Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 1 Tome 2, Chapitre 1
Tout était lumineux, si lumineux, et je n’étais plus seule. Son aura éblouissante chassait mes ténèbres aussi sûrement que son corps lové dans mon dos ma solitude. Il était de retour, il était auprès de moi. Ce simple constat suffisait à me faire monter les larmes aux yeux. Je n’aurais plus jamais à souffrir des monstres tapis dans l’obscurité. Je n’aurais plus à endurer l’abandon. Je n’aurais plus à endurer la douleur...
    
    Tout ceci n’était qu’un rêve, je le savais bien. Un doux mirage qui, sous l’éclairage de la conscience, se déchirait pour révéler l’acerbe réalité. Dans les ténèbres environnantes, la souffrance, omniprésente, délimitait ce monde toujours plus obscur, mon monde. Murmures nerveux et gémissements le peuplaient, le rendant plus sordide encore. Mon être tout entier me faisait l’effet de se déchirer de l’intérieur, le pouvoir tantôt hurlant tantôt sombrant dans un mutisme glaçant, aux grés de sa folie. Je ne voulais pas de cette vie, pourtant mon corps ne m’accordait aucun autre choix. Une lente agonie pour un crime certainement des plus odieux dont je ne parvenais toutefois pas à me souvenir. Mes pensées étaient bien trop dispersées entre songes et réalité pour cela, de même que les sifflements répétés ou autres grognements ne m’aidaient en rien eux non plus.
    
    - Faire confiance à un Éthéré ou espérer que Gær Naevën se lance à notre recherche et le fasse par ici... Tu parles d’un plan.
    
    La voix, parfois grondante, le plus souvent épuisée, hantait régulièrement ces cauchemars qu’était le monde réel.
    
    - Attends-moi, je ne gambade pas aussi vite que toi... Sais-tu seulement où tu m’emmènes ?
    
    Une secousse disloqua un peu plus mes chairs tandis qu’un sifflement répété me vrillait les tympans.
    
    - Bien sûr que tu sais où tu vas. Es-tu encore dans notre camp, là est la véritable question...
    
    La litanie cessa enfin, mais uniquement pour me malmener davantage encore. J’eus alors l’impression qu’on jetait mon corps au bas d’une falaise. Dans ma chute, une masse s’abattit sur mon visage, m’obstruant le nez et la bouche.
    
    - Chut. J’ai cru entendre... Ce n’est pas vrai, il nous a retrouvés !
    
    Oui, il était de retour, et je me lovai contre lui et sa lumière pour fuir ce monde dont je ne voulais pas. Ce ne serait malheureusement qu’un maigre réconfort : lui comme moi n’étions pas vraiment là. Le rêve durerait un temps, mais ce ne serait jamais rien de plus.
    
    J’errais ainsi une éternité entre lumière trompeuse et ténèbres douloureuses, néanmoins ces dernières l’emportaient toujours plus, m’attirant inexorablement à elles. Un éclair de souffrance plus vif que les autres me traversa soudain. J’y puisai la force d’entrouvrir les paupières. Une silhouette se pencha aussitôt sur moi, cependant son contact glacé sur mon front me parut tout aussi insupportable que le reste.
    
    - Encore un peu de courage, Selën. Nous avons trouvé un chariot, le retour à Chäsgær n’en sera que plus rapide. Tiens bon.
    
    Les mots glissaient sur ma conscience sans que je parvinsse à en saisir le sens. La voix qui les portait, en revanche, éveillait quelques échos en moi. Alrüs. Un murmure en moi souffla alors que tout irait bien.
    
    Un ballottement des planches de bois dans mon dos fit glisser ma tête sur le côté, et mon attention avec elle. J’observai alors le jeune homme étendre le bandage de mon bras à ma main où certaines écailles ou pointes avaient laissé leur place à des plaies purulentes. Je ne me souvenais pas m’être blessée pourtant ceci expliquait que je me sentisse si mal. Ne supportant plus la brûlure du pansement sur mes chairs à vif, je me réfugiai dans la quiétude de la lumière. Blottie à nouveau contre lui, j’aimais à penser que ce n’était point un songe dans ma cruelle réalité, mais une douce réalité au sortir d’un terrible cauchemar. Après tout, c’était ainsi que ma vie se rythmait ces dernières années...
    
    Lorsque mon corps protesta à nouveau suffisamment pour me ramener à lui, je plissai les paupières, éblouie par un éclairage bien réel cette fois. Une ombre différente m’observait désormais et les échos de pouvoir que me transmirent ses mains glissant sous mon dos et mes jambes me confirmèrent qu’il s’agissait bien de la personne que j’avais cru reconnaître : Gær Toyën. Des ordres fusaient de toutes parts, l’agitation autour effleurait ma conscience de ses nombreux bruits de pas, de voix, de bêtes, pourtant je ne percevais rien d’autre de Chäsgær ou de ses occupants que les grondements tranquilles du cigoï. Un signal d’alerte résonnait timidement dans un recoin de mon esprit, m’incitant à m’inquiéter du silence qui régnait sur le manoir si assourdissant à l’accoutumée, mais je n’en avais simplement pas la force. Le colosse veillait sur moi, c’était tout ce qui m’importait pour le moment.
    
    L’idée d’être de retour chez moi, en sécurité auprès de ceux qui m’étaient chers, me convainquit de lutter pour demeurer en ce monde-ci, pour ne pas céder au réconfort mensonger de la lumière. Mon corps entier brûlait, le pouvoir se déchaînait soudainement pour disparaître à mes sens la seconde suivante, toutefois tout serait mieux à cette douceur inquiétante qui ne pouvait mener qu’à ma fin. Et ce fut le cas, durant un temps du moins.
    
    Avec les rumeurs dans les couloirs, des images commencèrent à remonter des brumes de mes souvenirs. Mes doigts agrippant les épines d’un særak. La caresse vaporeuse d’Argöth sur ma peau. Ma lame plongée jusqu’à la garde entre ses écailles de ténèbres. Son sang sur mon couteau de chasse. Mon sang. Argöth était mort. Je l’avais tué de mes propres mains. Ce constat qui aurait pourtant dû me réjouir, l’accomplissement de cette mission qui était mienne depuis mon premier Processus, me plongea dans un désarroi tel que je m’abandonnais alors aux mirages de mon songe sans plus trouver la volonté de lui résister. Néanmoins, à chaque fois que cela m’arrivait, des filaments brûlants au chant familier s’appliquaient à m’arracher à ma quiétude. Gær Toyën n’était pas le seul de mes mentors à veiller sur moi...
    
    Puis, mon chagrin insurmontable se mua en peine sourde à mesure que la fièvre s’estompait. J’avais commis l’irréparable, je me sentais plus sale que jamais, pourtant j’y survivrais. Que demeurait-il de mon pouvoir, cela en revanche était encore un mystère. La mort d’Argöth avait anéanti toute notion de maîtrise sur son héritage. Dans les meilleurs moments, seuls mes bandages recouvrant mes écailles et autres pointes attestaient de mon statut de Gær. Le monde, quant à lui, demeurait aussi silencieux que dans mon enfance. Toutefois, dans les pires moments, le manoir hurlait tant à mes oreilles, la magie se lamentait à un point tel, que le seul répit qu’Elyam pouvait m’offrir se résumait à quelques heures d’inconscience à l’aide de l’une de ses décoctions.
    
    Je crus longtemps que mon mal était une conséquence directe de la disparition du Dévastateur, une punition du pouvoir en quelque sorte. Puis, lorsque j’eus l’esprit assez clair pour cela, je reconnus les symptômes du Processus. Personne n’avait abordé le sujet en ma présence, néanmoins les rumeurs qui me parvenaient confirmaient ma théorie. Et s’il apparaissait désormais que je survivrais à ce Processus involontaire, l’inquiétude demeurait présente dans tous les regards, imprégnait le moindre comportement. Bien plus que ma capacité à encaisser cette cinquième épreuve sans l’aval de Dinaë, c’était ses circonstances même qui inquiétaient. Le sang d’Argöth s’était directement mêlé au mien, non cet étrange produit qui faisait de nous des Gærs. Là était tout le problème. Était-ce cette particularité qui rendait mon pouvoir si chaotique ou était-ce seulement la preuve que j’avais subi le Processus de trop ? Cette question hantait tous les esprits sans que personne ne parvînt à y répondre pour le moment. Pour ma part, je tâchais de ne pas trop y songer. J’avais rempli ma mission, après tout. Tant que j’y survivais, peu m’importait que ce Processus ne fît plus de moi une Gær, bien au contraire.
    
    Tandis que ma convalescence suivait son cours, les visites de mes mentors et d’Elyam se firent plus longues, plus bavardes... plus détendues. Si Dinaë préféra s’en abstenir, Gær Toyën me félicita, mais avec une retenue que je ne lui connaissais pas. Mon chagrin n’avait échappé à personne et bien qu’ils ne le comprissent sans doute pas, tous le respectèrent. Alrüs, en revanche, brilla par son absence. Toutefois, cela ne m’étonna guère : je l’avais écarté lors de mon combat, je me doutais qu’il réagirait ainsi.
    
    Il apparut pourtant une nuit, profitant de l’assoupissement du manoir pour se glisser dans ma chambre, à l’infirmerie. Je m’attendais à le trouver grognon, voire en colère, aussi fus-je étonnée de le découvrir ouvertement inquiet. Il profita de ma surprise pour me détailler d’un air circonspect. Manifestement satisfait, il vint s’installer au pied du lit avec un soupir.
    
    - Comment te sens-tu ?
    
    Je ne sus que répondre. Il y avait toujours tant de pensées contradictoires qui me traversaient l’esprit depuis notre retour... Finalement, je haussai les épaules.
    
    - Mieux.
    
    Il acquiesça sans ajouter le moindre mot et le silence s’installa entre nous. Un sourire en coin étira mes lèvres tandis que je brisai ce moment de gêne.
    
    - Tu as fini de bouder...
    
    Je m’attendais à voir mon compagnon protester, s’indigner, cependant il parut juste blessé.
    
    - C’est vraiment ce que tu crois ?
    
    Il se rembrunit un moment avant de se décider.
    
    - Ils m’ont interdit de te voir. J’ai cru que tu étais mourante, ou pire encore, que tu avais sombré... Puis j’ai commencé à trouver ça long. Que veut tant cacher Toyën ? Que nous as-tu encore fait ?
    
    Je n’avais jusque là aucune idée des agissements de nos mentors alors comment aurais-je pu lui répondre ? Devant ma perplexité, Alrüs émit un claquement de langue en se redressant.
    
    - Toyën et ses mystères...
    
    D’un mouvement de menton, il désigna mes mains pansées.
    
    - Ça donne quoi ?
    
    J’étais partagée entre curiosité et crainte depuis mon réveil, toutefois la première l’emporta avec la question d’Alrüs. J’inspirai profondément avant de m’appliquer à libérer mon bras gauche. Le bandage abandonné sur mes couvertures, mon compagnon lâcha un juron.
    
    - Ils espéraient cacher ça combien de temps exactement ?
    
    Je laissai sa question sans réponse, trop absorbée par ma découverte. Au creux de mon bras, là où s’étaient ouvertes mes blessures, ainsi que çà et là parmi mes écailles dorées, s’en étalaient désormais d’autres à la noirceur absolue.
    

Texte publié par Serenya, 7 janvier 2020 à 10h19
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 1 Tome 2, Chapitre 1
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1540 histoires publiées
710 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Livia
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés