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Tome 1, Chapitre 69 Tome 1, Chapitre 69
Dès mon arrivée, mes côtes me valurent un passage à l'infirmerie qu'Elyam comme mes mentors transformèrent en séjour prolongé à l’instant où le nom d'Argöth fut prononcé. Je me retrouvais à nouveau en isolement, cependant je comprenais leur réaction. Moi-même, j'étais incapable d'expliquer ce qui s'était passé et je ne tenais pas à évoquer en leur compagnie ma rencontre avec le Dévastateur sans être certaine que cela ne se retournerait pas contre moi.
    
    Alrüs n'avait pas dit un mot sur le chemin du retour, de même que la meute ne s'était pas montrée beaucoup plus bavarde. Je n'avais que faire de ce que pensaient Aëlya ou ses compagnons. En revanche, le mutisme de mon partenaire, qui s'était prolongé jusque là, m'inquiétait encore plus qu'Argöth lui-même. J'avais mis Alrüs en colère plus d'une fois, toutefois jamais au point de le pousser à me gifler comme il l'avait fait. Ce n'était pas la fureur qui avait parlé, mais la peur et la peine. Si j'avais l'habitude de gérer la première, les deux autres m'étaient moins familières. J'avais demandé plusieurs fois de ses nouvelles à mes professeurs et guérisseuse, cependant on me répondait à chaque fois qu'il était fidèle à lui-même ou qu'il fallait lui laisser du temps.
    
    Et un matin, ou une nuit, que je me réveillais en sursaut de mes éternels cauchemars, je perçus les échos chuchotant de son pouvoir avant de l'apercevoir, debout contre le mur, dans le coin opposé de la pièce. Je me frottais les bras pour chasser le poids des chaînes de mes songes, dont la sensation traînait encore sur ma peau, puis je posais mon regard sur lui, attendant ce qu'il avait à dire. Cependant, lui aussi semblait hésiter.
    
    – Toujours les mêmes ?
    
    Je souris à cette question qui était devenue un rituel depuis l'incident sur la route de Sombrive.
    
    – Toujours pas folle.
    
    Un souffle moqueur me répondit tandis qu’un maigre sourire passait fugacement sur les lèvres du jeune homme. Puis le silence revint, s'éternisant, jusqu'à ce que je le brisasse.
    
    – Je suis désolée.
    
    Alrüs s'agita dans son coin et je le vis se renfrogner. Je crus un moment qu'il allait se retrancher dans son mutisme blessé, pourtant sa voix résonna finalement.
    
    – Tu n'as pas le droit de faire ça. Ce n'est pas juste.
    
    Je souris malgré moi de sa réplique presque enfantine. Je lui avais promis de ne plus user de mon pouvoir sur lui, toutefois la situation ne m'avait guère laissé le choix.
    
    – Je sais. C'était Argöth, Alrüs, tu ne pouvais rien faire. Je voulais juste te savoir sauf.
    
    Mon compagnon enchaîna des allers-retours nerveux contre le mur du fond. Sa colère était encore bien présente et elle avait besoin de s'exprimer.
    
    – Quand bien même, Selën ! Nous faisons équipe, tu ne peux pas juste m'écarter d'un claquement de doigt quand tu le décides. Je ne suis pas un lâche, tu n'as pas le droit de me contraindre à agir comme tel !
    
    Je souris avec indulgence à sa fierté blessée. Il ne faisait peut-être plus parti de la meute, mais Alrüs demeurait, sans le moindre doute possible, un crok'mar.
    
    – C'est justement parce que tu n'es pas un lâche que je n'ai pas eu le choix. Si je ne peux rien contre Argöth, comment puis-je te protéger autrement ? Tu n'aurais jamais accepté de sauver ta peau sans ça. Nous serions morts tous les deux, pour rien.
    
    – Tu t'en es pourtant sortie…
    
    Je hochai la tête d'un mouvement hésitant tandis que mon partenaire venait s'asseoir face à moi, au pied du lit.
    
    – Que s'est-il passé ?
    
    Je haussai les épaules avant de baisser le regard sur mes mains.
    
    – Je n'en sais rien.
    
    Ce n'était bien sûr pas vrai, cependant je ne savais toujours pas ce que je pouvais confier ou non et à qui.
    
    – Dinaë et Toyën n'ont pas été sur le terrain depuis longtemps alors ils s'inquiètent souvent pour rien. Il vaut mieux ne pas tout leur raconter parfois, mais à moi…
    
    Je souris à son clin d'œil complice, cherchant mes mots un long moment avant de capituler.
    
    – Je ne comprends pas ce qui s'est passé.
    
    Alrüs haussa les épaules à son tour puis il s'installa plus confortablement.
    
    – Pas la conclusion, les faits. Commence au moment où tu m'as poussé pour éviter le cigoï.
    
    Je hochai la tête et remontai docilement le cheminement de mes souvenirs. Je lui racontais donc ma brève poursuite après l'Éthéré que j'avais abattu puis le silence qui avait régné tout à coup. Je lui rapportais mes appels, mes alertes, jusqu'aux explorations dans le pouvoir muet. J'avais su qu'ils étaient tout près, pourtant ils n'étaient nulle part. Mon compagnon confirma qu'il n'avait rien entendu de même que ses tentatives s'étaient montrées aussi infructueuses que les miennes. Le brouillard s'était épaissi soudain, il m'avait tout simplement engloutie. Je passai rapidement sur la peur qui s'était insinuée en moi ou les mirages, qui n'en avaient finalement peut-être pas été, qu'elle m'avait montré. Lorsque j'arrivai au signal lumineux que j'avais émis, Alrüs confirma que c'était grâce à lui qu'il m'avait retrouvée. Nous nous étions éloignés en nous cherchant dans la brume, toutefois mon partenaire avait craint une blessure grave en voyant que je ne répondais pas aux appels. J'étais encore indemne à ce moment là, mais je lui narrais alors mon attaque contre la silhouette cachée dans le brouillard et le coup en réponse qui m'avait valu un flanc violacé ainsi que des côtes bien abîmées. C'était là que le jeune homme m'avait retrouvée, au moment où je comprenais à qui j'avais à faire.
    
    – Je t'ai vue à terre, j'ai compris que tu étais blessée… mais tu m'as obligé à tourner les talons et à t'abandonner là. Est-ce que tu as la moindre idée de ce que ça fait ?
    
    L'œil accusateur fixé sur moi reflétait bien plus de douleur qu'autre chose. Je devais bien avouer ne pas avoir songé à cela un seul instant, même après notre retour.
    
    – Je suis désolée. Je voulais seulement te protéger.
    
    – Et moi, je n'ai pas le droit d'en faire autant, c'est ça ?
    
    Je secouai lentement la tête, ne trouvant rien d'autre à répliquer que des excuses renouvelées. Le silence régna quelques instants avant qu'Alrüs ne le brisât.
    
    – Ensuite ?
    
    Je pris une profonde inspiration avant de me lancer.
    
    – Argöth s'est jeté sur moi.
    
    Alrüs se raidit. Je vis son œil s'écarquiller néanmoins il ne dit rien, me laissant poursuivre à mon allure.
    
    – Honnêtement, je ne sais pas ce qui l'a retenu. Ce n'est pas moi, ça j'en suis certaine. Mon attaque ne lui a fait ni chaud ni froid, mon pouvoir l'a laissé parfaitement indifférent. Trois Processus et je ne suis strictement rien face à lui.
    
    Un quatrième suffirait-il seulement à rééquilibrer nos forces ?
    
    – Non.
    
    Je demeurais interdite à la réponse lâchée sur un ton sec, catégorique.
    
    – Je ne te laisserai pas faire un autre Processus, d'autant plus s'il est inutile.
    
    Mes lèvres s'étirèrent malgré moi.
    
    – En l'état, je n'ai pas la moindre chance contre lui. C'est ne pas faire un nouveau Processus qui rendrait les trois autres inutiles.
    
    Alrüs se renfrogna, mais ne trouva rien à répliquer pour autant. Le silence s'étira jusqu'à ce que j'avouasse ce qui m'emprisonnait le cœur depuis notre retour.
    
    – J'ai peur…
    
    – Alors ne le fais pas.
    
    Je secouai la tête à la réponse de mon camarade, amusée.
    
    – Je ne parle pas du Processus…
    
    Je cherchais mes mots un moment avant de reprendre.
    
    – Je n'ai rien ressenti Alrüs, rien du tout. Même juste devant moi le pouvoir d'Argöth était silencieux. Il pourrait nous suivre partout ou se glisser en ce moment même dans le couloir que je n'en saurais rien.
    
    – Bienvenue dans mon monde.
    
    Le jeune homme me fixait d'un air narquois. Je réalisai soudain que ce que je découvrais avec le Dévastateur était en réalité le quotidien de mes confrères.
    
    – Comment fais-tu ?
    
    Le Gær se pencha en arrière pour s'appuyer contre le mur et croisa les jambes sur mon lit.
    
    – Je me suis trouvé un détecteur à Éthérés un peu casse-pied, mais fort utile…
    
    Je ris à sa remarque toutefois la tension qui m'habitait ne disparut pas pour autant.
    
    – Regarde devant toi, il y aura toujours quelqu'un pour se charger de surveiller tes arrières. C'est tout l'intérêt d'une meute.
    
    J'approuvai avec un sourire faussement serein. Je pouvais compter sur mon compagnon, je le savais parfaitement. Il m’était cependant impossible d’avouer que ce qui me terrifiait n'était pas tant le silence qui avait alors régné dans le pouvoir que l'abandon total qui avait dominé mon corps face à Argöth…

Texte publié par Serenya, 7 mai 2019 à 08h58
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