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Tome 1, Chapitre 70 Tome 1, Chapitre 70
Convaincre Alrüs du caractère indispensable d'un quatrième Processus n'avait pas été des plus durs. Si l'idée ne lui plaisait de toute évidence pas, la vérité était que je n'avais pas d'autre choix. Argöth connaissait désormais mon existence et, de ce que j'avais compris, il avait l'intention de me retrouver. Je ne pourrais toujours bénéficier de la même chance obscure qui m'avait valu de survivre cette fois. Mon compagnon rallié à ma cause, convaincre nos mentors serait une rude épreuve. Du moins le pensais-je. J'avais toutefois sous-estimé l'effet qu'aurait sur tout Chäsgær l'apparition du Dévastateur de même que cette première rencontre ratée. Désormais, tous le savaient : je m'étais retrouvée totalement désarmée face à ma proie désignée et seuls les Processus pourraient me donner une chance d'inverser un jour les rôles. Ainsi Gær Toyën parut presque soulagé de me voir réclamer cette nouvelle épreuve sans avoir à aborder lui-même la question aussi se révéla-t-il être un allié de poids face à Dinaë.
    
    La vieille Gær n'avait aucun argument à opposer à mon projet, étudiant suffisamment mon pouvoir au quotidien pour savoir ce qu'il en était, si ce n'était la dangerosité déjà soulevée lors de la troisième injection. Elle avait promis de me protéger de mon destin inaccessible, de ce poids beaucoup trop lourd pour être porté par quiconque, mais elle avait fait cette promesse à une jeune fille terrifiée autant par son premier Processus que par ce qu'on attendait d'elle. Cette personne n'était plus. Je n'avais nul besoin d'être protégée d'un fardeau auquel j'aspirais de tout cœur. Je devais quitter Chäsgær, je devais me mettre en chasse, je devais le retrouver et débarrasser Avëndya de sa menace pour être enfin libérée de mon héritage. Je le sentais, je le savais. La protection que m'offraient le manoir comme mes professeurs ne faisait qu'entraver ma destinée, me priver de ma liberté. C'était le sens de tous ces cauchemars. Tout était clair désormais. Malgré cela, je n'avais aucune chance de mener à bien ma tâche, d'atteindre enfin la lumière de mes mauvais rêves, avec mes capacités. Cela aussi, je le savais. Et Dinaë finit par l'entendre également.
    
    Je dus attendre d'être parfaitement remise de ma rencontre avec Argöth avant de pouvoir entrer dans la pièce sombre au fond du couloir, mais je le fis, pour une fois, sans crainte. Alrüs surgit dans la pièce alors que je m'installais sur le fauteuil avec un frisson.
    
    – Si tu tiens à le faire, je veux être présent.
    
    Une vague de soulagement m'envahit, cependant Elyam se racla la gorge d'un air sévère.
    
    – Je préfèrerais que tu attendes dehors.
    
    J'allais protester toutefois le regard appuyé de la Gær grelottine me fit douter. Le souvenir de mon précédent Processus me revint alors à l'esprit dans un frémissement. Elyam avait raison : Alrüs ne devait pas assister à cela.
    
    – Ça ira. Attends-moi dehors.
    
    Le jeune homme se plia à ma volonté avec une mine chagrine et il ne s'excusa même pas quand il bouscula Dinaë dans l'ouverture de la porte. Désormais entre nous, la guérisseuse pouvait commencer son œuvre. Je me laissais entraver en tâchant d'apaiser les bonds furieux de mon cœur que le souvenir de la précédente injection avait provoqués. Mon mentor s'approcha pour me distraire, en vain. Toute mon attention était rivée à Elyam, et plus précisément au flacon entre ses doigts. Un flacon plein. Ma peur disparue aussitôt tant ce détail m'interpela. J'avais remarqué les fois précédentes que le flacon était plus rempli que je ne le pensais, néanmoins j'avais toujours cru à une erreur de ma part. Là aucune méprise n'était possible, le récipient était empli à raz bord de ce liquide d'un autre temps qui devait être le bien de plus précieux de Chäsgær. Avais-je seulement cru qu'Elyam ne possédait qu'un seul flacon alors que ce n'était tout simplement pas le cas ? Oui, c'était la réponse la plus logique après tout.
    
    Ce ne fut que lorsque le récipient de verre, complètement vide, teinta sur la table que je réalisai que la Gær avait préparé non pas une, mais deux seringues. J'aurais voulu l'interroger toutefois Dinaë avait déjà forcé la tresse de cuir entre mes mâchoires et l'aiguille de la première injection pénétra la peau de mon bras. La brûlure caractéristique courra jusqu'à mon cœur. Malgré mes efforts pour me détendre ou l'habitude de ce rituel, le brasier qui éclata dans tout mon corps me coupa le souffle et raidit mes membres. Je tirais tant sur mes entraves qu'Elyam dut rattraper mon bras droit, libéré, pour l'attacher de nouveau. Je n'avais que faire des écailles arrachées ou des plaies ouvertes dans la manœuvre, ces petites souffrances rendaient celle de l'injection plus supportable. Enfin, la douleur vive se mua en feu sourd qui s'enfonça en moi. J'aspirai alors à goulées brèves et avides ce que je pouvais de l'air glacé qui m'entourait. Je réalisai qu'un long gémissement aigu s'échappait de ma gorge quand Dinaë s'approcha pour chuchoter des paroles réconfortantes. Toutefois Elyam mit un terme à ma lamentation en la transformant en hurlement inhumain avec la seconde injection. Mon corps tout entier disparut dans le feu du fluide qui le parcourait, seul demeurait mon cœur affolé dont les battements erratiques me faisaient craindre à chaque seconde le silence de la fin.
    
    Ma conscience s'extirpa finalement de cette agonie pour découvrir que la douleur refluait grâce au liquide glacé dans lequel on m'avait immergée. Toutefois, s'il avait rattaché mon esprit à ce corps, il n'en chassait pas pour autant la souffrance causée par les mutilations qui s'opéraient déjà. Une complainte rauque m'arrachait la gorge, reprise en écho au loin par les hurlements déchirant d'une bête.
    
    – Alrüs…
    
    Ce ne pouvait être que lui. Je reconnaissais sa voix de crok'mar même au milieu de ma torture.
    
    – Vais-je le chercher ?
    
    C'était Elyam. Je tentai de hocher la tête cependant personne ne remarqua rien. Seule Dinaë répondit, après un soupir.
    
    – Si ça peut le faire taire… Il va déprimer tout le manoir s'il continue.
    
    Oui, je voulais que mon compagnon fût à mes côtés. Les choses paraissaient toujours moins insurmontables, moins dramatiques, quand il était auprès de moi et là j'avais désespérément besoin de lui. Un nouvel accès de souffrance vrilla mes tempes alors je fus engloutie une fois encore dans le feu qui dévorait mes chairs.
    
    Quand je rouvris les yeux, Alrüs pressait délicatement un linge humide sur mon front. Je me trouvais dans un lit.
    
    – Hey, content de te revoir parmi nous.
    
    Il avait l'air si épuisé avec sa voix rauque ainsi que ses yeux cernés. Depuis combien de temps était-il là ? Je voulus voir qui d'autre se tenait à mon chevet, si quelqu'un se souciait de l'état de mon camarade, mais je réalisai seulement alors que seul mon œil gauche m'obéissait. Le droit demeurait obstinément clos, les paupières collées l'une à l'autre. Je levai mollement une main pour venir frotter le récalcitrant, toutefois mon partenaire m'interrompit.
    
    – Attends, je vais le faire…
    
    Il trempa son tissu dans une bassine et s'appliqua à nettoyer mes paupières avec une douceur que je ne lui connaissais pas.
    
    – Voilà, ça devrait être mieux ainsi.
    
    Mon corps protesta encore un peu, mais mon œil accepta enfin de m'obéir. La lumière pourtant tamisée de la pièce se jeta avec tant de violence pour me déchiqueter l'intérieur du crâne que je hurlai de nouveau, avant de replonger dans les ténèbres.
    

Texte publié par Serenya, 14 mai 2019 à 09h43
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