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Tome 1, Chapitre 84 Tome 1, Chapitre 84
Un raclement de gorge me rappela à la réalité tandis que je m'étais perdue dans la contemplation du perron du manoir.
    
    – S'il avait décidé de nous accompagner, il serait déjà là. Alrüs est peut-être plus téméraire que la moyenne, ce n'est pas pour autant son genre de s'exposer inutilement au danger. Allons-y.
    
    J'acquiesçai, mais à la dernière déclaration seulement et souris au reste du discours. Ce portrait de mon compagnon ramena à mon souvenir le jeune Gær qui m'avait ri au nez lorsque je lui avais demandé de défendre mon village du morghorïn. Je ne pouvais comprendre à l'époque l'extravagance de ma supplique, néanmoins son conseil de savoir choisir ses combats m'avait marqué et je l'avais pris, à l'époque, pour un couard. Il s'agissait bien plus de survie élémentaire en vérité, toutefois cela correspondait bien au descriptif de Gær Nævën. En effet, Alrüs avait un jour été ce jeune homme. Puis il avait fait le mur pour m'accompagner dans ma chasse au særak, m'avait suivie face aux cigoïs, m'avait épaulée dans notre traque aux morghorïns… Son refus manifeste de reformer notre équipe, notre meute, pour cette mission me blessait quelque peu, je devais le reconnaître. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un certain soulagement : si je lui avais promis de ne plus l'écarter, ce n'était pas de gaieté de cœur que je m'étais préparée à l'idée de l'exposer à la menace qu'était Argöth.
    
    J'emboîtai le pas à Gær Nævën en silence, me mordant la lèvre pour faire barrage à cette nouvelle vague d'émotions qui remuaient en moi. La séparation d'avec Aën avait déjà été difficile et si j'étais parvenue à lutter face aux larmes du petit, l'absence d'Alrüs mettait à mal le barrage déjà fragilisé. Je détournai le regard vers la plaine, espérant ainsi que mon trouble échapperait à mon confrère.
    
    Je n'eus toutefois pas à lutter longtemps. À peine étions-nous parvenus au sommet de la première hauteur qui entourait Chäsgær que l'écho familier de chuchotements me parvint. Un large sourire me barra le visage tandis que je m'immobilisais pour me tourner vers le manoir. Une silhouette passait tout juste le portail au pas de course pour nous rejoindre, cependant je n'avais nul besoin de distinguer ses traits pour connaître son identité. Mon accompagnateur eut un grognement surpris puis nous conservèrent le silence jusqu'à ce que mon camarade nous eût rattrapés, son sourire insolent sur les lèvres.
    
    – Désolé pour le retard, mais si madame coup-de-tête avait daigné prendre sa décision plus tôt, j'aurais eu le temps de me préparer au lieu de devoir abandonner mon petit-déjeuner à peine entamé…
    
    L'air narquois m'était adressé pourtant il récolta un soupir agacé de Gær Nævën.
    
    – Depuis hier soir, tu avais tout le temps nécessaire de te préparer…
    
    La surprise passa sur les traits du jeune homme et il parut chercher confirmation dans mon regard avant de corriger.
    
    – Au temps pour moi…. Il semblerait qu'il ait fallu toute la nuit à Toyën pour se décider à me transmettre l'information… Enfin, maintenant que nous sommes au complet, en route !
    
    Notre compagnon involontaire leva les yeux au ciel avant de se remettre en mouvement et j'allais faire de même lorsqu'Alrüs me fit signe de le laisser prendre un peu d'avance. Quand nous fûmes à bonne distance, nous lui emboîtâmes enfin le pas. La voix de mon compagnon se fit plus basse pour être entendue de nous seuls.
    
    – Alors quel est le plan ? Nous attendons la fin de la chasse ou tu as prévu de lui fausser compagnie avant ?
    
    Mon cœur manqua un battement tandis que je me sentais blêmir. Ma réaction amusa beaucoup le jeune homme.
    
    – Tu n'imaginais tout de même pas avoir leurré Toyën, si ?
    
    Ma grimace répondit pour moi.
    
    – Dans ce cas, pourquoi a-t-il accepté que j'accompagne Gær Nævën ?
    
    Alrüs y réfléchit un long moment avant de finalement hausser les épaules.
    
    – Va savoir… Peut-être qu'il s'est dit que tu ferais le mur s'il refusait. Peut-être qu'il a apprécié que tu ais eu la délicatesse d'au moins faire semblant de lui demander son avis. Peut-être qu'au fond, il espère qu'il se fait des idées.
    
    La moue qui me vint fut la seule réponse que je trouvais. Après un court silence, le jeune homme reprit, sur un ton bien plus sérieux.
    
    – Ou peut-être qu'il a pleinement foi en tes capacités, mais que son attachement pour toi lui interdisait de te confier une mission aussi folle. Tu y as pensé ?
    
    Je secouai la tête. Non, je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle, mais mon mentor avait plus d'une fois prouvé que son côté bourru, voire agressif, cachait avant tout l'affection qu'il avait pour chacun des habitants du manoir. L'hypothèse d'Alrüs présentait tout de même une faille.
    
    – S'il a confiance, pourquoi lui a-t-il fallu toute la nuit pour se décider à te prévenir ?
    
    Un rire amer échappa à mon compagnon.
    
    – Si tu veux mon avis, le problème venait plutôt de moi. Je pourrais te gêner, te distraire si tu dois me protéger en plus d'affronter Argöth. Ou te déstabiliser si je suis blessé ou pire… Je suis content qu'il ait accepté que cette décision nous revienne.
    
    J'acquiesçai d'un mouvement de tête toutefois ma curiosité l'emporta.
    
    – Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
    
    Alrüs eut un rictus amusé avant de me répondre.
    
    – Il est venu me trouver pour m'annoncer que tu te mettais en chasse d'Argöth sous couvert d'une mission avec Gær Nævën, que tu avais demandé à ce que j'en sois prévenu, mais que c'était à moi de choisir si je t'accompagnais ou pas. Comment as-tu pu imaginer un seul instant que je ne viendrai pas ?
    
    Je me hâtai de corriger sa remarque.
    
    – Je savais pertinemment que tu accepterais. Je crois qu'une part de moi voulait s'assurer que tu ais une porte de sortie et espérait que tu l'empruntes.
    
    Avec une moue moqueuse, mon compagnon désigna le manoir.
    
    – Je fais demi-tour si tu préfères…
    
    Je lui agrippai le bras puis allongeai le pas.
    
    – Trop tard ! Tu as préféré prendre le risque de finir une fois encore blessé, tu ne peux plus changer d'avis désormais !
    
    Nous rîmes ensemble et je fus surprise de constater qu'une grande tension, que je n'avais pas remarquée jusque là, s'envola alors. La présence d'Alrüs à mes côtés le mettait en danger pourtant je ne pouvais nier qu'elle m'était indispensable. Ironiquement, je me sentais plus en sécurité à ses côtés. Je n'eus toutefois pas l'occasion de m'appesantir sur cette idée.
    
    – Tu ne m'as pas répondu : quand filons-nous ?
    
    Je souris à la question.
    
    – Le morghorïn fait parti de mon plan. Une fois localisé, je renverrai Gær Nævën à Chäsgær et nous poursuivrons sans lui.
    
    Alrüs tiqua à mon explication.
    
    – Quelle place occupe ce maudit crapaud dans ton plan génialissime ?
    
    Je me doutais que cette partie ne lui plairait pas, mais il commençait à me connaître désormais.
    
    – Il va nous mener à Argöth. S'il peut m'aider à l'affronter, ce ne sera pas un mal.
    
    – Parce que combattre au milieu de deux titans, dont un semant le feu autour de lui, te paraît être une idée viable ?
    
    Le jeune homme s'était presque étranglé sur sa remarque. Je devais reconnaître que présenté ainsi mon plan paraissait parfaitement idiot.
    
    – J'ai demandé la première chasse, je n'ai pas vraiment choisi… Cela n'en ferait pas moins un allié puissant si je parviens à le retourner contre Argöth.
    
    Une grimace contrariée me répondit.
    
    – Puis-je te suggérer de chasser le morghorïn comme prévu avant de trouver un Éthéré plus raisonnable pour jouer les guides ?
    
    Un frisson glacé me parcourut l'échine à cette idée. J'avais pris la décision de mettre un terme à cette guerre, pas de la poursuivre.
    
    – Argöth sera le seul Éthéré que j'affronterai durant cette chasse, et il sera le dernier.
    
    Alrüs ouvrit la bouche, mais il se ravisa, cherchant ses mots avant de se lancer.
    
    – Dans ce cas, laisse Gær Nævën s'en occuper. Avec un allié pareil, nous aurions autant de chance de mourir brûlés que déchiquetés par le Dévastateur.
    
    Il n'avait pas tort cependant je ne pouvais assurer demeurer de marbre devant l'exécution d'un Éthéré de plus. Sans compter que Gær Toyën avait dit que les créatures se montraient tranquilles ces derniers temps. Accepter de nous débarrasser du morghorïn, c'était prendre le risque de devoir rechercher un remplaçant durant plusieurs jours.
    
    – Nous verrons une fois sur place.
    
    Je ne pouvais guère promettre plus, toutefois Alrüs s'en contenta.
    

Texte publié par Serenya, 18 août 2019 à 20h58
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