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Tome 1, Chapitre 78 Tome 1, Chapitre 78
La cérémonie achevée, le déjeuner qui avait suivi s'était déroulé dans un calme morose qui ne ressemblait pas à Chäsgær. Ironiquement, cette situation rendait le vacarme du pouvoir acceptable. Je pensais pouvoir retourner m'enfermer à l'infirmerie en toute impunité dès mon repas avalé, cependant Alrüs avait d'autres projets. Sans m'expliquer quoi que ce fût, mon compagnon m'entraîna à l'extérieur, au-delà des grilles, jusqu'à un renfoncement de la plaine vallonnée à l'abri des regards. Là, il tira de la bourse à sa ceinture une bougie semblable à celles que nos confrères avaient allumées plus tôt. Le jeune homme me la tendit avec une grimace d'excuse.
    
    – En chaparder plus d'une n'aurait pas été discret, désolé, mais je me suis dit que ce serait toujours mieux que rien…
    
    Il me fallut quelques secondes pour comprendre et ma gorge se noua alors de cette attention. Alrüs, toujours prêt à me suivre dans la moindre de mes folies… Je le remerciai avec un murmure ému puis m'accroupis pour caler la bougie entre deux pieds de mousse. Mon compagnon s'assit en silence, manifestement décidé à partager ce moment avec moi. Je ne savais quoi faire exactement. Y avait-il, de toute manière, le moindre cérémonial pour pareil hommage ? Je concentrai le pouvoir en un fin faisceau et l'envoyai sur la mèche qui grésilla avant de s'embraser au contact de l'éclat aveuglant. Je m'abîmais alors dans la contemplation de la mèche, tâchant de ne pas songer que pareil feu, bien que bien plus puissant, avait ravagé un corps de bois quelques jours auparavant.
    
    Assise dans la mousse, genoux sous le menton avec mes bras noués autour, je laissais mes pensées vagabonder. C'était un bien maigre hommage, mais quels mots prononcer dans pareille situation et, surtout, pour qui ? Il n'y avait que moi pour pleurer des Éthérés, ou même un saedrë. Moi… et le pouvoir. Inconsciemment d'abord, je m'ouvris aux échos de magie environnants, au flot majestueux en moi.
    
    Je suis désolée…
    
    Cette pensée ne s'adressait à personne en particulier aussi l'écho réconfortant que me renvoya le pouvoir me fit-il monter les larmes aux yeux. Je luttais un long moment, toutefois ce contact compatissant de même que la douleur, semblable à la mienne, qui sourdait en arrière-plan eurent raison de mes maigres remparts. Je laissais finalement mon visage s'humidifier en silence.
    
    Toute cette douleur, cette peine, ne pouvait plus durer et je retrouvais dans la magie cette même volonté d'en finir avec ces pertes, de retrouver la paix. Néanmoins, cet espoir était aussi amer en moi qu'en lui. Une liberté qui ne pouvait s'acquérir qu'après tant de souffrances apparaissait bien ironique. Morts ou prisonniers de nos camps… Existait-il réellement une quelconque liberté pour tous ?
    
    Ne pleure plus, je veille sur toi.
    
    Un sourire amer étira mes lèvres. Voilà qui était encore plus ironique : nous brandissions la magie pour nous protéger des incarnations de sa colère, de sa vengeance. Nous nous étions emparés d'un pouvoir qui n'était pas nôtre pour en exterminer les rejetons et nous exigions désormais de lui qu'il poursuivît son œuvre infanticide au nom de notre salut… Malgré cela, il répondait présent sans flancher, il cherchait même à me consoler.
    
    Tiens bon, ne renonce pas.
    
    Je sursautai presque à cet écho parfait du sentiment qui m'envahissait à chacun de mes réveils. N'était-ce donc pas la première fois que le pouvoir s'exprimait aussi clairement ? À y songer soudain, je ne pus m'interdire le parallèle avec mes songes. N'était-ce pas eux qui avaient raison depuis le début ? N'étions-nous pas trop enfoncés dans nos ténèbres pour incarner encore le salut de l'humanité ? Notre disparition, en contraignant les vivants à cohabiter avec le pouvoir, quelle que fût sa forme, n'était-elle pas plutôt la véritable chance de salut ? Méritions-nous seulement d'être sauvés ?
    
    Toi plus que quiconque.
    
    Oui, j'étais certainement la plus grande aberration qu'il existât, je méritais sans l'ombre d'un doute de connaître les souffrances dont je me faisais le bourreau. Nul espoir de rédemption ou de liberté ne me serait jamais permis. Toutefois, cette pensée parut déplaire à la magie.
    
    Je te libèrerai.
    
    Cette onde pourtant pleine d'espoir réveilla une douleur amère en moi et je me repliai sur mon être, détournant mes sens du pouvoir. La bougie s'était presque entièrement consumée lorsque je revins des errances de mes pensées. Je lâchai un soupir résigné avant de m'agiter pour chasser l'inconfort de ma position.
    
    – On rentre ?
    
    J'acquiesçai à la proposition d'Alrüs. Nous laissâmes la mèche achever sa combustion seule. Ce maigre cérémonial ne changeait en rien les faits ou notre situation, pourtant je me sentis dès lors un peu plus en paix avec moi-même et, par là même, avec mes confrères.
    
    L'accalmie qui s'était mise en place à notre retour de Beaubreuil paraissait s'être installée pour de bon. Gær Toyën avait bien quelques rapports qui parvenaient jusqu'à lui, mais beaucoup de Gærs étant encore déployés aux différents palais ou grandes cités, les quelques Éthérés signalés étaient traqués avant que Chäsgær n'eût besoin d'intervenir. Alrüs et moi reprîmes nos sorties quotidiennes dans la plaine, parfois sous la forme d'entraînement, la plupart du temps en simples promenades qu'il nous arrivait de pousser jusqu'à la ville dans la forêt.
    
    Même si tout semblait paisible, nous étions tous sur nos gardes, attendant la suite. Tant qu'Argöth existerait, il nous serait impossible d'envisager une réelle ère de paix. Or le traquer était inenvisageable puisque son pouvoir échappait à mes sens. Nous ne pouvions qu'attendre, aussi usant nerveusement cela fût-il.
    
    Le colosse tentait de nous occuper tant bien que mal en nous investissant dans la formation des futurs Gærs, cependant je refusais d’y prendre part. Je préférais espérer, qu'après mon devoir rempli, ces enfants n'auraient pas à marcher dans nos traces. Mon compagnon ayant fini par accepter, je l'observais de loin, tantôt formant Aën et ses camarades, tantôt secondant Gær Toyën avec les plus âgés. Alrüs était un bon professeur, je pouvais largement en témoigner, de plus, quand l'appel de la chasse n'était pas trop fort, il semblait se plaire dans ce rôle. Je le laissais donc savourer à sa manière ces instants alors, quand assister aux entraînements commençait à me rendre trop amère, je m’aventurais, seule, dans la plaine.
    
    Je n'allais jamais très loin, demeurant à portée de vue pour n'inquiéter personne, même si mes sens pouvaient repérer le moindre danger bien avant quiconque au manoir. Lors de ces sorties, je laissais mes pensées errer sans but et savourais les chœurs de mon propre pouvoir, à l'abri de la cacophonie dissonante de mes camarades.
    
    Je te libèrerai.
    
    Le même écho d'espoir habitait toujours la magie. Même si je n'y croyais pas un instant, je profitais du réconfort de ce sentiment. Une certaine paix s'était installée depuis plusieurs semaines, peut-être le pouvoir lui-même était-il décidé à faire une trêve, brisant ainsi la volonté de son champion. Nous pouvions toujours l'espérer, bien qu’en cela non plus je ne croyais guère. Or le temps me donna finalement raison, de la plus horrible des manières.
    
    Ouverte au pouvoir lors de l'une de mes promenades, je sentis mon cœur s'emballer soudain sans en comprendre la cause. M'arrachant à mon cheminement méditatif, je jetai un regard à la ronde sans rien noter d'alarmant. Me plongeant avec attention dans l'écoute de la magie, je ne remarquai rien de plus. Le manoir juste derrière, mon propre chant, le silence de la plaine… Pourtant tout mon corps se glaçait d'effroi tandis que mon cœur tambourinait à mes oreilles. Que m'arrivait-il ? Il n'y avait rien alentour. Rien sinon le silence. Un silence bourdonnant que je n'avais jamais remarqué auparavant, mais que j'avais déjà entendu quelque part. Un écho sourd qui était tapi dans la plaine, à la lisière de la forêt, suivant sur toute la longueur le cercle quasi parfait de mousse rase dont Chäsgær était le centre.
    

Texte publié par Serenya, 9 juillet 2019 à 10h46
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