambiance des plus sombres pour ce voyage. C’était toutefois sans compter sur Alrüs.
    
    - D’autant plus qu’il n’y aura bientôt plus de place pour écrire quoi que ce soit...
    
    Je retins de justesse le gloussement qui me vint, mais lorsque le rire franc du colosse résonna soudain, nous nous joignîmes à lui.
    
    Nous parvînmes à destination, une vaste prairie entrecoupée çà et là de maigres bosquets, dans une ambiance détendue. Nous avions parlé de tout et de rien, surtout nous n’avions plus abordé le sujet d’Argöth ou des chasses à proprement parlé. Lorsque de nouveau grondements vinrent s’ajouter à ceux de Gær Toyën, je les invitai à nous rejoindre et me tournai vers les quelques arbres qui les dissimulaient. Une dizaine de cigoïs s’avancèrent alors à notre rencontre d’un pas tranquille, un individu aux bois plus impressionnants que les autres en tête. Après un hoquet surpris, j’entendis le colosse retenir son souffle. Sa réaction fit glousser Alrüs.
    
    - Ça me faisait ça aussi au début. Croyez-moi, il vaut mieux la laisser faire sans intervenir.
    
    J’avançai de quelques pas à la rencontre de la harde et tendis une main que le meneur renifla.
    
    Retournez dans les terres du nord, loin des Hommes. Sinon ils continueront à vous tuer.
    
    L’Éthéré massif releva le museau pour porter son regard sur mes compagnons.
    
    Danger ?
    
    Je jetai un oeil par dessus mon épaule avant de le corriger.
    
    Non, pas eux. D’autres viendront si vous continuez à arpenter les terres des Hommes. Regagnez les Monts au nord.
    
    Le cigoï porta à nouveau son attention sur mes camarades avant d’humer l’air distraitement.
    
    Rentrer ?
    
    J’acquiesçai, caressant le museau qu’il pointait à nouveau vers mes doigts.
    
    Rentrez, oui. Allez au nord.
    
    Il gratta le sol d’un sabot agacé, toutefois les Éthérés derrière lui se mirent finalement en route de leur pas tranquille. Leur meneur demeura immobile jusqu’à ce qu’ils se fussent tant éloignés que je ne les percevais plus.
    
    Et toi ?
    
    Je souris à sa remarque. Presque tous les Éthérés que j’avais renvoyés aux Monts finissaient par me poser cette question. Avec patience, je lui répétai la réponse faite aux précédents.
    
    Je reste pour libérer les autres.
    
    Nouveau grattement de sabot.
    
    Et toi ? Qui te libère ?
    
    Ma gorge se noua à cette remarque, j’étais bien incapable de répondre.
    
    Où es-tu ?
    
    L’incompréhension me fit froncer les sourcils. J’avais dû mal comprendre, je me tenais devant lui après tout.
    
    Tu n’es pas elle.
    
    Parlait-il du Dévastateur ? Je secouai la tête, navrée.
    
    Argöth est mort.
    
    À nouveau l’Éthéré s’agita, balançant ses deux paires de bois de gauche à droite.
    
    Tu n’es pas elle. Où es-tu, montre moi.
    
    Je ne comprenais pas ce qu’il attendait de moi. En temps normal, les Éthérés se contentaient de partir en m’abandonnant derrière eux, alors pourquoi était-ce différent avec celui-ci ? L’image de Chäsgær s’imposa dans mes pensées. Que voulait-il que je lui montrasse ? L’endroit où je vivais ? Oui, c’était certainement de cela dont il parlait, mais il était hors de question que je le ramenasse au manoir. Et dans quel but ?
    
    Une main agrippa soudain mon poignet, me tirant en arrière.
    
    - Je peux savoir où tu vas comme ça ?
    
    Je posai un regard interrogateur sur Alrüs avant de balayer les environs. Devant moi, le cigoï continuait d’avancer et je l’avais manifestement suivi sur plusieurs mètres.
    
    Montre-moi.
    
    L’Éthéré poursuivait sa progression tranquille, m’appelant à lui. Je bredouillai une excuse à mon camarade sans pour autant pouvoir lui expliquer ce qui se passait.
    
    Montre-moi.
    
    Mon attention allait et venait du cigoï au Gær.
    
    - C’est bon, il repart ?
    
    Montre-moi.
    
    Je dus faire répéter Alrüs sans réussir encore à lui répondre. Je mourrais d’envie de m’élancer sur les traces de l’Éthéré, mais le jeune homme me clouait sur place.
    
    Montre-moi !
    
    Je luttai pour me dégager, toutefois mon partenaire ne l’entendait pas de cette oreille et il me saisit par les épaules pour me secouer sans ménagement.
    
    - Ressaisis-toi !
    
    Je clignai des paupières sous l’attention sévère de la pupille unique fixée sur moi, tâchant de chasser cette pulsion qui émanait du pouvoir. Une alerte résonna soudain à travers la magie et j’y opposai aussitôt toute ma volonté. Non, je n’étais pas en danger ! Néanmoins, l’étrange cigoï ne voulut rien entendre et je l’observai nous charger à toute allure. J’écartai Alrüs sans ménagement et m’interposai entre lui et l’Éthéré, espérant que cela suffît. Lorsque je compris que ce ne serait pas le cas, mon corps réagit avant mon esprit. En une seconde, je décrochai et armai mon arbalète puis le tir vola. Je regardai, sans le comprendre, un trait plus obscur que la nuit même se jeter à la rencontre de sa cible. L’Éthéré l’absorba sans broncher et il me sembla même qu’il y gagna en force, en masse.
    
    L’impact de ses bois avec mon corps me coupa le souffle, me faisant l’effet d’une rencontre violente avec un mur. Toutefois, l’éclat éblouissant qui déchira en deux la créature d’ombres fut bien pire. Brisé dans son élan, le cigoï s’effondra, m’envoyant bouler sans ménagement parmi les touffes d’herbes où je demeurai prostrée. La souffrance atroce de l’Éthéré à l’agonie me coupa le souffle et m’emprisonna une éternité, un hurlement muet coincé dans la gorge. Pourtant, même enchaîné à son supplice, ses pensées demeuraient tournées vers moi. Sa peine de n’avoir pu m’aider fit écho à celle que j’éprouvais de le voir finir ainsi alors qu’il aurait dû fuir avec les autres. Rivée à ce spectacle morbide, je suffoquais d’horreur. Même lorsque un second tir mit fin à cette torture je demeurai au sol, luttant pour la moindre bouffée d’air. Le gouffre que cette exécution avait ouvert dans le pouvoir avait beau m’être familier, je luttai pour ne pas m’y perdre, pour ne pas y entendre ce silence bourdonnant qui me hantait.
    
    J’avais presque cédé à l’inconscience lorsqu’on me palpa puis redressa. Des voix résonnaient autour de moi, pourtant je ne pouvais en saisir le moindre mot. Puis le pouvoir et sa perte relâchèrent leur emprise sur mon être et je découvris alors que la douleur venait bien de moi. Mes côtes meurtries me lançaient sans la moindre pitié et je constatai que quelqu’un s’était chargé de resserrer au maximum mon armure de cuir pour les soulager un peu. Ma respiration était laborieuse, toutefois je retrouvais peu à peu mon souffle et, avec lui, mes esprits. Gær Toyën prononçait d’un ton ferme des mots qui m’échappaient, mais quand il tendit ses bras vers moi, dans l’intention manifeste de me porter, je le repoussai d’un tape sèche sur la main et me mis en route à une allure traînante. Je préférais de loin mettre des jours à rejoindre Chäsgær plutôt que de me confier au responsable de ce carnage.
    

Texte publié par Serenya, 18 février 2020 à 09h47
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