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Tome 2, Chapitre 5 Tome 2, Chapitre 5
Les entraînements n’avaient pas été d’une grande utilité. Tant que je ne me laissais pas sombrer dans la peine, le doute ou le remord, les échos d’Argöth demeuraient endormis, permettant au pouvoir de s’exprimer avec la même force qu’auparavant. Peut-être ma maîtrise n’était-elle pas aussi parfaite qu’avant, toutefois Alrüs se montrait confiant : pour lui il s’agissait bien plus d’une quelconque entrave liée à mes angoisses qu’une véritable perte du contrôle de mon héritage.
    
    Mes mentors s’étant montrés soulagés à l’idée de me voir abandonner mes sorties, je pensais que le projet de mon partenaire de nous renvoyer sur le terrain rencontrerait quelques résistances. Or, ce ne fut pas vraiment le cas. Si Gær Toyën protesta pendant plusieurs jours, les pansements et autres marques de brûlures à demi-cachés sous ses vêtements attestaient de ses limites et du besoin qu’avait Chäsgær de retrouver son membre le plus puissant. S’il nous fit promettre un nombre incalculable de fois de nous montrer des plus prudents et assura à maintes reprises que nous commencerions par une chasse facile afin d’assurer ma capacité à reprendre les missions, le colosse se rangea à nos côtés. Cette inquiétude qu’il nourrissait à notre égard était touchante et elle rendait l’optique de retourner en chasse moins amère. Je ne pouvais pas en dire de même pour Dinaë.
    
    Le malaise qui s’était installé entre nous depuis que j’avais interféré avec son pouvoir ne faisait, semblait-il, que grandir. J’avais imaginé que la vieille Gær tenterait de nous retenir, qu’elle arguerait que j’avais fait plus que mon devoir, comme elle l’avait promis, ou qu’elle essaierait à nouveau de me convaincre de rester auprès d’elle pour influer les héritages de mes camarades à la manière que je l’avais fait du sien. Or il n’en fut rien, bien au contraire. Si elle ne prit pas directement la parole pour convaincre Gær Toyën, son soulagement n’en fut pas moins évident. Dinaë préférait nous savoir à l’extérieur. Elle préférait me savoir loin d’ici... Une réaction qui ne faisait que confirmer les impressions que j’avais eues depuis mon réveil. La vieille Gær ne cherchait plus à sonder sans cesse mon pouvoir, en vérité devoir le faire paraissait la troubler autant que moi. Elle n’avait pas non plus vu d’un très bon œil mes recherches acharnées à la bibliothèque. Peut-être l’avais-je vexée sans le vouloir à préférer chercher par moi-même au lieu de me contenter de ses réponses ? Quoi qu’il en fut, une chose était certaine : mes propos quant à une cohabitation avec les Éthérés et mes sous-entendus à ce que les entraînements des petits cessassent ne lui plaisaient pas le moins du monde. Pour une raison qui m’échappait, Dinaë paraissait contre l’idée de recouvrer un rôle qu’elle avait pourtant rempli par le passé, certes pas avec des Éthérés, mais elle savait mieux que quiconque que cela était possible. Peut-être ses réticences venaient-elles justement du nouveau statut des enfants du pouvoir ? Je m’étais figurée que la vieille Gær serait la première à me soutenir, c’était manifestement sans compter toutes les horreurs dont elle avait dû être témoin durant sa longue existence. Sa mémoire devait être mon atout, elle se révélait être au contraire un obstacle. Je choisis toutefois de ne pas m’en inquiéter pour le moment : Alrüs avait raison, j’étais la seule à pouvoir rendre ce projet possible. Une fois qu’il serait amorcé, que j’aurais suffisamment de preuves de ce que j’avançais, alors il serait temps de les confronter aux faits qui hantaient Dinaë.
    
    Nous avions donc obtenu sans guère de difficultés l’autorisation de reprendre les chasses. Je n’avais aucune intention d’abattre ou d’assister à la mort d’aucun Éthéré, mais puisqu’il s’agissait là du seul moyen de les approcher... Les rumeurs dans la grande salle laissaient entendre que de puissants Éthérés menaçaient sans cesse les Gærs s’aventurant à l’extérieur, pourtant Gær Toyën ne revint pas sur ses plans et nous confia la traque d’un særak. S’il s’agissait tout de même d’une proie dangereuse pour Alrüs dans le cas où le pouvoir viendrait à me faire défaut, la créature évoluait seule, sans avoir fait la moindre victime. Je crus un instant que le colosse avait quelques remords à faire abattre un innocent et me donnait une chance de le sauver, puis je compris. L’Éthéré errait au nord de Chandeaux, dans la région où Alrüs avait retrouvé Gær Naevën au terme de notre mission. Plus qu’un Éthéré errant, il devait s’agir du dernier rescapé de notre affrontement contre Argöth, celui qui avait guidé mon compagnon à travers les bois des Monts Sauvages pour nous ramener à la civilisation. Attendait-il de recevoir un nouvel ordre pour retourner à son existence dans les terres inhabitées ? Quoi qu’il en fût, je remerciai le colosse de nous l’avoir confié et à son sourire timide je compris qu’il ne s’agissait pas d’un hasard. Alrüs lui avait certainement rapporté les détails de notre chasse et le Gær cigoï en était arrivé à la même conclusion que moi.
    
    Nous nous mîmes donc en route, le cœur plus léger que je ne le craignais. L’angoisse qui me noua la gorge aux premiers pas à l’extérieur de l’enceinte fut rapidement chassée par l’enjeu de notre sortie. Plus qu’aucun autre, je refusais que l’Éthéré qui avait veillé sur mon camarade et moi se vît exécuter en remerciement. Je le renverrais aux Monts Sauvages, je lui demanderais de ne plus jamais s’aventurer sur les terres des Hommes. Ainsi, il poursuivrait son existence paisiblement, sans que les peurs de mes semblables ne lui coûtassent la vie.
    
    Si j’avais la meilleure des raisons d’affronter l’extérieur, le voyage ne s’annonçait pas de tout repos pour autant. Chäsgær sortie de mon périmètre de perception, la plaine et la forêt après elle étaient plongées dans un silence qui ne me rappelait que trop le pouvoir d’Argöth. Cette simple idée fit tambouriner mon cœur et déjà ma respiration devenait plus laborieuse. Je luttais pour ne pas songer à la chose qui cherchait à attirer mon attention à tous prix. Et tout à coup, le silence disparut, chassé par des chuchotements plus que familiers. Un maigre sourire étira mes lèvres lorsque je constatais qu’Alrüs avait posé une main dans mon dos. Ce simple contact rendait son pouvoir si présent à mes sens qu’il en devenait presque aussi entêtant que la rumeur de Chäsgær.
    
    Des quelques villageois que nous croisâmes sur notre route, il m’apparut que les rumeurs s’étaient déjà largement répandues. À évoluer principalement de cours en palais, je n’avais jamais vraiment goûté à la rancœur ou la rudesse des habitants des hameaux moins protégés. En revanche, je n’avais jamais pour autant été le centre d’une telle attention. Sur mon passage, murmures excités et regards admiratifs me suivaient, augmentant d’autant plus mon malaise. Comme je l’avais craint, tout Avëndya célébrait mon infamie et rendait hommage à mes mains couvertes de sang. La nausée me prenait à la gorge et je remerciais silencieusement mon partenaire qui accélérait le pas à chaque fois que c’était nécessaire.
    
    Je regrettais déjà d’avoir cédé à Alrüs et ne rêvais que de rentrer me terrer au manoir pourtant tout changea lorsqu’un ronronnement se glissa dans le pouvoir. Les ténèbres environnantes n’avaient pas évolué d’un pouce pourtant le monde parut soudain plus lumineux. Un sourire s’invita sur mes lèvres et je m’élançai à la rencontre de mon camarade, Alrüs sur mes talons. Le særak jaillit soudain d’un buisson toutefois il ne surprit que le Gær crok’mar. Pour ma part, j’avais déjà ouvert mes bras et je les refermai autour de son encolure, enfouissant mon visage contre les pointes si aplaties qu’on eût dit de la peau. Mon soulagement de le trouver indemne se noyait dans le sien de me voir rétablie. Il s’était tant inquiété pour moi qu’il n’avait pu se décider à quitter les lieux, espérant mon retour. Je laissai mon pouvoir apaiser le sien, le rassurer, tandis que je profitais égoïstement du bien-être que sa présence m’apportait. Je ne sus combien de temps nous demeurâmes ainsi, je crus même avoir somnolé quand la voix d’Alrüs me ramena à la réalité.
    
    - Il y a assez de sales bêtes comme ça à Chäsgær, il est hors de question de le ramener à la maison !
    
    Le ton et la pose clairement moqueurs me firent rire comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps. Je frottai mes yeux embués puis ramenai mon attention sur l’Éthéré. Son regard attentif posé sur moi, je lui ordonnai de s’enfoncer dans les terres sauvages, de ne plus jamais approcher les Hommes. Sans le moindre doute, il fit volte-face pour s’enfoncer d’un bond sous le couvert des arbres. Il s’arrêta toutefois là, me lançant un regard interrogateur par dessus son épaule.
    
    Liberté ?
    
    L’appel était plus que tentant aussi dus-je lutter pour ne pas m’élancer sur ses traces. Au lieu de cela, je secouai la tête avec un sourire amer.
    
    Ta liberté est au nord, aussi loin que tu pourras aller. Je reste, pour libérer les autres.
    
    Sa tristesse me noua la gorge, mais il acquiesça finalement et disparut en quelques bonds de mes sens. Une main chaude et apaisante vint se poser sur mon épaule.
    
    - Il ne reviendra pas.
    
    J’avais prononcé ces mots pour soulager les craintes d’Alrüs que je devinais sans mal.
    
    - Tu en es sûre ? Je ne voudrais pas avoir à regretter de t’avoir fait confiance...
    
    Je souris malgré moi à son air faussement méfiant.
    
    - Aucun risque.
    

Texte publié par Serenya, 4 février 2020 à 09h40
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