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Tome 1, Chapitre 64 Tome 1, Chapitre 64
L'ascension de Blanchiles, jusqu'au manoir du gouverneur, avait été un spectacle saisissant, tant par le panorama qui se découvrait un peu plus à chaque degré, que par la sensation grisante de vertige qui s'était emparée peu à peu de moi. Toutefois, l'étrange île me réservait encore bien des surprises. La résidence du gouverneur, si elle demeurait riche, était aux antipodes du luxe ostentatoire et criard des palais que j'avais visités jusque là. Je ne saisissais pas toutes les nuances qui différenciaient un roi d'un gouverneur, et je n'en avais, en vérité, rien à faire, mais une certaine simplicité les départageait clairement. L'homme qui se faisait appeler Messire Osran nous avait reçus avec des manières bien moins ampoulées que je ne le craignais. De même, la "cour" à laquelle il nous avait présentés pour le dîner nous avait accueillis avec déférence, sans cette hypocrisie qui nimbait les cours royales.
    
    Blanchiles me plaisait déjà beaucoup au moment d'aller nous coucher, toutefois elle me séduisit encore plus de nombreuses heures plus tard lorsque, réveillée comme à mon habitude bien plus tôt que quiconque par mes cauchemars, je dénichai un balcon attenant à une bibliothèque déserte qui surplombait cité, port et océan infini. J'avais craint, à mon arrivée, que la lueur magique qui nimbait tant Blanchiles me rendrait le séjour aussi désagréable qu'à Chandeaux, or il n'en était rien. La roche blanche qui formait l'île et ses construction diffusait tant la moindre lueur que les sources d'éclairages magiques étaient menues et éparses, résonnant à mes sens particuliers comme une douce mélopée mélancolique, presque bienveillante, à l'opposée du gémissement d'agonie entêtant de Chandeaux. Il y avait quelque chose d'incroyablement paisible à contempler ainsi, pendant des heures, la cité s'éveiller doucement, les premiers navires quitter le port. Je reconnus même le motif sophistiqué de la voile du Rose des Vents. Je souhaitai alors intérieurement bonne chasse à Aevon et Tymen.
    
    – J'ose espérer que c'est la beauté de notre île qui vous a tiré de votre lit si tôt et non un quelconque inconfort.
    
    Je saluai le gouverneur avec un sourire avant de le rassurer aussitôt. Puis le silence s'installa tandis que messire Osran s'abîmait lui aussi dans la contemplation de son domaine.
    
    – Vous avez bon goût, Gær Selën. C'est le meilleur point de vue que nous ayons depuis ma demeure, du moins à mon sens.
    
    Je ne pouvais que le croire sur parole et ne trouvais rien d'autre à répondre qu'une politesse.
    
    – Vous avez une très belle île, c'est certain.
    
    L'homme parut amusé. Il se pencha un peu plus au-dessus de la rambarde pour embrasser du regard la cité à l'aplomb.
    
    – C'est une très belle île, j'en conviens, mais elle n'est pas à moi. Je n'en suis que le gouverneur, je n'ai rien à voir avec ces rois imbus de richesses et de pouvoirs qui se leurrent dans leurs prisons dorées.
    
    La vision de notre hôte m'intrigua par son honnêteté. Il était, sans aucun doute, le premier à oser critiquer aussi ouvertement, du moins devant moi, les rois d'Avëndya. Ne sachant s'il s'agissait là du fond véritable de sa pensée ou d'une ruse pour me tester, je me contentai de hocher la tête.
    
    – Ne soyez pas timide, allons. Je suis au courant de la guerre de charme dans laquelle sont lancés ces trois imbéciles. Tout comme je sais que vous avez refusé chacune de leurs propositions.
    
    Un sourire en coin me vint à sa remarque ainsi qu’aux souvenirs de tous les postes qu'il m'avait fallu refuser.
    
    – Quoi qu'ils s'imaginent pouvoir vous offrir, ce ne sera toujours qu'artifices et mensonges. Chäsgær a beau se démener, il n'y aura jamais assez de Gærs pour mettre un terme à cette guerre insensée. Les territoires des Hommes diminuent chaque année, vous offrir une protection qu'ils n'ont pas est ridicule. Vous êtes peut-être jeune, mais vous n'êtes pas sotte.
    
    Ignorant où son discours voulait nous mener, ou même s'il s'agissait de reproches masqués, je gardais le silence et l'observais avec curiosité.
    
    – Les royaumes du sud tomberont un jour, à l'instar de ceux du nord. Nul n'est en sécurité sur le continent. Ce qui n'est pas notre cas ici, à Blanchiles. Nous n'avons même jamais eu besoin de Gær domicilié pour nous préserver. Les räverns se contentent de nicher là où ils l'ont toujours fait, les quelques nid'hivers qui viennent parfois ne sont guère plus menaçants. Il suffit de réguler de temps à autre leur population, rien de plus. Chez nous, vous seriez réellement en sécurité.
    
    Voilà donc où il voulait en venir. Un sourire amer m'échappa alors que je secouai la tête.
    
    – Personne ne sera jamais à l'abri nulle part, plus depuis que la Grand Purge a été amorcée. Ce sont nos ancêtres qui nous ont condamnés, pas les Éthérés.
    
    Je songeai un peu tard qu'un tel discours pouvait être mal reçu, pourtant le gouverneur approuva d'un hochement de tête franc.
    
    – Vous ne le savez certainement pas, mais Blanchiles était connue à l'époque pour son élevage de räverns. Toutes les cours d'Avëndya en raffolaient. Nous les dressions pour la chasse, la pêche ou simplement la compagnie… Un jour, certains ont décrété que ces compagnons inoffensifs étaient dangereux, seulement parce que la magie coulait en arabesques dans leurs ailes… Tous les gouvernements n'ont pas ratifié la Grande Purge, Gær Selën, loin de là. Les plus puissants se sont simplement passé des voix plus modestes. Alors non, je n'aurais jamais aucune compassion pour leurs descendants. Et vous ne devriez pas en avoir non plus : ce sont eux qui ont perverti la fonction de Chäsgær, vous ont condamnée à l'existence que vous menez.
    
    Je ne savais que répondre à pareille déclaration. Je m'étais plutôt bien habituée à ma vie, mais je ne pouvais nier en vouloir parfois à ceux qui avaient plongé notre monde dans les ténèbres. Ne voulant pas m'aventurer sur un sujet aussi sensible, je revins au début de notre échange.
    
    – Que vous soyez en cause ou non, il est à présent trop tard. C'est tout Avëndya qui est menacée. L'océan vous protège peut-être des Éthérés terrestres, en revanche Argöth lui-même n'en aura que faire.
    
    Je doutais de la véracité de mon propos, m'interrogeant de plus en plus sur l'existence de ce fameux Dévastateur qui ne s'était jamais montré ces dernières années, toutefois j'étais, semblait-il, la seule à remettre sa réalité en cause.
    
    – Vous pourriez être là pour sauver l'humanité de la folie dans laquelle elle s'est elle-même plongée. Chaque jour vous risquez votre vie sur le continent, le Dévastateur pourrait tout autant vous tendre un piège sans jamais avoir à risquer vous affronter. En demeurant ici, il n'aurait d'autres choix que de nous ignorer ou de voler vers sa mort.
    
    Un frisson glacé me parcourut et ma voix se fit atone devant l'horreur que j'entrevoyais.
    
    – Vous condamneriez tout le continent pour sauver vos vies ?
    
    Le gouverneur ne se formalisa pas de ma réaction, bien au contraire. Il se redressa, plein d'assurance, une lueur déterminée dans le regard.
    
    – Je condamnerais sans le moindre remord ceux qui nous ont damnés pour sauver des innocents de même que la jeune femme qui incarne notre seul espoir, oui.
    
    Il y avait quelque chose de terriblement naïf et tout autant glacial dans sa réponse, pourtant je comprenais bien plus son point de vue que celui de tous les rois que j'avais croisé.
    
    – Dans ce cas, je vais devoir vous faire la même réponse qu'aux autres. Je n'appartiens et n'appartiendrai jamais à personne. Chäsgær est neutre, je ne dérogerai pas à cette règle. Mon rôle est de mettre un terme à cette guerre, je ne me cacherai pas en espérant y échapper.
    
    Loin de l'offusquer comme certains, ma réplique fit sourire Messire Osran.
    
    – Je me doutais que vous refuseriez. Vous êtes courageuse, et c'est tout à votre honneur, toutefois si un jour vous ressentez le besoin de vous retirer, même temporairement, sachez que ma porte vous sera toujours ouverte.
    

Texte publié par Serenya, 2 avril 2019 à 09h05
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