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Tome 1, Chapitre 79 Tome 1, Chapitre 79
Je demeurais figée ce qui me parut être une éternité avant de parvenir à prendre le dessus face à la terreur qui s'était jetée sur moi. J'inspirai en hâte puis émis les trois sifflements stridents de l'alerte. Le regard fixé sur la première rangée d'arbres, j'étais incapable de tourner le dos à la menace invisible pour rejoindre l'abri relatif du manoir. Je trouvai toutefois la force de répéter mon signal.
    
    Je te libèrerai.
    
    Le pouvoir chantait sa promesse, mais en cet instant elle prenait des airs de menace effrayante.
    
    – Selën !
    
    Alrüs arrivait, hors d'haleine. Je n'eus toutefois pas la force de me tourner vers lui.
    
    – Que se passe-t-il ?
    
    Comment lui avouer qu'un simple silence me glaçait les sangs ?
    
    Je te l'avais promis. Je suis enfin là.
    
    – Argöth…
    
    Ma voix n'était qu'un murmure creux. Si le Dévastateur s'attaquait en personne à Chäsgær, quelle chance avions-nous d'être encore là le lendemain ? Du coin de l'œil, je pouvais voir mon compagnon s'agiter nerveusement.
    
    – Quoi, Argöth ? Qu'y a-t-il ?
    
    – Il est ici.
    
    Un hoquet de stupeur me répondit et je devinais que le jeune homme scrutait lui aussi l'horizon.
    
    – Où ça ?
    
    Telle était la question. Tout ce que je percevais était cet effroyable silence tout autour de nous. Le sifflement d'alerte résonna à nouveau avant que je ne pusse répondre.
    
    – Partout… Nous sommes encerclés…
    
    Un juron résonna puis mon compagnon agrippa mon poignet pour m'entraîner dans sa course. À peine eûmes-nous franchi les grilles que Gær Toyën nous rejoignait. Je n'écoutais rien de leur échange et bientôt la voix grave du colosse se répercuta sur les murs du manoir tandis que la cloche carillonnait à tout va. Toujours absorbée par mon écoute du pouvoir, je me retrouvais avec une arbalète entre les mains. Alors un rire amer m'échappa.
    
    – Il est là pour moi. Si j'y vais, il vous épargnera peut-être…
    
    – N'y compte même pas.
    
    Je lançai un regard interrogateur à mon compagnon. Comment pouvait-il être aussi catégorique ?
    
    – Il est hors de question que tu y ailles seule.
    
    Un vague grognement d'acquiescement confirma sur ma gauche et je fus surprise d'y découvrir Aëlya, arme pointée vers la plaine.
    
    – S'il vient t'affronter, plus maigres seront ses chances face à nous tous. Si tu comptes rejoindre leur camp, je t'abattrai avant que tu ne fasses un pas au-delà de ces grilles. Dans les deux cas, tu restes ici.
    
    Un sourire amusé m'échappa. J'observais le temps d'un instant le manoir qui se vidait de ses occupants tandis que ceux-ci, armés comme nous, se répartissaient le long de la grille. La meneuse avait-elle raison ? Avions-nous réellement une chance de vaincre tous ensemble ? Je voulais y croire.
    
    Alors le pouvoir tressaillit violemment, semant un frisson dans tout mon corps qui se mua en chair de poule.
    
    – Comment ?
    
    Ce fut tout ce que je parvins à exprimer de ma confusion. Partout autour de nous, tout le long de la lisière, des éclats d'Éthérés s'extirpaient des sous-bois en ébranlant la magie. Un juron résonna en écho sur ma droite et ma gauche.
    
    – Je croyais qu'il n'y avait qu'Argöth !
    
    Je haussais les épaules à l'attention de mon compagnon.
    
    – Je n'ai pas senti les autres. Ils viennent… d'apparaître.
    
    Et ils continuaient, toujours plus nombreux. Cigoïs, crok'mars, særaks… Le Dévastateur avait emmené avec lui tout un panel de crocs, griffes ou pics en tous genres débordant de haine envers l'humanité et, surtout, les Gærs.
    
    – Comment ont-ils pu arriver jusqu'ici, aussi nombreux, sans que personne ne remarque rien ?
    
    La question d'Aëlya demeura sans réponse. Pour ma part, j'étais obsédée par un autre détail : comment pourrions-nous faire face à autant d'Éthérés quand plus de la moitié d'entre nous n'avait pas la puissance nécessaire pour abattre le plus faible de nos ennemis ? C'était un carnage qui nous attendait et la nausée me prit en imaginant ce qu'il adviendrait d'Aën ou des autres jeunes sans défense. Nous ne pouvions miser sur l'attaque, nous n'avions aucune chance. La défense en revanche…
    
    Tandis que l'ordre d'attaque vibrait dans le pouvoir, un plan me vint. Je n'avais pas la moindre idée de sa viabilité, mais quelle autre solution avions-nous ? J'abandonnai mon arbalète pour franchir en deux bonds l'espace qui me séparait de la grille, entraînant dans mon sillage des exclamations indignées. Je n'y portai aucune attention tandis que je plongeais dans le pouvoir sans retenue. Mains ancrées aux barreaux de métal, j'insufflai, à la manière de la lame magique de nos couteaux, toute la puissance dont j'étais capable dans la maigre barrière qui s'élevait entre nous et la harde chargeant. Un mur de lumière se dressa bientôt devant moi, glissant de part et d'autre pour se répandre sur toute la grille. Je doutais cependant d'avoir la force nécessaire d'englober ainsi tout le domaine.
    
    – Tu es un génie.
    
    Mon compagnon se glissa à mes côtés. Bientôt je sentis son pouvoir s'ajouter au mien. Je grimaçai aux quelques dissonances qu'il sema dans mon pouvoir, toutefois elles furent bientôt trop nombreuses pour les ignorer. Mes confrères ne voulaient que m'aider néanmoins leurs pouvoirs corrompus diminuaient l'efficacité de l'ensemble. Tâchant de ne pas agir directement sur leur source, je réagençai du mieux possible les différents chants du pouvoir pour obtenir un résultat plus harmonieux. Ce ne serait jamais parfait, mais il faudrait que cela allât. Aux premiers Éthérés se jetant dans notre barrière, je lâchai un glapissement plaintif. Notre protection tenait bon. Avec un peu de chance, Argöth comprendrait rapidement qu'envoyer ses hordes sur nous était vain.
    
    Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Les vagues d'Éthérés se jetaient vers leur perte sans faiblir un instant et le pouvoir à l'agonie m'entraînait dans sa torture. J'entendais vaguement Alrüs tentant de m'encourager, ou me réconforter, cependant mes sens étaient accaparés par la destruction du pouvoir. Je mourais avec lui un peu plus à chaque disparition. Maintenir le mur de lumière signifiait prolonger mon agonie, toutefois y renoncer c'était condamner tout le manoir. Je ne pouvais tous nous sacrifier pour ma seule personne alors je suffoquais à chaque seconde davantage encore.
    
    Arrêtez !
    
    Aux portes du désespoir, je tentais ma chance. Cependant, aucun ne m'écouta. La détermination qui les animait les rendait sourds à mes suppliques.
    
    Ils ne t'obéiront pas. Leur devoir passe avant leur volonté propre.
    
    Une vague d'horreur me saisit à cette idée sans que je ne pusse me l'expliquer.
    
    Faites-les cesser ! Ils ne font que mourir en vain !
    
    Ma détresse parut l'atteindre, mais il se ferma à ses échos. Je me retrouvais un moment submergée par l'abomination de ce génocide volontaire. Quel but poursuivait-il ? En quoi cela servait-il leur cause de mourir pour rien ?
    
    Je peux en créer autant qu'il me plaira. Il n'y a que toi que leur disparition affecte. Cesse donc de protéger tes bourreaux, laisse-moi entrer.
    
    Et lui offrir en pâture chacun de mes camarades ? Il n'en était pas question ! Un rugissement terrible fit alors tressaillir le pouvoir ainsi que tout mon corps. Des éclats de voix résonnèrent tout autour de moi et, lorsque le flot de mort cessa, j'osai ouvrir un œil.
    
    Mon cœur manqua un battement en découvrant la silhouette terrible d'Argöth se jetant sur moi, gueule ouverte. Mon contact avec le pouvoir suffit à confirmer que tous les autres Éthérés s'étaient précipités sur leur fin. Alors je pris instinctivement le contrôle de la masse de pouvoirs dépareillés pour la dresser face au Dévastateur qui l'esquiva de justesse. Je réitérai la manœuvre à son second assaut, alors le monstre cessa soudain son vol furieux, me rugissant toute sa frustration au visage, depuis l'autre côté du mur de lumière.
    
    Pourquoi ?
    
    Son désarroi me sauta à la gorge et je ne pus répondre.
    
    C'est toi qui m'as appelé ! Tu avais enfin reconnu que ce sont des monstres ! Pourquoi revenir en arrière ? Pourquoi protéger tes bourreaux ?
    
    Qu'espérait-il avec pareil discours ? Croyait-il pouvoir me faire flancher avec une ruse aussi grossière ? Puisqu'il semblait réellement attendre une réponse, je lui en adressai une sur un ton de défi.
    
    C'est mon rôle de les protéger comme de te vaincre. Tant que je serai en vie, jamais tu ne les toucheras !
    
    Un nouveau rugissement rageur ébranla le pouvoir et un puissant coup de queue vint s'écraser sur la barrière magique dans un hurlement de douleur.
    
    Pauvre folle. Si la raison te revient, tu sauras où me trouver…
    
    Et aussi sournoisement qu'il s'était glissé à la périphérie du pouvoir, son bourdonnement silencieux, de même que son éclat, disparurent dans les ténèbres du ciel. Je ne me relâchai pas pour autant, demeurant crispée sur mon pouvoir aussi sûrement que sur les barreaux de métal. Une éternité plus tard, un chuchotement vint me caresser l'oreille.
    
    – C'est bon, Selën. Il est parti, tu peux arrêter.
    
    Il avait disparu si prestement, comment ne pas craindre qu'il réapparût aussitôt ma garde baissée ? Un appel obscur résonna et je reconnus la personne à sa magie bien plus qu'à sa silhouette floue. Je glapis en devinant les doigts de Dinaë approchant mon poignet. Dans l'état où j'étais, je préférais ne pas songer à la douleur que provoquerait son pouvoir dissonant sur le mien. Puisqu'on ne me laissait pas le choix, je relâchai doucement mon emprise sur le mur de lumière et le laissai s'effriter à mesure que je rappelais le pouvoir. Toute lumière à nouveau en moi, les ténèbres s'emparèrent de mon être.
    

Texte publié par Serenya, 16 juillet 2019 à 08h38
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