Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 71 Tome 1, Chapitre 71
Tout était sombre, si sombre, et la seule lumière qui demeurait était en moi. Les ténèbres m'avaient enfermée, scellée dans une enveloppe qui n'était pas la mienne. Je n'étais plus qu'écailles redoutées, pointes honnies et muscles étrangers. Plus de membres, seul un corps interminable. Plus de visage, seule une gueule impitoyable. Les ténèbres avaient absorbé la moindre parcelle de pouvoir, mes bourreaux avaient piétiné ce qui demeurait de mon humanité. Je n'étais plus qu'un monstre mutilé pour qui la mort était encore une trop grande bonté. Je n'aspirais pourtant plus qu'à l'ultime délivrance et me la serais moi-même administrée si ce corps qui n'était plus le mien n'était pas enchaîné, ancré au sol comme aux parois d'ombres et de ténèbres de mon tombeau. Je ne pouvais qu'attendre. Attendre et désespérer.
    
    Soudain éblouie par la lumière, j'aspirais à grandes goulées cet air frai qui me manquait tant. J'étais libre ! Tremblante, je fixai, stupéfaite, les deux mains couvertes d'écailles et de pointes qui répondaient aux injonctions de ma volonté.
    
    – Tout va bien, ce n'était qu'un cauchemar.
    
    J’observai des doigts poilus s'emparer des miens dans un geste rassurant. Alors mes sensations confirmèrent qu'il s'agissait bien de mes membres. J'étais dans la lumière. J'étais libre. J'avais bien retrouvé mon corps d'écailles, mon corps de chair. Des larmes de soulagement glissèrent sur ma peau tandis qu’on effleurait ma joue humide.
    
    – Ça va aller, le plus dur est passé.
    
    Je levai un regard troublé vers celui qui avait prononcé ces mots et rencontrai une pupille brillante d'inquiétude.
    
    – Alrüs…
    
    Ce nom, surgit du brouillard confus de mon esprit, cristallisa autour de lui mes pensées alors mon monde intérieur parut soudain plus clair. Mon attention revint à mes mains. Je serrai les dents pour lutter contre le haut-le-cœur qui me saisit au constat de la progression des écailles sur ma peau comme à la vue de mes ongles épaissis et noircis à la racine. J'inventoriai ensuite avec appréhension les zones douloureuses de mon corps, révélant les mutilations encore en cours. Ma peau, comme toujours. Mon dos, tel que je le craignais. Toutefois, la majorité de mes douleurs ou inconforts se concentraient sur mon visage et mon crâne, principalement sur le côté droit. Je levai une main hésitante pour tâtonner mon cuir chevelu, cependant Alrüs arrêta mon geste avant que mes doigts n'atteignissent leur cible. Ce n'était pas bon signe, je le savais, pourtant mes inquiétudes furent chassées par la démangeaison qui suivait parfaitement la ligne de mes paupières droites. Ma main toujours prisonnière de celle de mon compagnon, je levai la gauche pour me soulager, mais rencontrai la barrière d'un épais pansement.
    
    – Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas gratter pendant la cicatrisation ? Tu devrais avoir l'habitude pourtant…
    
    Sa remarque m'arracha une moue boudeuse.
    
    – Je ne gratte pas, je veux juste savoir…
    
    Mon camarade afficha un air septique avant de répliquer.
    
    – Dans ce cas, il suffit de demander. Je te les décris ou tu préfères un miroir ?
    
    J'hésitais un long moment : avais-je réellement envie de voir cela ? Je scrutais le regard de mon partenaire or, n'y voyant aucun dégoût, je me décidais enfin.
    
    – Un miroir, s'il te plaît.
    
    Alrüs acquiesça puis quitta la pièce pour aller chercher l'objet. La position assise tirant inconfortablement sur mon dos, je me rallongeai pour l'attendre.
    
    Lorsque je rouvris les yeux, du moins celui qui n'était pas gêné par le pansement, je me sentais bien plus alerte, même si les douleurs étaient toujours présentes. La chambre était encore vide, mais je découvris un miroir abandonné sur la table de chevet. Je m'étais rendormie bien plus longtemps que je ne le pensais si Alrüs avait eu le temps de revenir puis disparaître je ne savais où. Avec précaution, je me redressai pour m'emparer, les mains fébriles, de l'objet laissé à mon attention. Je retins ma respiration jusqu'à pouvoir me plonger dans mon propre regard.
    
    Je lâchai alors un soupir de soulagement en constatant que les pointes sur mes pommettes ne s'étaient guère développées. Si les écailles qui les accompagnaient s'étaient lancées à la conquête de ma paupière gauche, elles demeuraient éparses et discrètes. Je poursuivis mon examen au sommet de mon crâne, y découvrant trois excroissances de plus qui poursuivaient l'alignement déjà tracé par les précédentes. Je m'attardais un instant sur la fine ligne d'écailles dorées qui couraient le long de la première rangée de cheveux pour disparaître sous la bande qui maintenait en place la compresse sur mon œil droit. J'abandonnai le miroir sur mes genoux, mais seulement le temps de tâter mon pansement à deux mains pour le défaire. Un hoquet de stupeur m'échappa aux fines mèches de cheveux qui accompagnèrent la chute de l'étoffe légère sur ma couverture. Mon cœur battait à tout rompre. Je dus m'y reprendre à deux reprises pour faire obéir mes doigts puis j’étudiai à nouveau mon reflet.
    
    De la tempe droite à la ligne d'excroissances, au sommet de mon crâne, l'alignement d'écailles se transformait en plaque irrégulière qui empiétait très largement sur ma chevelure après l’avoir chassée. Je pris un instant pour contrôler la nausée que me harcelait soudain ainsi que les bonds furieux de mon cœur. Les choses auraient pu être pires. Je n'avais pas d'exemple qui me venait à l'esprit, mais je tâchais tout de même de me convaincre. Il me restait encore à découvrir ce que cachait la compresse, collée à ma peau par le sang que je distinguais à travers l'étoffe. La gorge nouée, je me raisonnais en me répétant que j'avais seulement dû gratter les écailles en formation dans mon sommeil. Je tirais délicatement sur le pansement pour le libérer sans causer plus de dégâts et je fus soulagée de constater qu'il ne résistait guère. Son retrait dévoila les mêmes écailles éparses que sur ma paupière gauche, à ceci près qu'elles se faisaient plus nombreuses en rejoignant la tempe. Le sang séché attestait que c'était bien les petites écailles de la paupière qui avaient été malmenées. Avec un soupir de soulagement, je fis jouer ma paupière pour la libérer de la mince croûte qui l'entravait et enfin pouvoir l'ouvrir.
    
    Le miroir faillit m'échapper des mains alors que mon cœur oubliait quelques battements. Mes pensées gelées, je demeurais interdite devant le reflet que formait l'objet entre mes doigts, incapable de comprendre ce qu'il me montrait. Il s'agissait pourtant bien de mon nez, ma pommette, mes écailles… Ma vision se brouilla tandis qu’un rire nerveux s'échappait de ma gorge. Il s'amplifia lorsque je palpai mon visage pour me convaincre de la cruelle réalité. Je pouvais cacher mes excroissances en les tressant dans mes cheveux, la plaque dorée disparaîtrait sous ma capuche, les écailles et autres pointes sur les mains ou le visage étaient monnaie courante, elles ne surprenaient plus personne, mais ça… Je n'avais jamais vu pareille mutilation et n'aurais jamais soupçonné qu'elle fût possible.
    
    – Selën ?
    
    Je n'avais pas entendu la porte s'ouvrir. J’y découvris Alrüs, l'air soucieux, nullement surpris par mon apparence. Ainsi avait-il déjà eu l'occasion d'admirer les dégâts… Je tus mon rire nerveux tandis que le jeune homme venait me rejoindre.
    
    – Ne fais pas cette tête. Ce n'est pas si terrible que ça. Ça te donne un genre…
    
    Je me mordis la lèvre pour lutter contre les larmes qui menaçaient à nouveau.
    
    – Il faut toujours que tu te démarques… On aurait dû se douter que tu nous ferais un truc de ce genre.
    
    Malgré moi, un sourire en coin m'échappa.
    
    – Avoue que tu m'enviais mon superbe bandeau…
    
    Un rire bref et quelque peu amer résonna dans ma gorge. J'acquiesçai d'un hochement de tête.
    
    – C'est bien plus classe que ton morceau de cuir. Je gagne largement.
    
    Alrüs approuva avec un clin d'œil complice.
    
    – Tu triches. Comment rivaliser face à pareil héritage !
    
    Nous rîmes de bon cœur cette fois. Mon attention glissa à nouveau vers le miroir et l'iris noir filigrané d'argent qui me fixait de sa pupille fendue.

Texte publié par Serenya, 21 mai 2019 à 07h58
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 71 Tome 1, Chapitre 71
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1280 histoires publiées
606 membres inscrits
Notre membre le plus récent est plumeconteur87
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés