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Tome 1, Chapitre 72 Tome 1, Chapitre 72
J'avais trouvé ma convalescence longue avec le troisième Processus, mais celle-ci battait tous les records. Nous avions cru, lorsque j'avais découvert mes nouvelles mutilations, que j'arrivais à la fin de la cicatrisation, toutefois il n'en avait rien été. Je multipliais les épisodes de fièvre et mes nouveaux cauchemars m'épuisaient toujours plus. Je ne sus si c'était mon état qui me les faisait parfois ignorer ou si Alrüs prenait de temps à autre l'initiative de m'en soulager, toutefois ces repos de néant absolu me dérangeaient tout autant que mes songes. Quand je ne rêvais pas des ténèbres infâmes qui m'avaient scellée et condamnée dans une enveloppe mutilée à l'agonie, je m'extirpais en sursaut d'abîmes inexistants où j'aurais pu disparaître sans m'en rendre compte.
    
    Je me réveillai justement d'un de ces gouffres, le cœur battant, le souffle court. J'avais chaud, terriblement chaud, et le contact moite du drap comme de la chemise sur mon corps m'écœurèrent aussitôt. Je luttais pour m'extraire de ce cocon de sueur quand Alrüs s'arracha de mon cauchemar avec un grognement plaintif, inspirant profondément pour retrouver son calme dans le large fauteuil installé à mon chevet. Mon esprit était alors trop embrouillé pour comprendre l'origine de cette peine dans son regard. Le jeune homme se redressa rapidement en constatant que j'étais éveillée et il s'appliqua à remettre en place les draps que je m'étais échinée à retirer.
    
    – J'ai chaud…
    
    J'avais grogné d'une voix peu amène pourtant ma remarque fit sourire mon compagnon.
    
    – Tu fais encore de la fièvre, reste couverte.
    
    Je résistais mollement, mais finis par abandonner. Alrüs se réinstalla dans son fauteuil.
    
    – C'est toujours aussi long ?
    
    Je soufflai en luttant contre mon drap trop serré.
    
    – Pas ma faute.
    
    Mon bras enfin libre, je passais une main sur mon front pour chasser la transpiration.
    
    – C'est Elyam. Elle a fait deux injections…
    
    Mon compagnon fronça les sourcils, se penchant en avant pour déposer un linge vaguement humide sur mon visage.
    
    – Tu as été très mal pendant un bon moment, Elyam t'a administré toute sa collection de remèdes, si tu veux mon avis.
    
    – Non.
    
    Je cherchais mes mots un moment. Pourquoi mes pensées étaient-elles toujours aussi chaotiques lorsque j'en avais besoin ?
    
    – Le Processus. Elle avait deux seringues.
    
    Je lâchai un soupir à la fois las et exaspéré avant qu'un souvenir ne s'imposât dans mon esprit.
    
    – Le flacon, elle l'a vidé. Il était plein. Elle en a combien ? Pourquoi es-tu si triste ?
    
    Cette dernière remarque m'avait échappé avant que je ne pusse y songer et je ne la compris qu'après coup : le chuchotement du pouvoir d'Alrüs avait quelque chose de terriblement mélancolique, presque douloureux. Souffrait-il ? L'inquiétude me saisit et je me débattis à nouveau pour échapper à l'entrave de mon lit. Mon camarade chassa sa surprise pour se pencher une fois encore afin de tirer sur le drap.
    
    – Reste tranquille.
    
    – Ça colle…
    
    Ma voix vaguement boudeuse récolta un sourire entendu de mon comparse qui se leva.
    
    – Je vais aller voir si on peut changer tes draps. Et te laver par la même occasion…
    
    Son plissement de nez moqueur confirma que mon inconfort n'était pas qu'une sensation.
    
    Lorsqu'Alrüs réapparut, j'étais parvenue à me redresser. Je me débattais avec cette maudite étoffe qui s'emmêlait dans mes jambes et menaçait de me faire basculer de mon lit, tête la première. Mon compagnon me saisit aux épaules avec un soupir puis il me remit d'aplomb, une expression sérieuse, mais indulgente, sur le visage.
    
    – Tu es infernale, je ne peux pas te laisser deux minutes… Un peu de patience, Elyam et Dinaë veulent t'examiner avant de te laisser t'agiter. Elles arrivent.
    
    Je hochai la tête sans vraiment écouter ses propos, du moins pas ceux portés par sa voix. Les échos de son pouvoir, en revanche, avaient toute mon attention. Mon compagnon était si triste… Ne l'avais-je jamais remarqué ou bien était-ce récent ? Il y avait quelque chose d'étrange dans sa magie, comme un goût amer, une dissonance. À côté de mon chant harmonieux, lui semblait éraillé. Pourtant je le connaissais, je savais parfaitement comment il devait sonner, résonner, s'accorder au mien, au monde autour. Et je savais comment l'aider… Il suffisait de l'encourager, le délester de ces chaînes invisibles qui l'entravaient. Je ne pouvais plus rien pour moi, mais lui avait encore une chance de goûter à la liberté, d'échapper aux ténèbres, aux bourreaux tapis dans l'ombre. Grâce à mes attentions, un premier scellé sauta qu’un rugissement victorieux vint célébrer.
    
    – Selën !
    
    Le contraste entre notre allégresse et l'appel choqué m'arracha à ma fête. Alors le rugissement se mua en cri étouffé. Sous mes mains impuissantes, Alrüs glissa pour s'écrouler au sol avant qu'Elyam ou Dinaë n'eût pu le rattraper.
    
    – Qu'est-ce que tu lui as fait ?
    
    La peur comme l'horreur se disputaient le timbre de mon mentor tandis qu'elle se précipitait vers mon compagnon.
    
    – Il souffrait…
    
    Je ne trouvais rien d'autre à dire, le reste était une évidence. Pourtant, plus je les observais s'agiter autour d'Alrüs, moins je comprenais ce qui venait de se passer.
    
    – Il a de la fièvre…
    
    La remarque d'Elyam était pour Dinaë, mais celle-ci ne l'écoutait déjà plus, les yeux clos, les doigts refermés sur son poignet.
    
    – Qu'est-ce qu'il a ?
    
    L'inquiétude montait en moi à mesure que le tableau s'éternisait sous mes yeux. Mon compagnon demeurait inerte, une expression douloureuse figée sur ses traits. Était-ce moi qui avais fait cela ? C'était ce qu'avait dit la vieille Gær… Pourquoi lui aurais-je fait du mal ? Non, c'était impossible, pas à Alrüs, jamais.
    
    – Je voulais l'aider…
    
    Elyam leva un regard interrogateur à ma remarque.
    
    – Il pleurait… je voulais juste…
    
    La guérisseuse était perplexe, mais il y avait également autre chose dans son regard. De la peur… L'état de mon camarade était-il si préoccupant que cela ? Les deux femmes étaient persuadées que c'était de ma faute. Était-ce vrai ?
    
    – Je voulais juste…
    
    Quoi ? Je n'arrivais pas à remonter le fil de mes pensées. J'avais écouté son pouvoir, seulement écouté… Il sonnait faux, alors…
    
    – Qu'est-ce que j'ai fait ?
    
    Ma vue se brouilla tandis qu'Elyam appelait à l'aide. Je voulus m'approcher, mais elle eut un mouvement de recul minime qui ne m'échappa pourtant pas. Je me retranchais finalement sur mon lit, genoux repliés sous le menton, assistant au spectacle sans rien pouvoir y faire. Je me sentais à nouveau faible et fébrile, toutefois j'avais bien trop peur pour y prêter attention. Je ne pouvais me soustraire à la mélopée dissonante des puissances d'Alrüs et de Dinaë mêlées. Entre ses mains, les désaccords s'accentuaient, la détresse de mon camarade reprenait le dessus.
    
    – Ce n'est pas bon…
    
    Personne ne faisait plus attention à moi, recroquevillée dans mon coin. Mon mentor défaisait le peu que j'avais pu arranger.
    
    – Arrêtez !
    
    Je basculai en avant, perdant l'équilibre, et deux mains puissantes me rattrapèrent.
    
    – Ça suffit, Selën. Tu délires, reprends-toi !
    
    La voix caverneuse eut sur moi l'effet d'une douche froide tandis que je croisais le regard de Gær Toyën. Depuis quand était-il là ?
    
    – Alrüs…
    
    Mes mots n'étaient plus qu'un murmure tremblant pourtant le colosse afficha un air serein.
    
    – Ce n'est pas la première fois que son contrôle a quelques manquements. Fais-lui confiance.
    
    Là n'était pas le problème. J'avais toute confiance en mon compagnon. En ce que lui faisait Dinaë, en revanche…
    

Texte publié par Serenya, 28 mai 2019 à 08h14
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