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Tome 1, Chapitre 80 Tome 1, Chapitre 80
Je luttais une éternité avec mes ténèbres menaçantes ou ces chairs honnies, meurtries, appelant mon salut, pleurant la lumière. Lorsque je plongeais dans un sursaut au cœur d'un rêve de couleurs et d'éclats tamisés, j'observais un long moment le décor si douillet de même que ces membres hybrides qui s'agitaient sous mes yeux avant de comprendre qu'il s'agissait de ma chambre, de mon corps. L'intense soulagement qui s'empara de tout mon être embua ma vue. J'étais vivante, j'étais libre. L'attaque d'Argöth n'avait été qu'un terrible cauchemar de plus.
    
    – C'est toujours aussi effrayant de te voir si soulagée à chaque réveil.
    
    J'avisai seulement alors Alrüs pelotonné sous une couverture, au fond d'un fauteuil, dans le coin de la pièce. Avec un sourire amusé devant mon air égaré, il s'extirpa de son cocon de laine pour venir me rejoindre.
    
    – Comment te sens-tu ?
    
    Je pris quelques instants pour sonder mon être avant de répondre.
    
    – Plutôt bien.
    
    Une toux me prit à la sollicitation de ma gorge sèche.
    
    – J'ai soif.
    
    Alrüs acquiesça et se pencha au-dessus du pichet trônant sur ma table de chevet. Il s'en empara finalement avec une grimace d'excuse.
    
    – Je vais te chercher ça.
    
    Je le remerciai puis le regardai se glisser dans le couloir, tirant la porte dans son dos sans la claquer pour autant. Il ne devait pas avoir fait plus de quelques pas lorsque la voix de Gær Toyën résonna. Je ne pus toutefois saisir rien de plus que la tension certaine qui régnait dans leur échange. Finalement, le colosse fit irruption dans la pièce, le jeune homme sur les talons. Cependant, notre mentor fit volte-face avant que mon camarade n'eût pu faire un pas de plus dans la chambre.
    
    – Qu'allais-tu faire ?
    
    Alrüs fronça des sourcils en suivant le regard du colosse, braqué sur le pichet. Il répondit de toute évidence à contrecœur.
    
    – J'allais chercher de l'eau…
    
    – Fais donc ça.
    
    Gær Toyën le poussa doucement, mais fermement, dans le couloir puis il ferma la porte derrière lui, avant de revenir à moi. En trois enjambées, il avait tiré le fauteuil, occupé quelques instants auparavant par Alrüs, à mon chevet et s'y laissa tomber avec un soupir épuisé. Je lui trouvai soudain les traits tirés, de plus l'ombre dans son regard et son sourire ne présageait rien de bon. Il n'hésita qu'une poignée de secondes avant de se lancer dans un monologue précipité.
    
    – Ce que tu as fait, réussir à repousser Argöth et son armée, c'est déjà beaucoup. Personne ne te blâmera de quoi que ce soit. Dans l'idéal, j'aimerais te laisser le temps de récupérer mais… tu es la seule à peut-être pouvoir y faire quelque chose et nous n'en avons plus, justement, du temps…
    
    Mon cœur accélérait un peu plus à chacun de ses mots. Qu'avais-je fait que l'on ne me reprocherait pas ? Mon professeur remua dans le fauteuil avant de reprendre.
    
    – Le contrôle que tu as pris sur les pouvoirs de tes camarades a mis à mal la maîtrise de nombre d'entre eux sur la magie. Dinaë s'est fait un devoir de remettre tout le monde sur la bonne voie et, grâce à elle, nous n'avons perdu personne, mais…
    
    Le colosse secoua la tête, terriblement las tout à coup.
    
    – Elle n'a pas tenu compte de ses propres limites.
    
    J'achevai son discours d'un murmure glacé.
    
    – Et à présent, c'est elle qui perd le contrôle…
    
    Gær Toyën acquiesça en silence, amer. Je devinai alors que les disputes avaient dû être nombreuses entre mes deux mentors avant de parvenir à ce regrettable résultat. Si je comprenais désormais mon implication dans cette situation, je ne saisissais en revanche pas ce que le colosse espérait de moi. Mon incompréhension devait s'afficher sur mon visage car mon professeur reprit, sur un ton plein d'espoir.
    
    – Quoi qu'il arrive, tu ne seras pas responsable. Je ne veux pas que tu te sentes coupable d'avoir échoué, je voudrais seulement que tu acceptes d'essayer…
    
    Ma gorge se noua tandis que je craignais de comprendre là où l'avaient mené ses réflexions.
    
    – Essayer quoi ?
    
    Gær Toyën eut un mouvement d'épaules, indécis, avant de m'éclairer.
    
    – Dinaë mise à part, tu es la seule, en tout Avëndya, à être capable de manipuler le pouvoir d'autrui, d’influencer sur son contrôle…
    
    La peur sema son venin glacé dans tout mon être tandis que je cherchais mes mots. Toutefois, mon mentor me devança.
    
    – Je sais parfaitement que tes précédentes expériences étaient à l'opposé du résultat recherché. En faisant l'inverse de ce que tu as fait sur Alrüs ou sur moi, tu pourrais peut-être…
    
    – Je risquerais surtout de la condamner !
    
    Vibrants de crainte, mes mots avaient surgi seuls, interrompant mon professeur dans son fol espoir. Pourtant, si la tristesse vint teinter son regard, je n'y vis nulle trace d'abandon.
    
    – Elle est déjà condamnée. Pour tout te dire, je craignais de devoir agir avant ton réveil. Quoi que tu fasses, tu n'aggraveras pas la situation, tu ne feras qu'accélérer l'inévitable. Néanmoins, s'il y a la moindre chance pour que tu parviennes à l'aider, je ne peux faire autrement que de te demander de la saisir.
    
    Dans la théorie, son raisonnement se tenait. Dans la pratique… Je ne comprenais déjà pas le mécanisme employé pour libérer le pouvoir de mes camarades alors parvenir à l'entraver… Sans compter que la demande de Gær Toyën revenait à nier l'harmonie que je recherchais instinctivement dans le pouvoir pour valoriser ces dissonances qui me perturbaient à longueur de journée. Cette idée me rendait bien plus malade encore que celle de condamner la vieille Gær de mes propres mains. Cependant, il s'agissait de Dinaë, et si nos idées divergeaient parfois, elle n'en demeurait pas moins un pilier de mon existence, un phare rassurant qui s'assurait que je maintinsse le bon cap. Alors, sans même y songer, ou seulement espérer quoi que ce fût, j'acceptai. Parce que Gær Toyën avait raison, parce que toute ma vie je me demanderais si j’eusse pu modifier son sort d'une quelconque manière.
    
    Le soupir de soulagement du colosse sema un frisson glacé sur tout mon corps. Comme il l'avait assuré, ma seule volonté de tenter ma chance lui suffisait, toutefois sa réaction me mettait face à ce que j'avais accepté : renier ma vision du pouvoir, aller à l'encontre de ce qui était, à mes yeux, l'état naturel, véritable, de la magie. Mon estomac se noua tandis que mon mentor m'entraînait dans le couloir, jusque sur le pas de la pièce réservée aux Processus.
    
    – Elle est très agitée, nous avons dû la sangler.
    
    L'explication du colosse effleura à peine mes pensées. Mon cœur tambourinait à mes oreilles et je me faisais l'effet d'une étrangère dans mon propre corps. Que m'avait-il pris d'accepter ? Il était évident que je ne pourrais que décevoir les attentes de mon professeur. Je n'étais qu'une imbécile !
    
    Toutefois, toutes ces réflexions s'envolèrent lorsque nous pénétrâmes la pièce. Je remarquai à peine Elyam, installée tout près de son maudit fauteuil, le visage défait, le regard suppliant, ni même Dinaë qui luttait contre ses entraves avec une vigueur que je ne lui connaissais pas et des suppliques inintelligibles. Non, mon attention était toute dévouée à ce qu'il y avait de plus beau dans cette pièce et, par là même, de plus terrible : le chant de saedrë, puissant, majestueux. Un pouvoir à la pureté proche de celle du pauvre hère livré aux flammes. Mes larmes coulèrent d'elles-mêmes à ces amères retrouvailles. Gær Toyën avait raison : Dinaë était condamnée.

Texte publié par Serenya, 23 juillet 2019 à 09h49
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