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Tome 1, Chapitre 86 Tome 1, Chapitre 86
Mes compagnons filaient à toute allure, bondissant de buissons en talus, de fourrés en coteaux, sans jamais ralentir. Allongée sur l'encolure de ma monture improvisée, je me laissais guider en tâchant de ne pas trop songer à Alrüs. Le jeune homme me reprocherait sans aucun doute longtemps ce coup bas, mais cela m'allait. Gær Toyën avait eu raison d'hésiter à le prévenir : mon camarade était un élément important de Chäsgær et, même sans cela, je ne pouvais décemment pas le laisser se mettre en danger sans une meilleure raison que celle de m'accompagner. Je ne me leurrais cependant pas. Si je prenais de l'avance, il n'en continuerait pas moins à me suivre. Il ne dépendait plus que de moi de venir à bout de ma proie avant qu'Alrüs ne m'eût rejoint. À condition que cela fût seulement possible… Je chassai ces sombres pensées d'un mouvement de tête agacé et me concentrai sur ma victoire. Les deux særaks semblaient au moins acquis à ma cause, tout excités qu'ils étaient de partir en chasse pour moi. Envieuse de leur assurance inébranlable, je plongeai dans les échos de leur pouvoir, y retrouvai ma foi immense en mon projet, en nous, en moi. La liberté, notre liberté à tous, était à portée de crocs. Le pouvoir n'aurait plus à souffrir de ses bourreaux, les Gærs n'auraient plus à se damner. Amputer la magie d'un être comme Argöth serait une perte incommensurable, pourtant c'était là un sacrifice nécessaire. Le dernier, pour qu'Avëndya eût à nouveau une chance de connaître la paix. Le Dévastateur vaincu, l'humanité pourrait mesurer la chance qui lui était offerte, les gouvernements pourraient œuvrer à ne jamais plus répéter les erreurs du passé. Un dernier mort qui sauverait tant de vies…
    
    Le silence bourdonnant fut soudain omniprésent. Je sentis soudain ma gorge se nouer tandis que mon cœur tambourinait déjà dans mes oreilles. Argöth approchait, il serait sur nous d'un instant à l'autre. Fébrile, je demandai au særak de me laisser descendre puis les envoyai, lui et son comparse, se cacher dans les buissons. Je ne pourrais jamais abattre le Dévastateur d'un seul tir aussi devais-je mettre de mon côté l'effet de surprise. Je n'espérais guère que leur maître n'eût pas conscience des deux Éthérés cachés, mais je gardais l'espoir qu'il ne les crût pas capable de l'attaquer. Et s'il s'avérait que mon ennemi n'avait effectivement rien à craindre d'eux, je préférais être assez loin de mes compagnons pour avoir le temps de les voir se retourner contre moi. Aux premiers sons de frottements dans l'air et de craquements d'arbres, ma main vola vers mon arbalète. Toutefois je suspendis mon geste. Argöth se jetterait sur moi sans autre forme de procès s'il me découvrait armée ou ne serait-ce que menaçante. Notre première rencontre s'était soldée par une entrevue curieuse, j'aspirais à recréer cette situation.
    
    Un souffle caverneux, presque ronronnant, précéda de peu l'apparition de l’imposante tête anguleuse entre les troncs. La langue bifide darda dans ma direction, son propriétaire manifestement intrigué de me découvrir seule dans cette clairière, bras écartés pour qu'il saisît que je n'étais pas une menace. Je pris une inspiration tremblante, priant pour avoir une voix ferme, convaincante.
    
    – Comme tu l'avais dit, j'ai su te trouver…
    
    Le silence se fit plus imposant à ma déclaration, étouffant tant le pouvoir que je percevais à peine la présence des deux embusqués. Je ne pouvais qu'imprégner ma puissance de cette promesse de liberté qui avait embrasé la magie jusque là en espérant que cela suffirait pour que les særaks me demeurassent fidèles. Argöth profita de ce court instant de distraction pour s'approcher tout près de moi, trop près… Je regardais, fascinée, les ombres et la lueur du pouvoir danser sur les écailles immatérielles. J'observais alors avec une terreur certaine ma main aller à la rencontre de l'Éthéré. Mon esprit se figea quand le museau du Dévastateur vint s'y lover. Mes pensées hurlaient de bondir en arrière, de m'emparer de mon arme avant qu'il ne fût trop tard, mais mon corps n'en avait que faire. L'Éthéré ne parut pas remarquer le trouble qui m'envahissait : sa tête défila sous mes doigts tandis qu'il me contournait avec langueur. Un bonheur incongru parcourut alors tout mon être dans un frisson. Lorsque ses naseaux vinrent effleurer mon autre main, le corps sinueux glissant sous la première, un écho fit vibrer le pouvoir.
    
    Alors tu as enfin compris…
    
    Ses mots brisèrent le charme qui s'était emparé de mes chairs aussi retrouvai-je la parole.
    
    – J'ai compris beaucoup de choses ces derniers temps.
    
    La mélancolie qui transparaissait dans ma voix me surprit. Je réalisai alors que je luttais depuis un moment déjà contre les larmes. Argöth reprit sa place devant moi, un écho soucieux planant autour de lui.
    
    Ta souffrance touche à son terme. À présent que tu as retrouvé la raison, nous allons pouvoir te libérer.
    
    Cette déclaration me fit à la fois sourire et frissonner tant les sens que l'on pouvait lui donner était nombreux. Ce fut toutefois la peine qui l'emporta quand une larme glissa le long de ma joue. Argöth avait invoqué le feu ardent de la liberté et, avec lui, mon projet ainsi que ma détermination. Sa perte serait terrible, j'en avais d'autant plus conscience désormais, pourtant je ne pouvais renoncer. Mon être tout entier se déchirait à cette idée, néanmoins le devoir l'emporta. J'avais bien trop soif de liberté pour moi, pour nous, pour y renoncer. Ma voix ne flancha pas, elle se fit même porteuse de ma résolution dans ma déclaration.
    
    – Tu te trompes Argöth, ce n'est pas moi qu'il faut libérer. Je serai celle qui nous libèrera tous.
    
    Un rugissement furieux me répondit tandis que l'Éthéré assenait un violent coup de queue sur le sol derrière lui.
    
    Comment peux-tu encore et toujours les défendre ?
    
    Un sourire amer étira mes lèvres.
    
    – Je ne parle pas que des Hommes…
    
    … je libèrerai aussi les Éthérés !
    
    Mes mots surprirent le champion du pouvoir, son indécision teintée d'espoir mit à mal le barrage que je tentais de dresser en moi. De nouvelles larmes dévalèrent mes joues et un sanglot brisa ma voix.
    
    – Mais rien ne sera jamais possible tant que tu te dresseras entre les Hommes et les Éthérés !
    
    Ma détresse jeta un voile d'amertume sur l'aura d'Argöth qui se mua aussitôt en une haine féroce.
    
    Si c'est ce que tu penses, alors tu es perdue !
    
    Mon sang se glaça soudain à la seconde où je compris : le Dévastateur allait me massacrer, sans l'ombre d'un doute. Une seule question subsistait : parviendrais-je à brandir mon arme puis à l'apprêter à temps pour tirer ? Ma main se portait déjà au crochet à ma ceinture afin de libérer mon arbalète quand la masse terrible fondit sur moi. Je tombai en arrière dans un vain espoir de gagner du temps alors qu’un hurlement terrible s'échappait de la gorge d'Argöth, le détournant suffisamment de moi pour qu'il me survolât à une distance à peine supérieure à mon bras tendu. J'eus le temps de voir l'un des særaks accroché à sa gorge et crus deviner le second sur son échine aussi profitai-je de ma position pour tirer un trait aussi puissant que possible dans le ventre exposé de l'Éthéré. Un nouveau cri terrible vibra jusque dans mes chairs et je roulais sur le côté, ma main volant déjà à la corde de mon arme pour la retendre. Du Dévastateur, il ne subsistait que l'extrémité de sa queue s'enfonçant dans les ténèbres, dernier témoin de sa fuite. Je m'élançai sur ses traces, vite rejointe par l'un de mes compagnons de chasse sur le dos duquel je sautai.
    
    Tous libres !
    
    La promesse joyeuse résonnait dans le pouvoir et je l'approuvais alors que la silhouette de notre proie se dessinait à nouveau à portée de vue. Sa taille gênait Argöth plus qu'elle ne l'aidait dans ces sous-bois et je supposais qu'il ne s'envolait pas au-dessus des frondaisons dans l'espoir de me semer plus facilement. À moins qu'il ne fût déjà trop blessé pour cela ? Je n'osais y croire. Un nouvel hurlement se répercuta entre les arbres, suivi d'un glapissement quand le serpent de ténèbres parvint à se débarrasser de son assaillant. Le vide qui m'engloutit lorsque, deux coups de mâchoires plus tard, mon courageux særak disparut, me laissa suffocante. Il faillit ainsi me faire perdre le contrôle de mon second tir. Je me ressaisis toutefois à temps, la soif de vengeance embrasant mes veines, et je guidais mon trait jusqu'au flanc de l'infâme. Sa douleur fit trembler jusqu'aux arbres autour. Alors la réplique ne tarda pas : le mouvement que je perçus sur ma droite ne m'accorda que le temps de lever un bras protecteur avant l'impact. Dans la ferveur du combat, je n'avais pas réalisé que le særak nous avait menés à portée du Dévastateur.
    
    Je roulai-boulai contre bois, mousses ou roches pour m'immobiliser enfin, sonnée. La peur s'époumonait dans tout mon être pourtant je ne me relevai qu'avec difficulté et lenteur. Les yeux brillants de haine d'Argöth étaient braqués sur moi, néanmoins une autre crainte me prit à la gorge. Mon arme ! Je tâtonnais frénétiquement autour de moi, finalement je l'aperçus à quelques mètres. Faisant abstraction de la silhouette qui volait droit sur moi, je me dressais sur mes deux pieds et m'élançai maladroitement en quête de mon maigre salut. Je refusais de ne jeter ne serait-ce qu'un œil en direction de ma fin. Je ne savais que trop bien comment contempler l'inéluctable me figerait sur place, me pousserait à abandonner. Je glissai dans la mousse, me baissant plus que nécessaire pour m'emparer de mon arme. Je ne compris la cause de ce mouvement que lorsque des pattes puissantes prirent appui sur mon dos. Précipitée au sol par la masse inattendue, je me redressai juste à temps pour assister au terrible spectacle du second særak se jetant dans la gueule grande ouverte du Dévastateur, toutes pointes hérissées.
    
    – Non !
    
    Je m'époumonai en vain, je le savais. Alors je liai mon pouvoir à la créature, soutenant sa puissance de la mienne. Je la perçus un long moment, tandis qu'Argöth se tordait de douleur dans un rugissement étranglé, fouettant le sol, fendant la roche, abattant des arbres dans sa chorégraphie frénétique. Puis le gouffre se rouvrit dans le pouvoir et j'oubliai tout. Ne demeurait que cette horrible perte d'un enfant de la magie qui s'était sacrifié pour moi. Les sanglots s'emparèrent de mon être sans que je ne pusse plus résister, je me recroquevillai sur moi-même, sur cette souffrance terrible.
    
    C'est de ta faute. Ils saignent par ta faute. Ils meurent par ta faute. Cesse de combattre. Cesse de les faire souffrir. Cesse de me faire souffrir !
    
    La détresse d'Argöth me prit tant à la gorge qu'elle eut sur moi l'effet d'une douche froide. Sans plus y songer, seulement guidée par une détermination glacée, je levai mon arbalète et tirai le trait le plus puissant dont j'étais capable en direction de la gueule avide qui se jetait à nouveau sur moi. L'infâme lui-même ne pouvait l'éviter à cette distance, mais il parvint tout de même à serrer les mâchoires puis basculer sur le côté, épargnant ainsi son crâne. Ce ne fut pour autant pas suffisant pour le sauver. Son corps d'ombre déjà fragilisé par les précédentes attaques, tout particulièrement le suicide du særak, s'éventra au contact de ma lumière qui remonta toute la longueur de l'être sinueux, emportant avec elle une bonne moitié du serpent qui se dissipa dans le hurlement le plus glaçant qu'il m'eût été donné d'entendre. L'esquive maladroite de mon tir amena Argöth à s'écraser parmi les arbres et la mousse à quelques mètres de moi dans un fracas assourdissant. Ce qui demeurait de son être disparut au cœur d’un nuage de poussière mêlée de débris qu'il projeta en dérapant sur le sol jusqu'aux confins des ténèbres. Figée, l'esprit encore ancré à l'image de mon tir déchirant le titan, une terrible conclusion se fraya un chemin jusqu'à ma conscience. Argöth était effroyablement blessé, mais il vivait encore. Je devais me hâter de l'achever avant qu'il n'eût l'opportunité et la force de fuir. L'horreur de cette pensée provoqua un puissant haut-le-cœur que j'eus toutes les peines du monde à réprimer. Puis, le corps secoué par les sanglots ainsi que le dégoût, j'agrippai mon arme puis me lançai, à pas chancelants, sur les traces de ma proie.
    

Texte publié par Serenya, 3 septembre 2019 à 08h51
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