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Tome 1, Chapitre 82 Tome 1, Chapitre 82
– S'il te plaît Selën, ouvre cette porte.
    
    Alrüs était probablement le plus têtu des habitants du manoir. S'ils se relayaient avec Gær Toyën, Dinaë et Elyam, il était de loin celui qui passait le plus de temps devant l'huis clos. Je ne savais pas vraiment combien de temps s'était écoulé depuis que je m'étais retranchée dans ma chambre, mais une chose était sûre : je n'avais pas la moindre envie d'avoir à affronter quiconque pour le moment. En premier sur ma liste, le pouvoir, dont les murmures accusateurs rampaient en bordure de mes sens.
    
    – S'il y a quelqu'un à qui tu peux ouvrir, c'est bien moi non ?
    
    Un sourire amer m'échappa. En vérité, la porte était seulement close, nullement verrouillée, cependant j'y avais apposé une telle volonté de repousser quiconque que pas un seul de mes visiteurs n'avait essayé de faire jouer le loquet. Mon compagnon ne faisait pas exception. Oui, la présence du jeune homme commençait à me manquer et s'il y avait une seule personne capable de me comprendre en ces murs, c'était bien lui, ou tout du moins ferait-il l'effort d'envisager les évènements de mon point de vue. Cependant, céder pour lui reviendrait à devoir rapidement le faire pour les autres. Je ne tenais pas à expérimenter de visu la joie d'Elyam, le soulagement du colosse, la gratitude de la vieille Gær tandis que leurs pouvoirs me reprocheraient ce que eux célébraient. Cette immonde trahison avait peut-être sauvé une vie, cela n'en rendait pas moins le geste atroce. J'étais à la fois soulagée d'être venue en aide à l'un de mes mentors et horrifiée de ce que j'avais fait. Comment pouvais-je espérer que quiconque me comprît quand je n'y parvenais pas moi-même ?
    
    Des murmures du côté de la porte me tirèrent de mes sombres réflexions. Lorsque l'huis pivota, je me recroquevillai dans le recoin où je m'étais retranchée et opposai toute ma volonté aux intrus téméraires. Une vague protestation me parvint, puis le bruit de la porte qui se refermait, enfin des pieds légers qui se précipitèrent dans ma direction. Une masse se jeta sur moi tandis que deux petits bras s'ancraient de part et d'autre de mon cou dans une berceuse murmurée. Je reconnus sans mal mon petit intrus. Je profitai égoïstement du réconfort de sa présence silencieuse un long moment. Il était un des rares occupants du manoir à pouvoir ignorer mon pouvoir et, de fait, il était également un des seuls à ne pas porter en lui les reproches de la magie. Tout ce que je percevais d'Aën était ce vague écho innocent, cette promesse que lui aussi, un jour, perpétuerait le péché des Gærs en faisant sien tout en dénaturant un pouvoir qui ne lui appartenait pas. Je glissai mes bras autour du petit corps si chaud, si serein, et l'attirai à moi. Jamais. Jamais je ne pourrais accepter qu'une telle chose arrivât à cet enfant, ni à aucun de ceux qu'abritait Chäsgær. Argöth avait raison, les Gærs étaient des monstres, des bourreaux du pouvoir, mais c'était son existence à lui qui les y avait contraints. Son existence et quelques puissants. Rien qui ne fût irrémédiable en somme, rien qui n'eût déjà de solution, en vérité. Argöth devait disparaître pour que s'envolât avec lui la menace que représentaient les Éthérés, puis il suffirait à Chäsgær de reprendre son rôle de protecteur, de médiateur. La cohabitation serait à imposer à certains, mais elle fonctionnait, Blanchiles en était la preuve. Un autre avenir était possible que celui où l'humanité regarderait, bien à l'abri dans ses cités, des innocents se couvrir les mains de sang. Un avenir que j'étais la seule, ou presque, à entrevoir. Qu'importait, puisque j'en étais la clef.
    
    Aën remua contre moi aussi m'écartai-je, croisant son regard pour la première fois depuis qu'il avait fait irruption dans ma chambre. Ses grands yeux inquiets rivés sur moi, je l'observais enchaîner quelques mouvements de ses mains puis son expression devint interrogatrice. Je l'avais déjà vu de nombreuses fois communiquer ainsi avec ses camarades ou ses professeurs, et je m'étais promis d'apprendre son langage particulier. Malheureusement, je n'avais guère eu le temps jusque là de ne retenir que quelques rudiments. Ce ne fut qu'avec une grimace navrée que je lui répondis. Il leva les yeux au ciel avec un soupir presque théâtral avant de croiser ses mains sur son ventre dans une grimace exagérée puis il me pointa du doigt, à nouveau dans l'attente. Avec un sourire amusé, je passai une main dans ses cheveux.
    
    – Non, mon grand, je ne suis pas malade.
    
    Il parut à la fois surpris et soulagé, alors il désigna la porte. Je secouai la tête, me tassant dans mon coin.
    
    – Je préfère ne voir personne pour le moment.
    
    La mine d'Aën s'assombrit aussi l'attrapai-je pour le serrer contre moi.
    
    – Toi, ce n'est pas pareil. Tu peux venir autant que tu le veux. Tu peux même aller dire aux autres que je vais bien. Ils laisseront peut-être ma porte tranquille comme ça…
    
    Le petit acquiesça avec un sourire ravi et fila dans le couloir. Il y eût quelques chuchotements, mais je ne cherchais pas à savoir ce qui se disait. Finalement, Aën réapparut bientôt, portant fièrement un plateau garni. Il fallut que les odeurs alléchantes me parvinssent pour que je réalisasse que j'étais affamée. Ce soir-là, nous partageâmes mon dîner puis le petit fit ce qu'il n'avait plus réclamé depuis longtemps : il s'installa dans mon lit sans attendre mon avis et nous dormîmes ensemble.
    
    Aën se révéla être, les jours qui suivirent, un allié des plus précieux. Outre sa présence, qui chassait efficacement mes réflexions sans fin, il jouait les éclaireurs et s'assurait que le couloir était vide avant que je ne me décidasse à m'avancer sur le seuil de ma porte. Je n'allais jamais plus loin et ce n'était point là l'objectif de ces sorties. Le but était seulement de me frotter au pouvoir, de mesurer l'impact que mon acte avait eu sur ma relation avec la magie. Lorsque je réalisais que les derniers relents réprobateurs qu'il me semblait percevoir étaient le fruit de mon imagination ou de ma culpabilité, je décidai qu'il était temps. Temps de ne plus avoir peur, temps de ne plus me cacher, temps de protéger ce qui m'était cher sans tenir compte des camps, des barrières. Temps de saisir la seule chance qui demeurait en ce monde pour qu'il retrouvât la paix.
    
    Mes peines, mes doutes, jusqu'aux malheurs qui avaient jonchés ma vie, tout découlait de cette guerre insensée que livrait l'humanité au pouvoir. Or le seul espoir pour que les Hommes acceptassent de vivre aux côtés des Éthérés passait par la fin d'Argöth. J'ignorais si j'avais les capacités de venir à bout d'un tel monstre, mais j'étais la seule à pouvoir y prétendre. Si j'échouais, au moins n'aurais-je plus à subir l'agonie des Éthérés et ce sentiment de trahison qui m'étouffait. Si, par chance, je parvenais à remplir mon rôle, alors pourrais-je peut-être imaginer gagner suffisamment en renommée, en reconnaissance, pour faire entendre la voix de la raison et pousser les puissants à abandonner cette folie. Nous ne pourrions jamais revenir en arrière, retrouver le monde de lumière tel que Dinaë l'avait connu par le passé, néanmoins nous pourrions toujours essayer de l'approcher. Mon mentor pourrait même être un pilier de ce projet : elle était, après tout, la mémoire d'Avëndya et un témoin des diverses missions qu'avait eu à accomplir Chäsgær. Si chacun remplissait son rôle, tout devenait possible. Et cela commençait par moi.
    
    Je savais que Gær Toyën refuserait de me laisser partir au hasard pour dénicher ma proie, tout comme il s'opposerait à l'idée de m'envoyer face à Argöth si, par chance, un rapport dévoilait sa position. En revanche, il finirait par avoir besoin de moi sur le terrain si je lui faisais part de ma volonté de reprendre la chasse. La proie n'avait pas vraiment d'importance du moment que je pouvais franchir les grilles du manoir.
    
    « Si tu reviens à la raison, tu sauras où me trouver… »
    
    Argöth avait vu juste, en un sens. Je n'avais guère besoin de savoir où il se terrait pour le dénicher. N'importe lequel de ces pauvres hères dressaient entre lui et moi suffirait à le trahir. Puisqu'il les commandait, tous devaient avoir le moyen de me guider à lui.
    
    Aën parti en éclaireur pour s'assurer que le bureau d'Elyam était vide, je remontais le couloir. Presque aussitôt, le pouvoir ambiant s'agglutina à mes sens.
    
    Je te libèrerai…
    
    J'avais toujours vu dans cet écho un espoir ou une menace pour ma seule personne, or il prenait en ce jour, à la lueur de ma détermination nouvelle, des airs de promesse longtemps oubliée, enfin retrouvée. Je serrai les poings et allongeai le pas.
    
    Je nous libèrerai tous !
    
    L'allégresse soudaine qui me répondit gonfla mon cœur d'assurance quant à la voie que j'avais choisie.

Texte publié par Serenya, 6 août 2019 à 10h48
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