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Tome 2, Chapitre 4 Tome 2, Chapitre 4
Les jours passant, je n’avais pas cherché à renouveler l’expérience dans la prairie. Alrüs avait rapporté ce qu’il avait qualifié de crise d’angoisse, appuyant sur le fait qu’à aucun moment le pouvoir ne m’avait échappé et Gær Toyën comme Dinaë avaient accepté cette explication. En vérité, mes mentors paraissaient soulagés de me voir me cloîtrer au manoir sans plus en sortir et je pouvais les comprendre sans mal. À voir les va-et-vient incessants de mes confrères, il m’apparaissait évident que rien n’avait changé : la guerre se poursuivait et mes mentors devaient nourrir quelques réticences à l’idée de me renvoyer sur le terrain. Ils n’avaient pas tort, je n’avais aucune intention de reprendre la chasse. En revanche, je ne pouvais laisser cette situation perdurer sans rien tenter en faveur de la cohabitation désormais possible.
    
    Avant de pouvoir espérer modifier quoi que ce fût de plus dans ce monde, je devais comprendre les changements qui s’étaient opérés en moi. La différence entre ce chant glorieux que je connaissais si bien et le silence bourdonnant qui s’invitait à mes sens lorsque je songeais un peu trop à Argöth n’avaient aucun sens. Cette simple curiosité s’était muée au fil des jours en obsession. Rien à la bibliothèque n’expliquait cette variation. En vérité, rien dans ces ouvrages n’expliquait quoi que ce fût. Tout n’était qu’informations purement pratiques rassemblées dans un seul but : exterminer les rejetons du pouvoir. Ce constat suffisait à me rendre toujours plus maussade, quand il ne me faisait pas monter la bile à la gorge. À quoi bon avoir risqué ma vie et mis fin à celle d’Argöth si les choses devaient rester telles qu’elles étaient ? À quoi bon avoir fait de moi une Gær si tout ce que j’y gagnais était peine et souffrance sans aucun but ? Tout ceci avait nécessairement un sens, et il ne pouvait qu’en être de même pour ces deux pouvoirs qui cohabitaient en moi. Tout ceci devait avoir un sens pour me permettre d’enfin me dire que j’avais agi au mieux, que je n’avais pas endossé la responsabilité d’une abjection de plus sans la moindre raison.
    
    - Toujours cachée ici ?
    
    Je levai le nez de ma lecture pour voir Alrüs se caler contre la table que j’occupais. Il croisa les bras, l’air agacé avant de finalement lâcher un soupir en dénouant ses bras. D’un geste brusque, il claqua l’ouvrage devant moi et le poussa hors de ma portée.
    
    - Tu sais que tu ne trouveras rien dans ces livres, sinon ce serait fait depuis longtemps. Si même Dinaë n’a pas d’explication, ce n’est pas ici que tu la dénicheras.
    
    Il avait certainement raison, mais que pouvais-je faire d’autre ? Après tout, la vieille Gær ne connaissait peut-être pas tout le détail du contenu de la bibliothèque.
    
    - Ce ne sont pas des explications que tu cherches, ce sont des excuses. Non seulement tu ne les trouveras pas dans ces bouquins, mais tu n’en as pas besoin ! Après ce qui s’est passé, c’est normal d’être terrifiée à l’idée de mettre un pied dehors. Moi le premier, j’angoisse un peu en songeant à notre prochaine chasse. Tout comme j’angoissais après avoir perdu mon œil, la meute ou au sortir de chacune de mes blessures. Tu ne peux pas te laisser engloutir par tes peurs, il faut accepter le risque que l’on prend à chaque fois et le fait que, parfois, on ne peut pas avoir autant de chance que d’habitude. Toi et moi, nous ne sommes pas fait pour rester tranquillement entre ces quatre murs, tu l’as prouvé plus d’une fois.
    
    J’allai répliquer, cependant il m’interrompit d’un geste de la main.
    
    - Je sais que je ne peux pas comprendre. Je sais qu’il n’y a pas que ça. Je sais que cette histoire de pouvoir te perturbe beaucoup. Mais je te connais assez pour savoir également que la mort d’Argöth t’obsède à t’en rendre malade. Tu as fait ce qu’il fallait et tu y as survécu. Contente-toi de ça, passe à autre chose.
    
    Il avait raison : il ne pouvait pas comprendre. Je secouai la tête, navrée, cependant je ne trouvai pas les mots pour lui exposer tout ce mal-être qui grouillait en moi. Je n’étais pas sûre, de toute façon, d’en avoir envie : cela faisait longtemps qu’Alrüs faisait l’effort d’essayer, mais que plus personne ne partageait mes émotions, mes espoirs.
    Le silence retomba sur la bibliothèque occupée par nous seuls, alors mon compagnon se mit à déambuler lentement entre les rayonnages.
    
    - Gær Naevën est blessé. Rien de bien grave, mais il est coincé ici pour quelques temps.
    
    Alrüs égrainait ses mots au rythme de ses pas, sur le ton d’une conversation des plus banales.
    
    - Aëlya peut prétendre ce qu’elle veut, la meute est incapable de gérer les Éthérés les plus dangereux.
    
    Je l’écoutais sans rien dire, le regard fixé sur mes doigts qui tapotaient nerveusement la table d’étude.
    
    - Toyën n’a pas vraiment eu le choix, il a dû se charger lui-même d’un morghorïn. Il est rentré avec trois jours de retard. Tout le manoir tremblait de savoir s’il reviendrait. T’en es-tu seulement rendu-compte ?
    
    À ma grande honte, je devais avouer que non. Mes recherches m’avaient tant absorbée et les aller retour de mes confrères tant écœurée que je m’étais fermée à la vie de Chäsgær sans même m’en rendre compte.
    
    - Je ne peux rien faire de plus, mais toi... Nous avons besoin de toi, Selën, tu dois te ressaisir.
    
    Je pris une longue inspiration hachée pour lui répondre, toutefois il poursuivit sur un ton songeur.
    
    - Il est plutôt habile pour son âge. Avec un bon héritage, il fera un excellent Gær.
    
    Sa remarque me surprit tant qu’elle me fit perdre le fil de mes réflexions. Je pivotai alors dans sa direction et le découvris appuyé au montant de l’une des grandes fenêtres, le regard perdu à l’extérieur. Je me levai pour le rejoindre et découvris ainsi le sujet de ses propos : Aën s’exerçait avec une arbalète miniature et des carreaux de bois. Mon sang se glaça à ce spectacle.
    
    - Il les entraîne toujours ?
    
    Ma pensée m’avait échappé dans un murmure. Daenon n’espérait-il pas, tout comme moi, voir cesser ce cauchemar pour les plus jeunes d’entre nous ?
    
    - À quoi t’attendais-tu, au juste ? As-tu seulement écouté ce que je viens de te dite ? Pensais-tu réellement que le monde changerait du tout au tout, comme ça, d’un simple claquement de doigts ?
    
    Oui. Oui, c’était ce que j’avais espéré. Pourtant l’avouer avait, sous l’éclairage de son discours, de grands accents de naïveté. Pour la première fois depuis une éternité la mélasse informe qui engluait mes pensées me laissa enfin les exprimer.
    
    - Argöth était la volonté du pouvoir, l’incarnation de sa vengeance, c’est ce qu’ils nous ont toujours dit ! Si sa disparition ne change strictement rien, pourquoi l’ai-je tué ?
    
    Tout mon corps tremblait de l’amertume et du désespoir portés par ces mots. Une lueur de tristesse me fit écho dans la pupille d’Alrüs tandis qu’il ancrait ses mains à mes épaules.
    
    - C’est ce que nous pensions tous. S’ils sont désorganisés, ils n’ont pas cessé les attaques pour autant. Je sais que tu rêvais d’une cohabitation, mais comment voudrais-tu que ça se passe, au juste ? On demande aux gens de désigner des volontaires pour servir de repas aux Éthérés jusqu’à la prochaine attaque ?
    
    Je bredouillai sans réellement trouver de réponse. En vérité, je doutais qu’il en existât seulement une. Les Éthérés et les Hommes avaient passé toute leur vie à se chasser, se craindre. Comment imaginer que cela changeât un jour ?
    Un soupir las interrompit mes pensées et Alrüs m’attira à lui. Son étreinte apaisa mes tremblements sans les calmer pour autant.
    
    - Il n’y a que toi qui puisses changer les choses, mais tu ne pourras jamais rien faire en restant cachée ici. Il n’y a que sur le terrain que tu pourras œuvrer à rendre ce monde meilleur. Si quelqu’un est capable d’imposer une cohabitation, c’est bien toi.
    
    Je reniflai contre son épaule malgré tous les efforts que je déployais pour lui cacher les sanglots amers qui m’échappaient.
    
    - Elles ne sont pas là par hasard, ces écailles noires, tu ne crois pas ? Ils t’ont toujours obéi, je suis certain qu’ils continueront à te suivre. Ça vaut le coup d’essayer, non ?
    
    La gorge serrée, je hochai la tête contre l’étoffe de la chemise de mon compagnon pour toute réponse.
    

Texte publié par Serenya, 28 janvier 2020 à 10h42
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