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Tome 1, Chapitre 66 Tome 1, Chapitre 66
Les semaines qui suivirent notre retour de Blanchiles se révélèrent terriblement calmes. Gær Toyën n'avait aucune chasse à nous confier, Alrüs et moi, toutefois nous n'étions pas les seuls concernés. La meute, notamment, s'agitait nerveusement quand elle ne déambulait pas, désœuvrée, dans les couloirs. Jamais je n'avais vu la salle à manger aussi remplie à tous les repas et, de fait, le quotidien à Chäsgær devenait assourdissant, voire abrutissant. Me retrancher derrière mon pouvoir me coupait de mes semblables sans être parfaitement efficace, ce qui devait me donner des airs absents dans le meilleur des cas ou me faire passer pour une hautaine prétentieuse dans le pire. En vérité, j'étais surtout groggy par les migraines, épuisée par les cauchemars qui m'étouffaient toujours plus.
    
    Puis un jour, sans crier gare, notre petit monde s'agita. Des groupes entiers partaient enfin en mission. Gær Nævën fut envoyé après un morghorïn tandis qu'Alrüs et moi étions convoqués dans le bureau du colosse. Je trépignais à l'idée de pouvoir moi aussi partir en chasse d'une telle créature, mais je déchantai aussitôt en découvrant qu'Aëlya nous avait précédés. Toutefois, l'idée de devoir collaborer avec la meute, si elle ne me plaisait pas, piquait au vif ma curiosité. L'intérêt des crok'mars était justement qu'ils se suffisaient à eux-mêmes alors pourquoi devoir nous joindre à eux ? L'autre détail interpelant était le facies de mon mentor. Je l'avais souvent connu sombre ou sévère, jamais aussi ouvertement inquiet. Tout à coup, mon excitation fut chassée par la tension qui emplissait la pièce.
    
    – Je sais que c'est inhabituel et que l'idée ne plaira à personne, néanmoins notre devoir passe avant tout. Alrüs, Selën, vous accompagnerez la meute pour cette chasse. Un troupeau de cigoïs a été signalé au niveau de Quat'voies, ils pourraient ne plus être très loin d'ici désormais. J'ai d'autres missions à lancer, or je ne peux le faire si vos camarades risquent la mort à peine dehors… C'est Aëlya qui dirigera la chasse, Alrüs tu feras le lien entre la meute et Selën. Aëlya, tu auras besoin de ses capacités de localisation alors ne la joue pas en solitaire. Cette chasse doit être réglée au plus vite, je compte sur vous.
    
    Les acquiescements sérieux de mes confrères augmentèrent encore l'angoisse qui se glissait en moi. Je n'avais pas vu mon partenaire aussi sévère depuis longtemps. Tandis que nous allions nous retirer, Gær Toyën me retint avec une dernière remarque.
    
    – Je n'aime pas cette activité soudaine. Quoi que tu perçoives d'autre en chemin, vous ne vous occupez que des cigoïs puis vous rentrez aussitôt, est-ce clair ?
    
    J'hésitais une seconde, m'apprêtant à répliquer qu'il nous fallait protéger les villages avant tout, toutefois l'air déterminé du colosse me dissuada aussi donnais-je ma parole.
    
    Les autres m'attendaient déjà devant les grilles lorsque j'arrivai en uniforme complet au pas de course. Je tentai un sourire de défi à l'attention d'Alrüs, cependant la tension qui avait régné dans le bureau ne l'avait pas quitté. J'avais pressenti que cette chasse n'avait rien de commun et j'en avais désormais la certitude. À la foulée énergique que prit la meute sur le départ, je compris d'où mon partenaire tenait cette manie qu'il m'avait transmise de quitter le manoir en courant. Et tandis qu'Aëlya donnait ses ordres sur le chemin, partageant la meute en différents groupes, Alrüs faisait de même avec moi.
    
    – Cela ne va pas être facile de tout t'expliquer en si peu de temps alors il va falloir te contenter de suivre mes directives, pour une fois. La meute chasse en formant une sorte de « V ». Nous serons à la pointe, c'est là que la concentration d'Éthérés sera la plus importante. Tu es la seule du groupe à pouvoir abattre un cigoï en un coup alors les autres rabattront nos proies au maximum vers toi pour éviter les risques inutiles. Si tu sens que le troupeau tente quoi que ce soit pour échapper à notre piège, préviens-moi aussitôt. Je transmettrai à Aëlya pour qu'elle corrige le positionnement des autres.
    
    J'acquiesçai en silence, mais ce n'était manifestement pas assez.
    
    – Je ne plaisante pas Selën. Si un membre la joue solo, c'est toute la meute qui est menacée.
    
    Je promis de vive voix cette fois, ce qui rassura quelque peu mon compagnon.
    
    Ce répit fut toutefois de courte durée. À peine avions nous dépassé le village dans la forêt que je perçus le grondement sourd du troupeau dans le pouvoir.
    
    – Selën ?
    
    J'avais ralenti sans m'en apercevoir et me hâtai de retrouver mes esprits pour prévenir les autres.
    
    – Ils sont déjà là !
    
    Je pointais dans la direction d'où provenaient les échos. Alors un ordre fusa, sous forme de cri de bête.
    
    – Reste près de moi.
    
    J'acquiesçai à la recommandation d'Alrüs, regardant les membres de la meute plonger trois par trois dans les sous-bois. Lorsque mon camarade bondit au-dessus des buissons qui bordaient la route, je l'imitai sans hésiter et, arbalète en mains, nous nous enfonçâmes dans la forêt. Grâce au pouvoir, je pouvais suivre grossièrement les déplacements de la meute comme de nos proies. Dès que le troupeau se trouva engagé dans la nasse mortelle que nous formions, une onde se propagea dans la magie qui incita les cigoïs à faire demi-tour.
    
    – Ils nous ont sentis, ils rebroussent chemin.
    
    Un hurlement s'échappa de la gorge d'Alrüs et un autre, reprit en échos, lui répondit. La meute accéléra l'allure pour rattraper les fuyards, mais je doutais que cela fonctionnât. Lorsque nous traversâmes en deux bonds une large route pavée pour replonger dans les fourrés, je compris que nous venions de dépasser Quat'voies, or je n'étais manifestement pas la seule.
    
    – Nous arrivons en bordure des Monts Sauvages. Je ne sais pas si Aëlya a l'intention de les poursuivre au-delà.
    
    Mon compagnon interrogea directement ses anciens camarades tandis que je retournais à l'écoute du pouvoir. Je le perçus juste à temps pour armer mon arbalète avant de le distinguer entre les arbres : un cigoï bondissait entre les troncs. Je levai mon arme puis tirai, profitant du vol du projectile pour corriger sa trajectoire. La joie d'avoir fait mouche se heurta à la disparition du pouvoir de l'Éthéré, cependant la magie était si agitée autour de moi que je parvins à faire abstraction.
    
    – Aëlya demande si on peut les avoir en poursuivant dans les Monts Sauvages ou s'ils nous échappent.
    
    Je contrôlai une seconde fois ce qui me semblait bien avoir remarqué.
    
    – Nous sommes en train de les rattraper. Il faut juste continuer encore un peu.
    
    Alrüs hocha la tête avant de transmettre. J'abattis un second cigoï alors que nous quittions la forêt dense pour des arbres plus épars au fond d'une vallée envahie par un brouillard s'épaississant peu à peu. J'esquivai d'un bond un tronc gris surgissant devant moi et perdis, par la même occasion, la piste magique du troisième Éthéré que je pourchassais. Le pouvoir me parut soudain plus chaotique, les échos de pouvoir des uns et des autres me parvenant par intermittence. Je pestai. Cela faisait bien longtemps que je n'avais plus ressenti les effets de la fatigue. Je n'avais pourtant pas l'impression d'avoir tant que cela abusé de la magie. Une main se posa sur mon épaule tandis que j'étais absorbée par mon écoute, aussi sursautai-je.
    
    – Je t'ai dit de ne pas…
    
    À l'écho de pouvoir qui surgit soudain dans notre dos, je poussai Alrüs sans ménagement puis bondis en arrière. Le cigoï chargea entre nous deux, ses quatre bois nous frôlant. Je m'élançai aussitôt sur ses traces, arbalète chargée, avant que le brouillard ne le réintégrât complètement. Sa silhouette bien distincte, je tirai et lâchai un soupir aussi soulagé que las à la dissolution de la créature. Je tournai à nouveau mon attention vers les échos de magie pour avoir une idée de la situation et ne trouvais rien. Rien, mis à part ce vague bourdonnement de l'absence de pouvoir. Aucun grondement de cigoï, aucun chuchotement de la meute.
    
    – Alrüs ?
    
    Je l'avais quitté à l'instant, il ne pouvait être loin. Ni hors de portée de voix, ni hors de portée de mon pouvoir…
    
    – Alrüs !
    
    Mon cœur tambourinait à mes oreilles tandis que l'angoisse s'emparait de moi. Alrüs et la meute étaient tout près, je le savais. Pourtant mes sens humains autant que magiques étaient formels : j'étais bel et bien seule.

Texte publié par Serenya, 16 avril 2019 à 09h20
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