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Tome 1, Chapitre 65 Tome 1, Chapitre 65
Messire Osran et ses partisans étaient des personnages étranges, tant dans leur vision de l'avenir de ce monde que dans leurs lubies. Après avoir grandement insisté pour que je n'exterminasse pas la colonie räverns, mais la réduisisse à quelques couples, seul le gouverneur me suivit pour assister à ma démonstration. S'il loua mes capacités peu communes, il n'en afficha pas moins une grimace dégoûtée tout du long de l'exécution. Étrangement cette réaction, loin d'aggraver ma propre tristesse coutumière, la soulagea quelque peu, comme si le fait de la partager avec mon étonnant public la rendait moins lourde à porter. Je m'appliquai moins qu'à l'accoutumée à cacher mes larmes honteuses, de plus le gouverneur parut avoir autant besoin que moi du moment de solitude et de silence que je m'octroyai pour retrouver mes esprits. Partir en laissant des Éthérés derrière moi était des plus inhabituels pourtant je le fis avec soulagement.
    
    Lorsque je rebroussais chemin pour revenir au manoir, mon regard croisa celui de messire Osran dans lequel je lus bien plus de compréhension que je ne l'aurais cru. Le silence nous accompagna un long moment sur le sentier, jusqu'à ce que mon guide le rompît d'une voix à peine plus forte qu'un murmure.
    
    – Je suis d'autant plus heureux que ce soit vous qui vous vous en soyez occupés. Je ne savais pas qu'il existait des Gærs sensibles à la cause des Éthérés…
    
    Un frisson glacé me parcourut à l'idée que pareille rumeur se répandît. J'étais parvenue jusque là à cacher mes réactions de même que j'avais toujours fait croire à Alrüs que mes yeux rougis étaient dus à l'épuisement.
    
    – Il n'y en a pas. Les Gærs ont pour mission d'exterminer les Éthérés, il n'y a rien d'autre à prendre en considération.
    
    Mon ton avait été plus froid et sec que je ne l'avais voulu, mais mon cœur tambourinait encore de la peur qu'avait fait naître sa remarque. Loin de s'en froisser, l'homme hocha la tête d'un air entendu.
    
    – Bien sûr. N'ayez crainte, votre secret est en sécurité avec moi. Je me permets toutefois de renouveler ma proposition : si un jour vous êtes épuisée de vous renier, n'éprouvez aucune honte à trouver refuge là où on vous comprendra.
    
    Je le remerciai à mi-voix, partagée par sa déclaration.
    
    Nous dûmes attendre deux jours le retour du Rose des Vents ainsi que de nos camarades avant de songer à reprendre la route de Chäsgær pourtant, pour une fois, je n'éprouvais aucun empressement à quitter les lieux. Le gouverneur était un homme discret qui savait se faire absent pour nous laisser notre intimité, sans chercher à tous prix notre compagnie ou à se faire bien voir. Sa bibliothèque regorgeait d'essais sur l'élevage ou le dressage des räverns et je trouvais ces lectures tout autant fascinantes que dérangeantes. Ces vestiges d'un autre temps, d'autres mœurs, témoignaient qu'une voie bien différente avait été possible. Une voie que j'aurais aimé connaître et que je regrettais presque d'entrapercevoir puisqu'elle rendait ce monde, mon monde, plus amer. Lorsque Messire Osran me trouvait plus disposée à l'échange, en règle générale lorsque le reste du manoir était encore endormi, je l'écoutais me parler de cette île étrange où les habitants ne craignaient pas les Éthérés et coexisteraient avec eux sans soucis s'il n'y avait, comme toujours, cette crainte d'Argöth comme de son contrôle sur ses hordes immatérielles. Cette peur, ainsi que les accords avec Chäsgær, les contraignaient à limiter la population des räverns. Jamais ils n'avaient cherché à les éradiquer de même que jamais les Éthérés ne s'étaient, d'une quelconque manière, vengés. Le gouverneur les qualifiait seulement de "plus agités" les jours suivants le passage des Gærs aussi les habitants se contentaient-ils de limiter leurs activités extérieures durant cette période. Le reste du temps, Éthérés et Hommes se partageaient l'île sans incident. Une autre issue à cette guerre était peut-être possible, après tout. Nous discutions ainsi pendant des heures d'une Avëndya débarrassée d'Argöth, l'incarnation de notre faute. D’une Avëndya où Éthérés et Hommes seraient réconciliés. Un pardon de la magie à la bêtise humaine qu'il était probablement naïf d'espérer, mais que rien ne nous empêchait d'imaginer.
    
    Cependant, ces échanges n'étaient pas au goût de mes camarades, je le compris rapidement. Si le contenu de nos conversations demeuraient privé, Dinaë nous surveillait toujours avec un air sévère dès que le gouverneur et moi nous entretenions, quand ce n’était pas Alrüs qui s'arrangeait toujours pour demeurer auprès de moi en journée. Lorsqu'Aevon et Tymen furent de retour un matin, Dinaë insista pour repartir dès le déjeuner avalé sans que personne ne cherchât à protester. Pour une fois, je quittais un puissant presque à regret tandis que notre mentor faisait tout pour abréger les politesses. Sur le ponton de notre départ, Messire Osran trouva tout de même le moyen de glisser un petit objet froid dans mes mains puis il chuchota, au moment de nous séparer.
    
    – Je sais que vous n'appréciez guère les présents, mais vous n'avez pas à le porter de manière ostentatoire. Sachez seulement que le montrer à tout équipage vous assurera une traversée rapide, à mes frais. Si un jour vous ressentez le besoin d'échapper à votre monde…
    
    Je saisis du coin de l'œil l’attention soucieuse de Dinaë aussi m'empressai-je de saluer notre hôte avant de rejoindre mes compagnons sur le pont du Rose des Vents. Ouvrant discrètement mes doigts, j’y découvris une épingle en argent arborant la silhouette d'un petit rävern lové autour d'une pierre laiteuse. Je l'accrochai d'un geste rapide à l'intérieur du col de ma cape et adressai un hochement de tête discret au gouverneur avant que lui ainsi que sa cité ne disparussent derrière une falaise.
    
    Les quatre jours qui furent nécessaires pour rejoindre Chäsgær, Dinaë comme Alrüs les passèrent à me questionner sur mes échanges avec Messire Osran, sous les regards curieux d'Aevon et Tymen. J'avais confiance en eux, néanmoins je craignais que les idées évoquées avec le gouverneur ne les poussassent à craindre davantage encore une quelconque emprise du pouvoir sur moi. Aussi me contentais-je de leur raconter ce que j'avais appris de l'élevage des räverns et comme je trouvais ces gens étranges de se refuser à exterminer la colonie d'Éthérés. Mon discours dut les convaincre puisque, finalement, Dinaë cessa son interrogatoire plus ou moins discret tandis que Gær Toyën n'aborda pas une fois le sujet avec moi. Je profitais de mon retour au manoir pour orienter mes recherches vers l'époque où les Éthérés étaient encore des êtres de chair et de sang, mais je découvris qu'en vérité Chäsgær ne proposait guère de documents datant d'avant la Grande Purge. Il y avait bien toutes les informations relatives aux caractéristiques physiques ou magiques des créatures que nous chassions, cependant il n'y avait guère plus. Rien ou presque sur cette époque, dont nous avait pourtant parlé en cours Dinaë, où les Gærs assuraient la cohabitation entre Hommes et créatures magiques. Je pouvais comprendre que ces informations n'eurent guère plus d'utilités de nos jours, qu'il était préférable de cibler les études des jeunes gens qui, au contraire de moi, n'avaient pas tout le loisir de s'exercer ou se former à volonté. Je comprenais… mais je ne pouvais m'empêcher de ressentir un certain malaise à l'idée que nos mentors dissimulaient, en quelque sorte, des pans entiers d'une histoire qui nous concernait plus que quiconque.

Texte publié par Serenya, 9 avril 2019 à 09h44
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