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Tome 1, Chapitre 87 Tome 1, Chapitre 87
Remonter la travée ravagée qu'avait ouverte Argöth dans sa chute avait quelque chose de surnaturel, presque onirique. Les traînées fluorescentes laissées par les mousses et les champignons écrasés donnaient au paysage un côté macabre dont je me serais passé avec joie. Je marchais avec toute la détermination dont j'étais capable vers mon péché ultime, vers ce dénouement inespéré auquel personne n'avait osé trop croire. L'absolution dans la damnation… Ce combat avait-il le moindre sens ? Il le fallait pourtant sinon tous les Gærs comme les Éthérés qui avaient souffert, étaient morts pour que ce jour, cet instant vint enfin, l'auraient été en vain. Je ne pouvais accepter cette idée.
    
    Je le retrouvais finalement, le terrible Dévastateur, le champion du pouvoir, l'âme de la vengeance. Argöth avait beau être l'Éthéré le plus puissant, le plus destructeur que ce monde eût jamais porté, il se révélait finalement sans défense face aux reliques de son être même, à cet héritage qui coulait dans mes veines. Terrassé par son propre pouvoir et ses créations… Quelle ironie pour un être d'une telle prestance.
    
    L'amas de nimbes râlant tressautait au rythme irrégulier de sa respiration laborieuse, pourtant je demeurais sur mes gardes. Sa douleur irradiait jusque dans le silence de sa puissance toutefois, si elle devait être insupportable, elle n'était en rien mortelle. Il en faudrait plus pour que le pire cauchemar d'Avëndya se délitât enfin dans le néant dont il n'aurait jamais dû s'extraire. Arbalète levée, corde tendue, je me tins prête tandis que j'entamais le contournement de la créature à la recherche de sa tête, les mains tremblantes et le souffle court. Cependant, ce maudit serpent s'était enroulé sur lui-même en un nœud inextricable qui m'empêchait de discerner les extrémités de son corps. Je ne pouvais me permettre de laisser durer plus longtemps ce petit jeu, nous le savions tous les deux. J'avais déjà usé de plus de puissance que je ne l'avais encore jamais fait, mon corps tremblant n'était pas seulement dû à l'affrontement insensé de mes sentiments. Si Argöth me résistait encore un peu, je n'aurais plus la force de le terrasser. Il pourrait alors fuir le temps de se régénérer, ou pire. L'idée de l'exécuter de mes mains me rendait malade, néanmoins je me refusais à le laisser m'échapper.
    
    Je cherchai en moi l'écho du pouvoir et, avec un crépitement, sa lueur se lova docilement dans mon arme. La seconde d'après, je pressai la détente. Mon trait fila jusqu'à ma proie pour pénétrer ses chairs vaporeuses. Ce n'était pas un tir puissant, ce n'était point là l'objectif. Lorsque l'Éthéré dressa sa gueule infâme vers le ciel pour rugir sa complainte, j'avais déjà retendu ma corde. Je visai alors la tête puis assenai avec une froide détermination le coup de grâce. Soudain noyée dans l'ivresse de la chasse et mon besoin désespéré d'oublier l'abjection de mon acte, un tressaillement de joie anticipée me parcourut, vite étouffé par le juron que je lâchai en constatant qu'une fois encore le Dévastateur était parvenu à bouger au dernier moment. Toutefois mon trait traversa sa gorge déjà malmenée, emportant tant d'ombres que la tête massive en fut presque détachée de son corps. Presque seulement. Le maître des Éthérés s'effondra sans plus chercher à se protéger, à l'agonie, mais toujours vivant. Sa résistance face à la mort était aussi terrifiante qu'elle prolongeait ma propre torture. Cependant, une autre constatation me préoccupait bien plus. Une fois encore, je l'avais manqué. Argöth était certes un adversaire redoutable, pourtant j'avais déjà affronté bien plus mobile que lui. Avec un peu de volonté, j'aurais aisément pu corriger mes tirs pour qu'ils réagissent aux mouvements de leur cible. Avec un peu de volonté… Là était le sujet de mon inquiétude. J'avais beau renier autant que possible le malaise qui bouillonnait en moi, était-il envisageable qu'il entravât mes gestes, endormît mes réactions ? Je ne pouvais me permettre de me battre contre moi-même en sus de ma proie. J'étouffai la part de mon être qui s'horrifiait de tout ceci pour me noyer dans ma détermination et le chant glorieux du pouvoir. J'abandonnai alors mon arbalète puis tirai mon couteau de chasse de son fourreau. Dans l'état où il était désormais, Argöth ne pourrait guère se débattre, je ne risquerais pas ainsi de voir mon tir manquer une fois encore sa cible.
    
    Un sifflement laborieux salua ma sortie du couvert des arbres et deux pupilles dorées se posèrent aussitôt sur moi. Un tressaillement parcourut le pouvoir avec une difficulté douloureuse.
    
    Abattu par celle que je m'évertue de sauver depuis tant d'années… Quelle ironie… Regarde-toi. Qu'es-tu devenue ? Qu'ont-ils fait de toi ?
    
    Un frisson glacé me figea à ce discours. Ces mots éveillaient, remuaient quelque chose enfoui en moi. Jusque là, Argöth n'avait parlé que de liberté, propos empruntés au pouvoir qui avaient un sens tout autre, bien plus funeste, dans sa gueule. Pour la première fois, il parlait de me sauver, mais de quoi ? De qui ? Lui qui menaçait l'humanité, avait tenté de s'en prendre à Chäsgær même, m'avait affronté avec une rage véritable et une réelle intention de me tuer… Comment lui, plus que quiconque, pouvait prétendre vouloir me sauver ? Que signifiaient donc ses propos ?
    
    Lorsque j'avisai que ma lame n'était plus pointée vers ma proie, mais vers le sol, je compris et me ressaisis. Il tentait de me distraire, voilà tout. Une ultime perfidie d'un monstre à l'agonie. Il était si convaincu de sa défaite imminente qu'il tentait sa dernière chance. Forte de cette conviction nouvelle, je resserrai ma prise sur la garde de mon couteau tandis que, mâchoires crispées et muscles tendus à l'extrême, j'invoquai ma lumière dans la lame. Alors, d'un bond terrible, je l'enfonçai de toute sa longueur dans le crâne de l'Éthéré qui émit un rugissement effroyable en réponse. Tremblante, nauséeuse, la vue déjà brouillée, la panique m'enserra le cœur en constatant que la créature vivait toujours. Avec toute l'intensité de mon désespoir, j'invoquai l’ensemble de ma puissance dans la lame déjà fichée dans les chairs vaporeuses. Sa croissance soudaine et anarchique déchiqueta ce qui demeurait de ma proie. Avec un dernier râle d'agonie, l'Éthéré se délita, libérant ce monde de sa présence, me libérant du poids si lourd de son héritage.
    
    Qu'il en soit ainsi…
    
    Avec ces dernières paroles disparut Argöth, le Dévastateur. Épuisée, mon corps n'était qu'une vague sensation autour de mon être. Seuls demeuraient la lame dans ma main et le liquide visqueux qui la recouvrait. Du sang… Le sang noir d'Argöth… Alors se brisa en moi une digue jusque là insoupçonnée. J'avais craint le gouffre qu'ouvrirait la mort de l'Éthéré dans le pouvoir, or je m'étais trompée. La fin du Dévastateur ne me plongea pas dans le silence redouté, bien au contraire. Le pouvoir, jusque là étouffé par sa présence, se mit soudain à hurler à mes sens. Une ode affreuse à la peine, à la douleur, à l'horreur de ce que j'avais osé commettre. Il était le silence et les ténèbres pourtant sa disparition me précipita dans une prison d'obscurité où plus rien ne pourrait jamais m’atteindre. La lumière, mon dernier salut, était mort de la pire des manières qui fût, déchiqueté de mes propres mains. Argöth… Mon pauvre Argöth… Mon cher Argöth… Pourquoi devait-il toujours tant souffrir ? Pourquoi devait-il endurer une fois encore les affres de la mort, qui plus était de mes mains ? Comment avais-je pu commettre une telle atrocité ? Quelle folie m'avait conduit à détruire ainsi le seul qui s'inquiétait encore de mon sort ? Comment étais-je supposée vivre avec ce fardeau ? Comment pouvais-je encore trouver la force de vivre après pareille tragédie ?
    
    – Selën, qu'est-ce que tu fous ?
    
    La bulle de douleur amère qui m'engloutissait éclata lorsque mon regard plongea dans la pupille unique d'Alrüs. Je clignais longuement des paupières pour chasser les derniers vestiges poisseux du cauchemar éveillé qui m'avait saisi, puis baissai les yeux pour comprendre ce qui avait tant indigné mon compagnon. Je ne pus dire quand je m'étais assise dans la mousse qui avait été le témoin de mon atrocité, mais le problème n'était pas là. La main du jeune homme enserrait fermement mon poignet tandis que mes doigts étaient crispés sur la garde de mon couteau. La lame qui avait massacré Argöth. Une lame couverte de sang. Rouge. Mon attention s'égara un moment dans cet éclat écarlate, aspirée par la profondeur de cette teinte.
    
    – Selën, lâche-le.
    
    Pourquoi cela était-il si important ? Argöth était mort désormais, plus rien n'importait.
    
    – Bon sang, ressaisis-toi !
    
    Avec un juron à demi étouffé, un pied vint écraser au sol la lame dans ma main. Je levai un regard hagard vers Alrüs, mais celui-ci était occupé à fouiller dans la sacoche à sa ceinture. Il en sortit un large bandage enroulé avant d'attraper sans ménagement mon poignet gauche. La douleur que ce mouvement déclencha me fit baisser à nouveau les yeux. Rouge. Mon bras était rouge. Sur les portions de peau que les écailles dorées avaient épargnées, mes chairs s'ouvraient sur un flot de sang vermeil. Alors je compris ce qui avait tant indigné mon compagnon : j'avais célébré ma victoire tant espérée en m'ouvrant les veines… Pourquoi ? Un rire amer, presque fou, m'échappa.
    
    – Tu vois, c'est exactement pour ça que tu ne peux pas sans cesse me mettre à l'écart. Je te laisse deux minutes et voilà le résultat.
    
    Une grimace m'échappa tandis qu'il serrait le pansement sans ménagement. La douleur pulsait dans tout mon bras, remontant à chaque battement un peu plus vers mon cœur. J'avais un mauvais pressentiment. Toutefois la tête me tournait de même que je me sentais trop épuisée pour y prêter attention. J'avais chaud, j'avais mal, Alrüs était à mes côtés… La situation était tout autant familière qu'incongrue.
    
    – Tu m'écoutes ?
    
    Je secouai la tête devant la pupille scrutatrice qui ne me lâchait pas.
    
    – Fais un effort. N'abandonne pas maintenant. Il me faudra une éternité pour retrouver notre route sans guide. Demande au særak de nous mener au village le plus proche.
    
    Je suivis son geste et découvris le troisième særak, le dernier rescapé, allongé non loin.
    
    – Désolée…
    
    Ma voix se brisa sur un sanglot qu’Alrüs ignora pour me tirer sur mes deux pieds.
    
    – Plus tard les excuses, d'abord il faut te soigner. Le village, Selën !
    
    J'avais chaud et la douleur cognait toujours plus, s'approchant de ma poitrine. Debout, mon malaise s'accentua. Ma respiration se coupa en un hoquet surpris lorsque le feu qui s'était glissé en moi referma ses griffes avides sur mon cœur puis explosa soudain dans tout mon corps. Un cri muet s'étrangla dans ma gorge, le monde bascula sous mes yeux. Je devinai, plus que je ne vis, Alrüs me soutenir jusqu'à ce que je fus allongée. Cependant, le ciel obscur étendu devant mes yeux ou la mousse sous moi n'existaient déjà plus. Seul demeurait le feu familier et sa souffrance atroce.
    
    – Selën, pitié. Ne me fais pas ça, pas ici !
    
    Avais-je déjà entendu autant de détresse dans la voix de mon compagnon ? J'en doutais, cependant mes chairs mises à mal accaparaient trop mes pensées pour pouvoir l'assurer avec certitude. Mon corps au supplice s'arqua pour toute protestation et je me blessai la gorge dans un hurlement terrible qui n'était pourtant qu'une pâle imitation de ce qu'avait enduré Argöth. La juste sentence pour celle qui avait commis l'irréparable. J'étais presque soulagée de découvrir ainsi que je n'aurais guère à vivre longtemps avec mon péché. Une nouvelle vague, plus terrible que tout ce que j'avais connu jusque là, déferla dans tout mon être pour me précipiter dans les ténèbres qu’un monstre tel que moi méritait.
    
    
~*~

    
    Ici s'achève donc L'héritage d'Argöth. Un énorme merci à vous pour avoir suivi les aventures de Selën et Alrüs jusqu'ici. Une petite pause va être nécessaire avant d'enchaîner sur la suite, mais je reviens très vite avec L'ombre d'Ænya, second et dernier volume de la saga ! :D

Texte publié par Serenya, 10 septembre 2019 à 07h45
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