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Tome 1, Chapitre 76 Tome 1, Chapitre 76
Figée par la stupeur, je regardais, sans vraiment comprendre, Alrüs disparaître dans un cri sous la masse de ténèbres et de magie qui s'abattait sur lui. Les Éthérés me protégeaient… Pourquoi ? Le simple contact de mon pouvoir avait-il suffi à les rallier à moi ? Quand bien même, pourquoi attaquer mon compagnon ? À aucun moment je ne m'étais sentie menacée par lui. Je m'arrachais à mes réflexions lorsque le jeune homme eût tout à fait disparu puis je levai mon arbalète chargée pour tirer. Mon carreau lumineux dissipa les ténèbres des trois crok'mars en un battement de cœur. Pourtant leur douleur face à ma trahison, comme la peine de m'avoir déçue, s'imprimèrent en moi au fer rouge pour me laisser suffocante tandis que le vide laissé dans le pouvoir par leur disparition m'obsédait. Pourquoi devais-je toujours en arriver à de telles extrémités ? Ils voulaient seulement me défendre…
    
    – À quoi joues-tu bon sang ?
    
    Alrüs était furieux et il me secouait sans ménagement pour m'extraire de ma torpeur. C'était de sa faute. C'était à cause de lui, de son intervention idiote que j'avais dû abattre des êtres qui ne voulaient que veiller sur moi. D'un geste rageur, je repoussai les mains du jeune homme, lui crachant ma bile au visage.
    
    – À cause de toi j'ai dû les tuer ! Ils voulaient me protéger ! Pourquoi as-tu fait ça ? Qu'est-ce qui…
    
    La gifle qui vint s'écraser sur ma joue interrompit ma tirade.
    
    – Reprends-toi ! Ce sont eux les ennemis !
    
    Comment pouvait-il dire une chose pareille aussi facilement ? Il ne ressentait pas leur peine, leur douleur… Un grognement uniforme s'éleva alors autour de nous, un grognement plein d'amertume et de colère.
    
    – Selën…
    
    La peur qui passa dans la pupille d'Alrüs me convainquit de jeter un regard à la ronde. Quatre crok'mars nous encerclaient, grondant en écho de la tempête de sentiments qui se déchaînaient en moi. En vérité, dire que ces Éthérés encerclaient mon camarade était plus juste car je ne percevais aucune intention belliqueuse à mon égard.
    
    – Qu'est-ce que tu me fais ?
    
    La douleur qui transparaissait dans la voix du jeune homme était au moins aussi vive que celle qui me consumait. Je ravalai mes larmes et ramenai mon attention sur lui.
    
    – Selën… Ce sont des Éthérés… Ils vont massacrer ton village, et nous avec. Nous somme dans le même camp… Tu es ma meute, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas ?
    
    Une idée effroyable s'imposa dans mon esprit : Alrüs s'imaginait-il que j'avais ordonné aux crok'mars de l'attaquer ? Que j'allais le faire à nouveau avec ceux-ci ? L'horreur de cette pensée me donna un haut-le-cœur aussi imposai-je aussitôt mon pouvoir aux créatures menaçantes. Puisqu'elles voulaient me défendre, peut-être pouvais-je en tirer avantage ?
    
    Protégez le village et les Gærs !
    
    Les quatre crok'mars s'ébrouèrent, surpris, mais après confirmation de ma volonté ils s'élancèrent, crocs en avant, sur un autre groupe d'Éthérés qu'ils mirent en charpie. Alrüs les regarda faire, hébété, avant de revenir à moi.
    
    – Ça va ?
    
    Je hochai vaguement la tête avant de passer une main sur mes joues pour me redonner un peu de contenance.
    Nous devions encore nous replier vers les habitations alors je laissais mon compagnon choisir de la meilleure voie pour cela. Mon groupe d'Éthérés nous escortait, je fus même surprise de les voir communiquer avec Alrüs pour orchestrer l'élimination de quelques individus qui nous barraient la route. Finalement, nous plongeâmes dans les ruelles du hameau avec soulagement. Sentiment qui fut de courte durée car je dus dévier un tir destiné à l'un de mes crok'mars. Heureusement, un grand cri de mon compagnon fit cesser l'attaque et il put expliquer aux autres ce qu'il en était. La situation ne plut pas le moins du monde à Aëlya, cependant elle ne pouvait se permettre de refuser la moindre aide. Elle déploya donc Gærs et crok'mars pour barrer la route aux Éthérés qui venaient vers nous. Nous crûmes tenir bon jusqu'à ce qu'un écho désemparé me parvînt : le saedrë avait besoin d'aide, l'ennemi tentait de nous prendre à revers. J'abandonnai aussitôt ma position et entraînai avec moi mes crok'mars. Les ordres d'Aëlya volèrent jusqu'à moi toutefois je ne les écoutais pas et demandai aux membres de mon petit groupe de transmettre l'information. Alrüs jura en me rattrapant avec quelques Gærs.
    
    – Combien sont-ils ?
    
    Je n'en avais pas la moindre idée, mais nous le saurions rapidement.
    
    – Trop pour le saedrë, c'est tout ce que je sais.
    
    Je m'élançai sur la place centrale avec mon escorte Éthérée sans plus m’inquiéter de mes confrères qui préféraient demeurer à l'abri des bâtisses. Je perdis rapidement le compte des proies abattues car la bataille se mua en un imbroglio de sentiments et d'avertissements. Je savais où chacun avait l'intention de frapper, où je devais moi-même tirer, c'était tout ce qui importait. Je me noyais dans l'affrontement de la satisfaction du devoir accompli avec la douleur toujours plus grande qu'était la perte d'un enfant du pouvoir. Je suffoquais et exultais, je célébrais et pleurais. Quand vint enfin la victoire, elle avait une saveur si amère à mes sens que je ne parvenais plus à savoir dans quel camp je me trouvais. Étais-je des vainqueurs ou des vaincus ? Lorsque les arbalètes se tournèrent vers moi, j'eus une bonne idée de la réponse.
    
    – Selën, ce sont les derniers…
    
    Alrüs était le seul à avoir suffisamment de courage, ou seulement de confiance, pour s'avancer parmi mes compagnons grondant. J'ouvris mes sens au monde autour et ne perçus bien que les pouvoirs concentrés au cœur du village. Mes crok'mars étaient les derniers rescapés des Éthérés, mais certainement plus pour longtemps. J'acquiesçai en silence pour confirmer au jeune homme que notre chasse était bien terminée.
    
    – Tu sais ce que nous devons faire à présent…
    
    Nouvel hochement de tête, j'avais la gorge bien trop serrée pour émettre le moindre son. Notre mission était d'exterminer tous les Éthérés et il y en avait encore quatre parmi nous…
    
    – Ils vont s'en occuper, d'accord ?
    
    Non, je n'étais en aucun cas d'accord avec cette idée, en revanche les regards mauvais posés sur moi me dissuadèrent de m'y opposer. Pleurer les Éthérés était déjà mal vu, les défendre ne semblait pas être une option envisageable. Lorsque les premiers gémissements interrogatifs me parvinrent, je plaquais mes mains sur mes oreilles, en vain. La plainte des condamnés résonnait aussi sûrement dans le pouvoir que dans l'air. Alors tous les quatre disparurent, m'arrachant un hoquet douloureux.
    
    – Là, c'est fini.
    
    La voix d'Alrüs chuchotait à mes oreilles couvertes pourtant je n'y trouvais aucun réconfort, ni même dans la maladroite étreinte qui suivit.
    
    – Écarte-toi Alrüs, ce n'est pas encore terminé.
    
    Un instant terrible, je crus qu'Aëlya parlait de moi. Puis le rugissement d'alerte qui s'éleva dans mon dos m'apporta la réponse. Je me débattis pour m'arracher aux bras de mon compagnon, or il avait déjà, semblait-il, anticiper cela. Ceinturée par mon camarade, il me traînait à l'écart de la ligne de mire malgré mes gesticulations.
    
    – Non !
    
    Mon hurlement me déchira la gorge pourtant je n'y prêtais aucune attention.
    
    – Aëlya, pitié ! Ne fais pas ça ! Ce n'est pas un Éthéré ! Il est bien vivant !
    
    Je n'avais que faire de la mine outrée de la meneuse ou des échanges de regards scandalisés de ses comparses. Je n'avais rien dit pour les Éthérés car leur nature en faisait des ennemis, mais le saedrë était innocent. Un rescapé d'un génocide dont nous portions tous, de nos jours, le fardeau. Pourquoi poursuivre ce qui avait été la plus grande erreur de l'humanité ?
    
    – C'est moi qui l'ai réveillé ! Il n'est pas une menace ! Il protège le village !
    
    Oui, je tenais le bon argument. Si tout les habitants s'opposaient à Aëlya, elle ne pourrait rien contre la créature sans défense.
    
    – C'est l'arbre protecteur du village, ils ne te laisseront pas l'approcher !
    
    – Brûlez ce monstre !
    
    La voix avait été ferme, sans appel et, pire que tout, j'en connaissais la moindre intonation. Mon père avait quitté l'abri de la boulangerie, le propriétaire des lieux se tenant tout près de lui.
    
    – Nous n'osons plus traverser la place depuis votre dernier passage. Débarrassez-nous de cette aberration, c'est votre devoir !
    
    Sidérée par ce qui m'apparaissait comme une trahison, je cessai de me débattre, le cœur gelé d'effroi. L'arbre protecteur avait toujours été un élément central de la vie de notre village, pourquoi devrait-il perdre leur estime du fait d'être bien plus qu'un arbre ? C'était justement sa nature qui les avait protégés jusque là. Ne pouvaient-ils pas le comprendre ?
    
    – Selën…
    
    Alrüs avait cessé de me tirer, ses lèvres frôlaient mon oreille pour se faire entendre malgré les rugissements du saedrë.
    
    – Si tu l'endors, les choses se passeront mieux pour tout le monde. Il ne souffrira pas.
    
    Comment pouvait-il me demander une chose pareille ? Comment pouvait-il imaginer que de tels propos seraient rassurants ? Comme pouvait-il espérer que ma simple volonté suffirait à la créature pour accepter son sort ?
    Mon compagnon me lâcha pour me pousser doucement en direction de la tête gigantesque qui m'observait avec un regard plein d'attente mêlée d'espoir. Je haïssais cette idée, pourtant je savais que mon compagnon avait raison. Le saedrë souffrirait d'autant plus s'il se débattait sans oublier qu’il pourrait répandre le feu aux habitations. Je n'avais nullement besoin du contact physique pour lui transmettre mes volontés, néanmoins je m'approchais et lui offrais la caresse que réclamait son museau baissé vers moi. Il comprenait… Il saisissait la difficulté de ma position, il acceptait de devoir se sacrifier pour moi. Sa détermination et son accord passèrent entre nous le temps de ce maigre contact pourtant ses tentatives pour me réconforter me blessaient davantage encore. Il attendait un ordre que je me refusais à lui donner, néanmoins nous savions l'un comme l'autre que nous n'avions nul autre choix.
    
    Je suis désolée…
    
    Il le savait parfaitement et lui se désolait de ma peine.
    
    Dors…
    
    Un dernier éclat joyeux teinta le pouvoir avant que le saedrë ne replongeât dans son profond sommeil. Lâchement, je me laissais entraîner au loin par Alrüs. Nous étions déjà sur la route lorsque les premiers éclats de douleur me parvinrent. Je sentais les craquements du bois à travers ma chair, l'odeur de la mort qui s'amplifiait peu à peu… Je tombai à genoux sur les pavés de la voie puis me recroquevillais sur moi-même, malgré les encouragements de mon compagnon. Prisonnière de l'agonie du saedrë autant que lui-même, je lâchai un gémissement interminable et me noyais dans sa douleur.
    
    Ce sont eux les monstres, pourquoi les protéger ?
    
    En cet instant, je ne pouvais qu'approuver ces échos de sentiments dans le pouvoir.
    

Texte publié par Serenya, 25 juin 2019 à 08h00
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