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Tome 1, Chapitre 63 Tome 1, Chapitre 63
Mon enthousiasme fut rapidement douché lorsque je compris que mes compagnons de route n'avaient nullement l'intention de me laisser visiter. Nous descendîmes directement à l'une des nombreuses auberges du port, où nous étions manifestement attendus puisque le gérant remit un pli à Dinaë sans qu'elle eût besoin de se présenter. La vieille Gær attendit d'être attablée devant un repas chaud avant de prendre connaissance du message avec un hochement de tête satisfait.
    
    – Notre navire est arrivé dans la journée et a déjà chargé sa cargaison. Nous pourrons appareiller dès que nous le souhaiterons.
    
    – Nous partons dès ce soir ?
    
    Ma remarque fit glousser Dinaë, mais ce fut Alrüs qui répondit.
    
    – Les gens normaux ont besoin de dormir, tu sais ? Laisse les matelots se reposer et nous aussi par la même occasion…
    
    Je lui lançai une œillade entendue avant de répliquer.
    
    – C'est parce que tu ne dors que d'un œil que tu es aussi grognon ?
    
    Je récoltai un coup de coude dans les côtes tandis que Dinaë secouait la tête d'un air amusé.
    
    Le lendemain, je trépignais dans ma chambre une éternité avant que mes compagnons ne daignassent se lever. Il fallut encore endurer le petit-déjeuner avant de nous rendre sur le port. Notre mentor avait laissé sa monture aux bons soins de l'aubergiste, manifestement habitué. Elle avançait donc devant nous de son pas tranquille, dans une foule pressée de matelots qui s'écartaient pourtant sans accro de sa route. Le navire devant lequel elle s'arrêta finalement était loin d'être le plus imposant des bâtiments à quai, mais il avait des airs bien plus raffinés avec ses courbes et ses sculptures toutes en finesse. Un homme à la large carrure qui attendait sur le pont vint à notre rencontre en quelques larges enjambées.
    
    – Je suis honoré de pouvoir vous accueillir une fois encore sur le Rose des Vents, Gær Dinaë.
    
    – C'est un plaisir, Capitaine.
    
    Je les laissai à leurs civilités pour m'absorber dans la contemplation des deux mats aux voiles repliées parcourus par des hommes à l'agilité déconcertante.
    
    – Et c'est un honneur encore plus grand d'être le premier équipage à faire traverser la fameuse Gær Selën.
    Je m'arrachai à mon observation afin de le remercier d’un sourire de circonstance. Puis nous lui emboitâmes le pas tandis qu'il nous guidait sur le pont.
    
    – La traversée sera un peu plus longue que prévue : un banc de sinëas nous oblige à faire un détour. Nous accosterons pour le déjeuner demain, voire le dîner si les vents sont contre nous.
    
    À l'évocation des Éthérés, j'adressai un regard entendu à mon partenaire qui secoua discrètement la tête, mettant un terme à l'idée qui germait dans mes pensées.
    
    À peine avions-nous mis le pied sur les planches du navire qu'une voix agacée héla le capitaine depuis le ponton.
    
    – Je croyais que vous ne preniez aucun Gær à bord, Capitaine… Nous prendriez-vous pour des imbéciles ? C'est tout de même incroyable que vous préfériez tous faire des détours interminables au lieu de nous emmener vous débarrasser de la menace une bonne fois pour toute !
    
    La voix me paraissant familière, je me penchai par dessus le bastingage.
    
    – Aevon ! Tymen !
    
    Tous deux parurent aussi surpris que moi de les trouver là. Il était évident que leur présence était liée aux sinëas dont le capitaine avait fait mention plus tôt. Le hasard de notre rencontre arrangerait tout le monde.
    
    – Laissez-les monter, Capitaine. Nous n'aurons pas à faire de détour ainsi : Aevon et Tymen pourront remplir leur mission !
    
    L'homme parut soudain embarrassé. Il ouvrit plusieurs fois la bouche avant de parvenir à s'exprimer.
    
    – C'est que l'on m'a demandé expressément de vous faire traverser au plus vite, Gær Selën.
    
    Je haussai les épaules face au problème qui n'en était pas vraiment un.
    
    – Dans ce cas, menez-nous à destination puis conduisez nos camarades aux sinëas.
    
    Mes deux confrères hochaient la tête avec espoir, toutefois le capitaine ne semblait pas convaincu.
    
    – Le gouverneur s'est montré fort généreux pour que je demeure à votre disposition tout au long de votre séjour à Blanchiles, Madame…
    
    Pour une fois, les attentions d'un puissant s'avéraient utiles.
    
    – Dans ce cas, le problème est réglé. Vous ne me ferez pas plus grand plaisir qu'en conduisant mes amis sur leur lieu de chasse.
    
    L'homme masqua tant bien que mal sa grimace par une révérence puis il invita Aevon et Tymen à bord. Il prit ensuite congé pour lancer des ordres à son équipage qui œuvrait déjà à nous faire quitter le port.
    
    – Quand je pense que nous n'essuyons que des refus depuis deux jours alors que toi il te suffit de donner des ordres… Depuis quand la petite nouvelle nous a-t-elle doublé, Tymen ?
    
    – Depuis le début. Il serait temps de t'en apercevoir…
    
    Tous deux rirent de leur échange tandis que je me sentais plus mal à l'aise qu'autre chose à l'écart de traitement manifeste que l'on nous réservait. Je levai le nez au grand claquement au-dessus de nos têtes et vis les voiles se dérouler d'un coup pour se gonfler soudain du vent capturé. Tout le navire fit alors un bond joyeux à la conquête des ténèbres infinies, mon cœur dansant d'allégresse avec lui.
    
    – Excusez-moi… J'ai rendez-vous avec le bastingage…
    
    Je posai un regard curieux sur Aevon qui, le teint grisâtre et une main sur la bouche, se précipita pour se pencher dans le vide. Un soupir exaspéré ramena mon attention à Tymen.
    
    – Un jour, il finira par être malade à quai…
    
    Je retins un rire moqueur ne sachant si Tymen se jouait de moi ou non.
    
    – Il est…
    
    – Oui, ce crétin doit bien être le seul Gær sinëa à avoir le mal de mer… Voyager avec lui est une plaie. Tu vas vite regretter de nous avoir fait monter à bord !
    
    De fait, Aevon passa les deux jours de notre traversée accroché au bastingage, à refuser presque tous les vivres que je lui proposais et à rendre le reste. J'avais de la peine pour lui, mais ce sentiment ne suffit toutefois pas à noyer mon émerveillement pour toutes les petites choses qui faisaient le quotidien des marins. Les motifs des voiles des différents navires que nous croisions au loin, les colonies de coquillages ou d’algues luminescents qui transformaient les rochers en phares à la beauté sauvage, les deux sinëas qui passèrent en éclaireurs et que je renvoyais à leur banc pour les assurer de leur tranquillité… Pourtant toutes ces merveilles n'étaient rien en comparaison de Blanchiles.
    L'archipel portait à merveille son nom, l'apparition presque surnaturelle des premiers îlots me surprit. La roche d'une blancheur absolue qui surgissait çà et là des flots obscurs captait le moindre éclat lumineux, la rendant presque éblouissante par endroits. Alors l'île principale, notre destination finale, surgit soudain des ténèbres avec ses falaises qui nous toisaient de haut et sa nuée de point lumineux qui s'égaya à notre approche. Probablement la colonie de räverns qui justifiait ma venue. Le Rose des Vents contourna paisiblement les flancs rocheux pour révéler quelques pontons déjà bien occupés. Le port en lui-même n'avait rien de bien surprenant, toutefois il n'en était pas de même pour la cité qui l'abritait : la falaise avait été sculptée en de multiples escaliers et façades où s'épanouissait la vie tant animée des grandes villes. Et, tout au sommet de la falaise, posé en pièce maîtresse de cette œuvre d'art, se dressait le manoir du gouverneur, la demeure de notre hôte.

Texte publié par Serenya, 26 mars 2019 à 08h25
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