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Tome 1, Chapitre 68 Tome 1, Chapitre 68
Le temps se suspendit à nouveau tandis que j'attendais ma fin imminente. J'étais figée, mes pensées gelées par la peur, néanmoins Argöth n'en profitait nullement. Sa langue vint fouetter l'air près de ma main tendue et, par je ne sus quelle folie, j'étirai mes doigts dans sa direction. L'Éthéré me huma un long moment, indécis, son appendice vaporeux remontant le long de mon bras, jusqu'à mon visage. Parfaitement immobile, mon corps avait abandonné tandis que mon esprit était rongé par la terreur. Pourtant, les larmes qui coulaient sur mes joues avaient un goût étrange. Nostalgie, soulagement, amertume…
    
    Alors la rumeur était vraie…
    

    Si mes pensées sursautèrent à cette vibration dans le pouvoir, mes chairs, elles, demeurèrent impassibles. Argöth poursuivait son examen, s'arrêtant sur les perles étincelantes prises dans mes cheveux.
    
    Je te croyais morte depuis longtemps…
    
    Je me recroquevillai en moi-même, terrifiée. Avait-il toujours eu conscience de mon existence ? Avait-il cru que j'avais péri lors de l'attaque du morghorïn ? Ce n'était pourtant pas de la colère que je ressentais dans ces échos de son étrange pouvoir. Non, il y avait bien plus de tristesse, de remord même. Je ne comprenais pas, rien dans cette situation n'avait la moindre logique.
    
    La langue d'Argöth cessa finalement son étude puis son museau immatériel vint se poser sur ma joue, écrasant les larmes qui y roulaient.
    
    Je t'ai abandonnée. Pardonne-moi…
    

    Il y avait tant de douceur et de peine dans ses propos… Je levai une main tremblante pour effleurer les ténèbres de sa mâchoire du bout des doigts. Pour celui qui devait être l'incarnation de la vengeance, notre fin à tous, je le trouvais bien délicat ou même préoccupé de mon sort…
    
    J'avais modifié mes plans, mais puisque tu es toujours en vie, ta libération redevient ma priorité.
    
    Ma libération ? De quoi parlait-il donc ? Soudain il se redressa, regard porté sur sa droite pendant quelques secondes, puis il revint à moi.
    
    Tiens bon encore un peu. Je serai bientôt là.
    
    L'écho de cette pensée se répercutait encore dans le pouvoir qu'Argöth avait déjà disparu, avalé par le brouillard qui se retirait peu à peu.
    
    Une éternité passa, où mon corps refusait toujours de bouger, puis un bruit de course me parvint. Deux bottes apparurent dans mon champ de vision puis ce fut un genou tandis que des doigts fébriles tâtaient mon cou. J'entendis clairement le soupir de soulagement ainsi que l'appel qui suivit, repris en échos tout autour. La meute était là, ils m'avaient retrouvée, Alrüs ne devait pas être loin. Mon esprit se remit soudain en route et je tressaillis des pensées qui s'y bousculaient. J'ouvris grand la bouche pour retrouver de l'air afin de prévenir celui des crok'mars qui m'avait retrouvée.
    
    – Tout doux, Selën. Tout va bien, les autres arrivent.
    
    Je luttais contre la douleur, mon corps gourd de même que le malaise qui menaçait pour donner l'alerte.
    
    – Je suis désolée, je n'ai pas entendu…
    
    Je distinguai vaguement son visage approcher et me concentrai sur les sons à former.
    
    – Argöth…
    
    La jeune femme se raidit, je la vis jeter un regard fébrile à la ronde.
    
    – Argöth était ici ? Tu en es sûre ?
    
    Je hochai la tête, tentant de me redresser avec un gémissement étouffé à l'éclair de douleur qui traversa mon flanc. Une nouvelle alerte résonna en écho tandis que la Gær m'aidait à m'asseoir contre le tronc d'arbre.
    
    – S'il est dans le coin, il vaut mieux décamper. Tu peux marcher ?
    
    Je n'en avais pas la moindre idée, mais pour rien au monde je n'avais l'intention de demeurer là alors j'acquiesçai. Je serrais les dents et la laissais me remettre sur mes deux pieds puis me guider. Je retrouvais peu à peu mes esprits quand Aëlya surgit sur notre droite, manifestement inquiète.
    
    – Alrüs n'est pas avec vous ?
    
    La crok'mar confirma qu'elle m'avait trouvée seule. Une lueur de colère passa dans les pupilles miroitantes quand elles se posèrent sur moi.
    
    – Qu'est-ce que tu as foutu ? Alrüs t'avait pourtant bien dit de suivre les ordres et de ne pas t'éloigner, non ?
    
    J'ouvris la bouche à plusieurs reprises sans rien trouver à dire. La meneuse pesta entre ses dents puis elle lança un appel auquel les autres répondirent, déclenchant un nouveau juron.
    
    – Personne ne l'a encore trouvé.
    
    Son attention revint vers moi pourtant je n'y prêtais pas garde, terrifiée par la pensée qui je venais d'avoir. J'avais imposé à mon partenaire de fuir, mais par où était-il parti ? La frayeur que je lui avais transmise l'aurait-elle poussé à courir sans se soucier de la direction ou de ce qui l'entourait ? S'était-il enfoncé davantage encore dans les Monts Sauvages par ma faute ? L'avais-je précipité dans le danger en voulant le protéger ? Je sentis ma gorge se nouer et les larmes menacer à l'idée qu'Alrüs ne répondait à aucun appel de la meute. L'avais-je tué au lieu de le sauver ? Aëlya me fixait cependant je n'entendais pas ce qu'elle me disait.
    
    – Je lui ai ordonné de fuir… Il fallait faire vite, je n'ai pas pensé à la direction…
    
    La meneuse retint de justesse une remarque, préférant adresser un nouveau signal à la meute.
    
    – Je ne peux pas continuer les recherches avec Argöth dans les environs. Alrüs devra rentrer seul, s'il en est encore capable…
    
    Je vis la douleur que provoquait en elle cette décision. Il serait aisé de la faire changer d'avis. Nous ne pouvions pas abandonner mon partenaire ! J'ouvris la bouche, néanmoins elle me devança, un doigt menaçant tendu vers moi.
    
    – Je ne veux plus t'entendre. Tu as assez fait de dégâts pour aujourd'hui, je ne perdrai pas un autre compagnon par ta faute. Siam, tu ne la lâches plus jusqu'à Chäsgær.
    
    Contrainte de suivre le mouvement, j'obéis docilement en pleurant la faiblesse comme la lâcheté qui m'obligeaient à abandonner le seul véritable ami que j'avais. Alrüs devait rentrer, il ne pouvait en être autrement, sinon jamais je ne pourrais me le pardonner.
    
    Quelques membres de la meute nous avaient rejointes quand un nouvel hurlement s'éleva de la forêt devant nous. Je vis le soulagement passer sur les visages et Aëlya jura avant de forcer l'allure.
    
    – Qu'est-ce qu'il fiche là-bas ? Ce n'est pas à moi de jouer les nounous…
    
    Ne pouvant suivre leur trot avec mes côtes douloureuses, nous nous fîmes distancer. La dénommée Siam se pencha à mon oreille.
    
    – Alrüs est à Quat'voies. Il va bien.
    
    Le soulagement faillit me couper les jambes aussi m'appuyais-je davantage contre mon guide le temps de me ressaisir.
    
    Nous rattrapâmes la meute au complet dans le carrefour déserté du grand marché où deux membres s'échinaient à retenir un Alrüs se débattant comme si sa vie en dépendait. Avant d'avoir l'occasion de comprendre ce qui se passait, Aëlya me tomba dessus.
    
    – Qu'est-ce que tu lui as fait, bon sang ?
    
    Je me mordis la lèvre en saisissant le problème et me forçai à me concentrer sur les flots de pouvoir qui s'agitaient tout autour. Je rappelai alors à moi la part de ma magie qui entravait la volonté du jeune homme. Il cessa aussitôt de s'agiter, se tournant d'un bloc vers moi. En quelques pas, il couvrit la distance qui nous séparait et la fureur qui flamboya dans sa pupille unique précéda de peu sa main levée. Je serrai les dents et rentrai la tête dans les épaules. Avisant la grimace de douleur que provoqua ce mouvement, Alrüs retint son geste. Son regard s'attarda sur mes côtes soutenues par mon bras. Alors la peine vint s'ajouter à la colère et sa main claqua sur ma joue sans que je cherchasse à l'éviter ou même à protester.
    
    – Qu'est-ce qui t'as pris de… Pourquoi…
    
    Les questions se bousculaient sur ses lèvres. Je ne pus que lui répondre avec un sourire timide.
    
    – C'était Argöth… Il fallait te mettre à l'abri. C'est ce que font les membres d'une meute, non ?
    
    Le jeune homme vira au cramoisi avant de lever à nouveau la main. Pourtant, il revint sur sa décision et, avec une flopée de jurons, tourna les talons pour nous entraîner sur la route de Chäsgær.

Texte publié par Serenya, 30 avril 2019 à 08h12
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