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Tome 2, Chapitre 2 Tome 2, Chapitre 2
Alrüs et moi attendions dans un silence méditatif que le manoir se réveillât, qu’Elyam ou n’importe lequel de nos mentors fît son entrée pour éclairer nos théories. Puisqu’ils s’étaient appliqués à ce que mon partenaire n’apprît rien, il y avait fort à parier que la conversation à venir serait houleuse. Ils n’auraient cependant guère le choix : il était impossible désormais de revenir en arrière.
    
    Après avoir découvert les premières écailles noires sur mon bras gauche, mon compagnon et moi nous étions appliqués à vérifier une à une mes mutilations. Les obscures intruses étaient partout. D’après les dires du jeune homme, elles habillaient chacune des plaies qu’il avait dû panser à l’aide de ses maigres moyens. Avec cet accident, j’avais donc gagné de nouvelles écailles, et probablement quelques pointes si on en croyait les cicatrices dures et noires qu’avaient laissées celles que j’avais perdues durant le voyage.
    
    Nous avions ensuite passé le reste de la nuit à tenter d’expliquer ce phénomène. Alrüs s’était montré catégorique : si certains héritages variaient de couleur suivant les générations de Gær, jamais aucune modification de ce genre n’avait été observée chez une même personne. Au sein de la meute, par exemple, les plus anciens présentaient un pelage noir alors que les autres, dont faisait parti mon compagnon, tiraient plutôt sur le châtain. Quant aux deux petits derniers qui s’exerçaient encore, ils affichaient un poil clairement gris. Ces différences s’expliquaient sans mal avec l’usage de différents flacons de réactifs au fil des ans, produit qui avait dû être obtenu de divers individus. Or, dans mon cas... Argöth était un être unique, le champion du pouvoir, et de quelque manière qu’avait été obtenu le réactif le concernant, il ne pouvait donner de multiples résultats. J’avais songé un instant que cette variation de couleur pouvait résulter de la différence entre le Processus habituel et mon exposition au sang du Dévastateur, toutefois Alrüs m’avait rapidement fait remarquer que cela était aussi illogique que le reste. C’était pourtant là la seule explication que nous avions. Nos mentors avaient eu deux semaines pour y songer, ils sauraient certainement nous expliquer ce phénomène.
    
    Aux pas qui nous parvinrent enfin du couloir, Alrüs se détendit. Il s’agissait de toute évidence d’Elyam et elle serait sans aucun doute bien moins sévère vis à vis de l’intrusion de mon camarade que le colosse ou même Dinaë. Quand la guérisseuse se glissa dans la chambre, elle ne parut pas même surprise d’y trouver le jeune homme.
    
    - Bonjour vous deux.
    
    Alrüs secoua la tête, un sourire au coin des lèvres.
    
    - Tu n’as pas vraiment l’air étonnée... Qu’est-ce qui m’a trahi ?
    
    La vieille Gær leva les yeux au ciel en déposant ses flacons sur la table de chevet.
    
    - J’avais prévenu Toyën que le seul moyen de t’interdire l’accès était de poser un piège devant la porte... Estime-toi heureux qu’il ne soit finalement pas prêt à aller jusque là !
    
    Sa remarque déclencha l’hilarité générale puis, une fois le calme revenu, Elyam se mit à l’œuvre, examinant et enduisant de baume mes nouvelles mutilations.
    
    - Je n’ai rien contre les visites nocturnes, mais pensez tout de même à dormir un peu. Vous avez des petites mines, tous les deux.
    
    Je ne savais ce qu’il en était pour Alrüs, en revanche dans mon cas, j’avais suffisamment dormi ces derniers jours pour savoir que ce que lisait la Gær grelottine sur mon visage n’était pas dû à la fatigue.
    
    Le silence s’installa le temps que la guérisseuse exerçait son art, seulement interrompu par une remarque ou une question de cette-dernière, toutes centrées sur ma santé. Rangeant ses fioles, elle laissa échapper un sourire compatissant.
    
    - C’est bien la première fois que je vous vois aussi muets.
    
    À aucune occasion, tout du long de ses soins, elle n’avait fait référence à la couleur étrange de mes écailles. Elle avait œuvré comme si rien n’avait changé et s’attendait manifestement à ce que nous fassions de même. Si son comportement m’incitait à aller en son sens pour quitter au plus vite les lieux et quérir les informations voulues à la bibliothèque, il n’en était pas de même pour mon camarade. La remarque de la vieille Gær le fit se redresser soudain.
    
    - Et maintenant ? Toyën va changer ses consignes et vous allez jouer tous les trois à cache-cache avec nous ou il a l’intention de venir nous parler.
    
    Sa remarque amusa manifestement son interlocutrice qui s’apprêtait à quitter la pièce.
    
    - Il n’y a rien à cacher. Je vais le prévenir que vous l’attendez.
    
    De fait, le colosse fit bientôt son entrée, accompagné de Dinaë. Si nos échanges se limitèrent un moment aux banalités habituelles, notre silence attentionné en demandait bien plus. Quand Gær Toyën se décida enfin à en venir au sujet qui nous intéressait, son attitude, bien différente de celle qu’il avait pu aborder par moments ces dernières années, me convainquit qu’Elyam avait dit juste : ils ne cherchaient pas à nous cacher quoi que ce fût, ils étaient tout simplement aussi perplexes que nous. Ce n’était pas tant mes étranges écailles, qu’ils avaient eux aussi mis sur le compte de ce Processus particulier, qui les inquiétaient, mais la perte totale de ma maîtrise du pouvoir. Ma gorge se serra à l’idée que, par sécurité, ils estimassent préférable de me garder en isolement tant que le problème ne serait pas réglé. Et s’il ne se réglait jamais ? Je ne pouvais imaginer passer le restant de mes jours entre ces quatre murs. Cette seule pensée suffit à réveiller mes vieux démons et la soif de liberté qu’ils charriaient.
    
    - Je ne contrôle peut-être plus le pouvoir, pourtant il ne m’a échappé à aucun moment ! C’est problématique pour la chasse, j’en conviens, mais qu’importe : Argöth est mort, la guerre est terminée.
    
    Devant les regards sceptiques fixés sur moi, je lâchai un soupir.
    
    - La magie est capricieuse, c’est vrai. Tantôt elle hurle à mes oreilles et l’heure d’après elle se fait si silencieuse qu’elle pourrait n’avoir jamais existé. Quoi qu’il en soit, ces inconvénients n’ont d’effets que sur moi, je ne suis en aucun cas un danger pour vous !
    
    Quelques regards interrogateurs s’échangèrent, aussi en profitai-je.
    
    - Je ne peux palier à ce soucis qu’en m’entraînant, or je ne peux pas le faire ici...
    
    - Je l’aiderai. Nous n’aurons qu’à nous exercer à l’extérieur, comme à l’époque. Personne ne risquera rien.
    
    L’intervention de mon compagnon me fit sourire, toutefois cette réaction s’effaça bien vite devant les faciès sérieux de mes mentors. Leurs craintes étaient de toute évidence bien plus profondes, et je soupçonnai que mes écailles fraîches n’y étaient pas étrangères. Cependant, Gær Toyën finit par céder dans un soupir.
    
    - Très bien, essayons ainsi. S’il y a la moindre chose suspecte, vous filez vérifier avec Dinaë que tout va bien, c’est bien compris ?
    
    Nous acceptâmes sans sourciller. Ce n’était après tout pas la première fois que ma surveillance échoyait à la vieille Gær. Je n’y voyais pas d’inconvénient, tant qu’on me laissait retrouver un semblant de normalité.
    Mon excitation à cette idée se noyait néanmoins dans mes craintes. Replonger dans le quotidien de Chäsgær, c’était avant tout me confronter à mes confrères, leurs réactions face à cette atrocité qu’ils devaient certainement qualifier d’exploit ou à mes étranges mutilations. Il me faudrait aussi retrouver Aën, que notre dernière séparation avait profondément attristé. Comme mon nouvel isolement avait dû l’inquiéter ! Je n’y avais pas songé une seule fois depuis mon réveil pourtant les angoisses tues de mes professeurs déteignaient sur moi, me faisant craindre soudain d’être une quelconque menace pour le petit. Néanmoins, ces peurs irraisonnées ne pouvaient concurrencer mon besoin vital d’air frai, d’horizon sans mur ni barreaux. Les premières inquiétudes affrontées et chassées, je ne doutais pas de savourer ce retour chez moi, dans un monde enfin engagé sur la voie de la paix.
    

Texte publié par Serenya, 14 janvier 2020 à 09h43
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