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Tome 2, Chapitre 3 Tome 2, Chapitre 3
Arbalète et couteau à la ceinture, je trépignai à la vue du grand portail. J’avais l’étrange sensation d’être sur le point de m’arracher à mes cauchemars, d’enfin pouvoir respirer après avoir frôlé la noyade. Pourtant, une légère brise d’anxiété soufflait en moi à l’idée de découvrir l’étendue des dégâts causés par ce dernier Processus. Alrüs, marchant en silence à mes côtés, paraissait tout aussi partagé que moi. Songeait-il à la décision qu’il prendrait s’il s’avérait que son unique moyen de repartir en mission serait de le faire seul ? Argöth disparu, il n’y avait plus aucune raison de chasser les petits Éthérés, seuls les plus gros, comme le morghorïn, demeuraient dangereux pour les populations et devraient encore être traqués si je ne pouvais les renvoyer à leurs contrées... mais pas par un Gær crok’mar seul. Avait-il conscience que si je ne pouvais remplir plus longtemps mon rôle, lui n’aurait d’autre choix que de demeurer ici ? Je doutais qu’il appréciât davantage que moi cet avenir. Je ne m’inquiétais toutefois pas trop : aux élans enthousiastes du pouvoir à l’approche du portail, je ne craignais pas vraiment qu’il me fît défaut longtemps. Lui comme moi savions que nous n’avions guère d’autres possibilités : j’étais la seule à pouvoir renvoyer chez eux les Éthérés les plus craints, les autres ne pouvaient que les éliminer. Je ne m’étais pas souillée pour que se poursuivît le massacre.
    
    La protestation métallique me ramena au moment présent et l’angoisse reprit le pas sur tout le reste. Et si, malgré ma bonne volonté et l’entrain du pouvoir, je ne pouvais plus remplir mon rôle ? Si tuer Argöth m’avait privé de cette chance que j’avais de mettre fin à ce cauchemar ? À l’œillade interrogatrice de mon partenaire, je tâchai de me ressaisir et franchis la limite de Chäsgær. Il était trop tôt pour penser au pire, je n’avais pas même essayé d’invoquer la magie depuis mon retour.
    
    Nous marchâmes en silence jusqu’à rejoindre le renfoncement à l’abri des regards où nous avions nos habitudes et je profitai de ce temps pour savourer la sensation grisante qui s’emparait de moi. J’avais l’impression de respirer librement pour la première fois depuis une éternité !
    
    - Tir ou couteau ? Par quoi veux-tu commencer ?
    
    Alrüs s’était laissé tomber dans la mousse et m’observait d’un air curieux. Le tir était de loin l’exercice le plus révélateur, mais il était également le plus compliqué. Lorsque je tirai ma lame, mon compagnon leva un sourcil perplexe.
    
    - Tu es si inquiète que ça ?
    
    Je grommelai une justification obscure, rougissant à vue d’œil. Finalement, je l’ignorai et serrai avec plus de force mes doigts sur le manche de mon arme. Puis, avec un frisson mêlant crainte et excitation, je m’ouvris au pouvoir.
    La chorale dissonante du manoir, de même que les chuchotements familiers de crok’mar avaient quelque chose de rassurant, pourtant ce fut bien le chant harmonieux sous mes doigts qui me rasséréna. Il sonnait peut-être un peu moins glorieux qu’autrefois, mais il était bien là, docile. Avec un sourire satisfait, je l’invoquai dans mon couteau. J’observais un moment le métal s’illuminer, la lame s’étendre suivant ma volonté, se stabiliser sous la forme souhaitée. Tout compte fait, ces retrouvailles avec le pouvoir se déroulaient mieux encore que je n’avais osé l’espérer. J’avais craint de trouver la magie capricieuse, ses échos accusateurs, or il n’en était rien. Étais-je vraiment la seule à pleurer Argöth ? De toute évidence... C’était pourtant bien cette lame qui l’avait lacéré, déchiré impitoyablement. Cette lame qui s’était abreuvée de son sang. Était-ce également le même couteau ? Son manche portait-il encore les marques de mon forfait ? Était-ce pour cela qu’il paraissait si poisseux entre mes doigts, sur ma peau... Si je baissais le regard, retrouverais-je ces flaques noires sur mes mains ?
    
    Le souffle court, mon cœur tambourinant avait masqué jusque là une terrible vérité : le silence. La lumière s’en était allée, la magie s’était tue, ne demeurait que l’obscurité et cet horrible silence bourdonnant, le silence d’Argöth. Mon cœur s’emballa d’autant plus à cette constatation et je jetai à la ronde des regards frénétiques. Le Dévastateur était mort, je l’avais détruit, il ne pouvait être ici, il ne pouvait être de retour. Luttant pour chaque bouffée d’air, je scrutais l’horizon à la recherche d’un signe, tentant de remonter l’origine de son étrange pouvoir, mais il n’y avait rien, nulle part.
    
    Alrüs interrompit ma folle quête en surgissant devant moi, son unique iris plongé dans mon regard, ses mains ancrées à mes épaules pour m’immobilier. Ses lèvres s’agitaient cependant le pouvoir d’Argöth étouffait le moindre son. Je tentai de mettre en garde mon compagnon sans pouvoir assurer que j’y parvins, mes paroles perdues dans le silence. Une lueur passa néanmoins dans la pupille qui me scrutait et je me retrouvais la seconde d’après le visage enfoui au creux de l’épaule du jeune homme, ses bras m’étreignant, caressant mon dos. Que faisait-il ? Nous devions rejoindre le manoir, prévenir ses occupants, nous mettre à l’abri ! Pourtant, quoi que je tentasse, Alrüs demeura obstinément ancré sur place, ses bras me retenant avec lui. Que lui prenait-il ? Nous allions mourir ici si nous ne faisions rien ! Était-ce là son plan ? Je peinais à le croire...
    
    Une éternité s’écoula ainsi, et rien ne vint. Ni Argöth, ni personne d’autre d’ailleurs. Pourtant le silence demeurait toujours aussi oppressant, aussi glaçant. La peur refluant quelque peu, la raison put se frayer un chemin jusqu’à mes pensées. Dévastateur ou non, son pouvoir n’avait la capacité que d’étouffer le chant de la magie, non mon ouïe humaine. Cette réflexion suffit, sembla-t-il, à me rendre l’usage de mon sens disparu. Alrüs chuchotait à mon oreille un discours incompréhensible, mais à la mélodie apaisante. L’entendre si calme en pareille circonstance me détendit quelque peu. Il dut le ressentir car mon partenaire relâcha un peu son étreinte pour s’écarter légèrement.
    
    - Ça va mieux ?
    
    Pouvait-on parler de mieux alors qu’il demeurait indifférent à la menace qui pesait sur nous ?
    
    - Selën ?
    
    Je haussai les épaules pour toute réponse, tentant un regard à la ronde que mon camarade interrompit aussitôt.
    
    - Argöth est mort, il n’est pas ici. Tu es son héritière, c’est ton propre pouvoir que tu entends.
    
    Je l’observais les yeux ronds, sidérée. Comment pouvait-il affirmer avec autant d’aplomb une idiotie pareille ? Mon pouvoir était un chant puissant quand celui d’Argöth était un silence pesant. Nous n’avions rien en commun !
    Je me figeai un instant. Nous n’avions rien en commun... Comment cela était-il possible ? Pourquoi ne l’avais-je pas remarqué jusque là ? Éthérés et Gærs leur correspondant résonnaient de manière similaire à mes sens particulier tandis qu’Argöth et moi... Quelles qu’en fussent les raisons, elles devraient attendre. Pour le moment, la présence du pouvoir du Dévastateur accaparait toutes mes pensées. Alrüs n’avait peut-être pas si tort, après tout. Le dernier Processus avait été fait avec le sang de l’Éthéré lui-même. Était-il possible que cette étrange variation de la magie m’eût été transmise ?
    
    L’étau de la peur se desserrant, je partis en quête du pouvoir. Si je ne pus attester que le silence émanait bien de moi, le retour entre mes mains du pouvoir familier chassa en un instant la menace qui pesait sur nous. Mon cœur s’apaisa enfin et le poids qui pesait jusque là sur ma poitrine disparut. Alrüs avait vu juste, quelque chose m’échappait pourtant il avait raison. Le jeune homme daigna enfin me lâcher, toutefois son attention demeura rivée sur moi.
    
    - Que s’est-il passé ?
    
    À nouveau, je feignis l’indifférence.
    
    - Rien du tout.
    
    Je ramassai mon couteau tombé au sol et le rangeai sous le regard accusateur de mon compagnon. Il ne me croyait de toute évidence pas, pourtant il ne dit mot quand je me tournai vers le manoir.
    
    - Ça suffira pour aujourd’hui. Je suis fatiguée, rentrons.
    
    C’était bien la première fois de ma vie qu’il me tardait de pouvoir me noyer dans le brouhaha de Chäsgær.
    

Texte publié par Serenya, 21 janvier 2020 à 09h28
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