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Tome 1, Chapitre 73 Tome 1, Chapitre 73
J'avais perdu le compte de mes réveils dans la petite chambre de l'infirmerie néanmoins j'avais, pour une fois, l'esprit clair. Il me fallut quelques instants pour me remettre du soulagement d'être toujours moi, dans mon corps, avant de percevoir les échos de voix tendues qui me parvenaient du couloir. Je les ignorais jusqu'à ce qu'une image s'imposât à mon esprit : Alrüs étendu au sol, inerte. La crainte reprit ses droits alors je m'extirpais en hâte de ma couche. Mon camarade avait des ennuis, je devais m'assurer qu'il allait bien.
    
    Les brides de conversation provenaient du bureau d'Elyam, à l'autre bout du couloir, et au ton qu'il employait je me sentis soulagée : si mon compagnon pouvait se montrer si vindicatif cela signifiait qu'il était parfaitement remis. Curieuse du sujet de leur querelle, je plaquais discrètement mon oreille à l'huis de bois.
    
    – Cela ne te concerne pas, Alrüs !
    
    Quand le colosse avait un ton aussi ferme, cela n'était jamais bon signe. Il pouvait se montrer violent lorsqu'il était acculé ainsi, j'en avais déjà fait les frais.
    
    – Et Selën ? Vous ne croyez pas que ça la concerne, elle ? Vous ne lui en avez même pas parlé avant !
    
    Je ne fus pas vraiment surprise de découvrir être au centre de leur discorde, toutefois mon cœur s'emballa. De quoi parlaient-ils ? Que m'avaient-ils caché ?
    
    – Argöth ne lui aurait laissé aucune chance à sa prochaine sortie. Il fallait faire quelque chose.
    
    – Et quoi ? Vous aviez peur qu'elle refuse alors que c'est toujours elle qui réclame les Processus ?
    
    Je reconnus sans peine le grognement exaspéré de Gær Toyën pourtant ce fut Dinaë qui répondit, avec un ton posé aux antipodes des deux autres.
    
    – Tu la connais… Nous craignions surtout qu'elle en demande plus encore. Je n'aime pas cette manière de faire, mais Toyën a raison : nous n'avons plus le choix. Argöth est de nouveau actif et il connait son existence. Elle sera traquée sitôt un pied dehors. Selën est notre seul espoir, le moins que nous puissions faire est de lui donner toutes les chances possibles.
    
    Un lourd silence tomba sur la pièce tandis que je demeurais immobile, incapable de choisir entre me révéler ou rejoindre discrètement ma chambre. Mon rôle dans notre monde, mon destin, n'était un secret pour personne depuis mon arrivée en ces murs, cependant c'était la première fois que mon héritage m'apparaissait aussi lourd, aussi sombre. À les entendre, pas un seul ne croyait en mes chances de réussite, même désormais. J'allais m'écarter, amère, quand un souffle fit écho à mes sentiments.
    
    – "Notre seul espoir"… et vous la remerciez en la maintenant en isolement, en la craignant… Pensez ce que bon vous semble, mais vous ne m'empêcherez pas de la voir. Jamais elle n'acceptera de partir en mission sans moi, vous le savez.
    
    Un poing frappa une table auquel répondit le grognement revêche d'Alrüs qui emplit toute la pièce. Un soupir las à peine perceptible me parvint alors.
    
    – Cessez donc, tous les deux. Alrüs, sois raisonnable. On ne peut prendre le risque de laisser quiconque seul avec elle. Pas après ce qu'elle t’a fait.
    
    – Qu'ai-je fait ?
    
    Sans y songer, j'avais fait irruption dans le bureau, le cœur battant d'inquiétude. À l'exception de la colère mêlée de surprise qui habillait ses traits, Alrüs avait l'air égal à lui-même. La stupeur plongea toutes les personnes présentes dans un mutisme temporaire que mon compagnon s'empressa de briser.
    
    – Ah, vous voyez ! Elle n'avait pas conscience de ce qu'elle faisait. Nous n'avons jamais tenu rigueur à personne d'user involontairement du pouvoir durant le Processus. Pourquoi ce serait différent pour elle ?
    
    – Mais parce qu'elle a failli te tuer !
    
    La voix de Toyën résonna tout autant dans la pièce que son nouveau coup sur la table. Mon sang se glaça à cette remarque. Comment aurais-je pu faire le moindre mal à mon compagnon ? D’un autre côté, je gardais bien à l'esprit l'image de son corps inerte, au pied de mon lit. Je lançai un regard éperdu au jeune homme, puis au colosse. Ils détournèrent tous deux le regard sans répondre à mon interrogation muette. Mon attention glissa alors sur Dinaë et, debout derrière elle, Elyam. Ce fut mon mentor qui se dévoua.
    
    – Tu as perturbé la maîtrise d'Alrüs sur son pouvoir. Je suis arrivée juste à temps pour lui permettre de reprendre le contrôle.
    
    – Non…
    
    Jamais je n'aurais fait une chose pareille. Comment aurais-je pu ? Je demeurais une éternité bouche ouverte, ne sachant quoi répondre pour me défendre. Mes souvenirs étaient pour le moins chaotique, néanmoins en remontant à partir de cette image qui m'obsédait… Il y avait eu quelque chose avec le pouvoir de mon partenaire…
    
    – Je voulais juste…
    
    J'avais voulu aider mon compagnon, mais pourquoi ? J'ouvris mes sens à son pouvoir, retrouvant son chuchotement, même couvert par les grognements et chant de mes mentors. Tout semblait normal… et pourtant. Il y avait quelque chose de terriblement mélancolique dans les échos de leurs puissances et, surtout, cette dissonance impossible à ignorer que je n'avais pourtant jamais noté jusque là. Je fronçai les sourcils, toute à mon observation.
    
    – Selën ?
    
    Bien plus qu'une apostrophe, il s'agisse d'un rappel à l'ordre de la vieille Gær alors mon attention revint à elle.
    
    – Quelque chose ne va pas dans vos pouvoirs…
    
    – Tout va parfaitement bien, c'est ta perception qui est biaisée.
    
    La Gær saedrë était catégorique, néanmoins elle était tout de même dans l'erreur. Je secouai la tête avec la même assurance dont elle avait fait preuve.
    
    – Le pouvoir est triste et dissonant. Je vous assure qu'il y a un souci.
    
    Campant toutes deux sur nos positions en nous jaugeant du regard, Gær Toyën finit par lâcher un soupir résigné.
    
    – Très bien, il n'y a qu'un seul moyen de le savoir…
    
    Il tira un fauteuil qu'il installa aux côtés de Dinaë avant de s'y installer, m'invitant à approcher d'un signe de tête. J'avançai donc, sur mes gardes.
    
    – Fais sur moi ce qui te semble nécessaire. Juste un peu. Nous aurons tôt fait de savoir si c'est bénéfique ou non.
    
    De toute évidence, la vieille Gær n'approuvait pas du tout ce projet, pour autant elle ne protesta pas. Le colosse me tendit un bras dont je n'avais nul besoin. Le désaccord dans les échos de son pouvoir était comme une aspérité que je rêvais de gratter pour en chasser l'imperfection. Je me mettais tout juste à l'ouvrage quand on me secoua l'épaule aussi m'arrachai-je à contrecœur au pouvoir pour découvrir Alrüs à mes côtés.
    
    – Ça suffit.
    
    Je venais pourtant à peine de commencer ! Cependant, un coup d'œil à mon mentor fut assez pour me convaincre : Gær Toyën s'était enfoncé dans son fauteuil, le regard vitreux, le souffle court. Dinaë s'activait heureusement déjà et j'écoutais le pouvoir revenir à ses échos désagréables. Comment ? Pourquoi ce qui m'apparaissait comme bien meilleur précipitait en vérité mes confrères vers leur fin ? Mon esprit se figea à l'idée de ce que j'avais fait au colosse, de ce j'avais fait à Alrüs… Si je devais dorénavant me méfier de mon propre pouvoir, de ses perceptions, comment pouvais-je espérer vaincre la menace qui m'attendait à l'extérieur ?
    
    – Ce n'est rien, tu ne pouvais pas savoir.
    
    Je réalisai que mes larmes coulaient lorsque mon compagnon m'attira à lui. Nous demeurâmes ainsi jusqu'à ce que Dinaë en eût fini avec Gær Toyën, qui s'était assoupi. Après un soupir épuisé, elle posa sur moi un regard compatissant.
    
    – Au moins, tu sembles le contrôler…
    
    J'acquiesçai, fébrile. Il était hors de question qu'elle s'imaginât, ne serait-ce qu'un instant, que mes intentions avaient été mauvaises.
    
    – Je pensais vraiment… Je voulais bien faire ! Je n'aurais jamais cru que cela produirait un tel résultat ! Je n'utiliserai jamais cet aspect de mon pouvoir sur quiconque, il faut me croire !
    
    Mon regard désemparé passait d'Alrüs à Dinaë, puis Elyam. Ce fut mon mentor qui me répondit.
    
    – Je suis soulagée de te l'entendre dire.

Texte publié par Serenya, 4 juin 2019 à 11h55
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