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Tome 1, Chapitre 62 Tome 1, Chapitre 62
Si nous tentâmes à plusieurs reprises de convaincre Gær Toyën de nous laisser repartir en quête du morghorïn de Beaubreuil, pas une fois nous n'obtînmes gain de cause. Aucun rapport n'ayant signalé sa réapparition, le colosse ne pouvait accepter de nous envoyer perdre notre temps tout en prenant des risques. Ne supportant toutefois plus de nous voir tourner en rond dans le manoir, il se mit en quête d'une nouvelle chasse à nous proposer. Or cela n'était, semblait-il, pas si facile. Après l'escalade de puissance que nous avions connue ces derniers mois, les plus dangereux Éthérés avaient, à l'image de notre morghorïn perdu, tout simplement disparus. Les rumeurs les disaient tapis dans les Monts Sauvages après les dernières défaites que Gær Nævën et moi-même leur avions infligées. Toutefois je n'y croyais pas.
    
    Les Monts Sauvages m'avaient paru bien plus déserts encore que le reste d'Avëndya. Peut-être, tout simplement, nous rapprochions-nous de la victoire ? Après tout, le fameux Argöth, le terrible Dévastateur, n'avait été rien de plus qu'une légende à mes yeux jusqu'à mon arrivée à Chäsgær, et il n'avait pas été aperçu depuis des années. Au fond, existait-il vraiment ? Certes, mon héritage devait suffire à le rendre réel, mais le réactif ne devait-il pas être extrait de la créature de chair et de sang quand le terrible Éthéré n'avait toujours été que magie pure ?
    
    Tandis que je laissais filer les heures en études interminables à la bibliothèque, Gær Toyën nous convoqua enfin dans son bureau. Ce qu'il avait à nous confier n'avait rien de palpitant, seulement une colonie de räverns, de petits reptiles volants hargneux, mais guère menaçants, nichée dans des falaises. Toutefois, cette mission ne nous était pas confiée par hasard : il s'agissait d'une requête de Blanchiles, or Dinaë devait justement s'y rendre. L'occasion était parfaite pour enfin répondre positivement à l'invitation maintes fois renouvelée du gouverneur de l'archipel. Je n'étais pas particulièrement ravie à l'idée de devoir une fois encore jouer les attractions pour petits nobles en manque de distraction, pour autant Blanchiles serait la destination la plus éloignée que l'on m'eût jamais autorisée. Ce serait un voyage long qui nous donnerait peut-être l'occasion de croiser plus intéressant que quelques räverns, sans compter qu'il nous faudrait protéger la vieille Gær. Et, surtout, ce serait la première fois que je verrais l'océan ou monterais sur un bateau. L'excitation de cette perspective chassa bien vite le but de notre voyage ainsi que l'ennui mortel des dernières semaines. Ainsi, je trépignais les trois jours qui précédèrent notre départ.
    
    Lorsque nous passâmes enfin les grilles de Chäsgær, je compris que la durée de notre voyage ne serait pas tant due à la distance qu'à Dinaë. Je n'y avais jamais guère prêté attention dans les couloirs du manoir, mais la vieille Gær se déplaçait à une allure tranquille, à l'opposé de ce que nous avions l'habitude de pratiquer avec Alrüs. Si le jeune homme parvenait à dissimuler sa frustration de manière convaincante, je devais, pour ma part, sans cesse revoir ma foulée pour revenir à leur niveau. Jamais la forêt ne m'avait paru aussi lointaine et je souris en songeant, qu'à cette vitesse, la moindre mission devait prendre des allures d'épopée. Heureusement pour mes nerfs, de même que mes jambes qui fourmillaient d'impatience, une consœur vint à notre rencontre au carrefour qui se tenait entre Chäsgær et la première cité que j'avais visité, tenant un cheval par la bride. Comme s'il s'agissait d'une habitude, Dinaë alla droit vers elle, profitant de son aide pour se mettre en selle.
    
    – Voilà, jeunes impatients, vous allez pouvoir avancer à votre allure maintenant !
    
    Elle s'amusa de nos airs honteux puis talonna la placide bête qui partit d'un pas tranquille. Je doutais cependant que le cheval acceptât longtemps de forcer l'allure dans ce qui était pour lui des ténèbres presque totales. Mon scepticisme dut s'afficher sur mon visage car mon mentor précisa aussitôt.
    
    – Cette brave petite est née aveugle. Une tare rédhibitoire pour les cheptels royaux, mais dans mon cas, cela en fait la monture parfaite. Elle ne connait que l'obscurité, elle place donc une confiance absolue en son cavalier pour la guider. Marchez donc comme à votre habitude, elle vous suivra sans mal.
    
    Alrüs et moi échangeâmes un regard interrogateur avant d'allonger le pas. Nous nous restreignîmes toutefois pour ne pas avoir à nous inquiéter de la vieille Gær ballotée sur le dos bien trop haut de l'animal.
    
    Je compris pourquoi nous étions partis si tôt du manoir lorsque nous arrivâmes au palais de Beaubreuil juste à temps pour le dîner. Je réfrénai un soupir blasé à l'idée de ne pouvoir échapper aux mondanités cette fois. Une chance pour nous cependant : nous étions attendus et Dinaë était bien trop respectée pour que quiconque osât la dévier de son organisation, y comprit le roi lui-même. Je notais à part moi qu'il me faudrait la compagnie de la vieille Gær lors de mes missions à Chandeaux pour ainsi m'épargner les éternelles négociations de Sire Æstën ou de son fils. Levés les premiers, nous fûmes à nouveau sur la route avant d'avoir eu l'occasion de croiser quiconque de la cour locale.
    
    Je trépignais d'enfin apercevoir la côte alors que nous faisions halte dans un modeste village, à mi-chemin de notre destination. L'accueil n'y fut pas aussi chaleureux, et certainement hypocrite, que ce qu'on me réservait à l'accoutumée dans les palais que je fréquentais, mais il n'en demeura pas moins amical, ce qui était beaucoup pour des personnes vivants dans ce secteur déjà bien éloigné de Chäsgær comme de l'intérêt des puissants.
    
    Le troisième jour de voyage nous fit traverser une morne lande rase couverte çà et là de champignons illuminant de leur chapeau la nuit alentour. Les Éthérés se faisaient rares, les quelques crok'mars que j'avais repérés nous contraignaient à un détour trop long pour que Dinaë nous laissât nous mettre en chasse. Je lâchai un gémissement surexcité lorsque, ce jour-là, ce furent les échos d'un særak que je perçus. Notre mentor parut surprise, en revanche Alrüs comprit aussitôt. Un sourire carnassier étira ses lèvres.
    
    – C'est quoi ?
    
    – Un særak.
    
    Un frisson d'excitation mêlé d'appréhension le parcourut et nous portâmes tous deux un regard plein de suppliques sur la vieille Gær.
    
    – Est-ce qu'il nous menace ?
    
    Une grimace m'échappa.
    
    – Pas vraiment…
    
    – Alors vous connaissez la réponse. Je ne comprendrai jamais ce qui vous excite autant dans l'idée de risquer vos vies sans raison.
    
    S'il fallait que l'Éthéré se dressât sur notre route pour enfin avoir le droit à un peu d'action, cela pouvait toujours s'arranger… Il me suffisait de lui ordonner de nous rejoindre, le tour serait joué. Ce serait bien moins amusant qu'une traque, mais un særak était une créature dangereuse qu'il ne valait mieux pas laisser dans la nature.
    
    – Selën…
    
    Le regard appuyé de Dinaë me convainquit qu'elle avait vu clair dans mon jeu aussi levai-je les mains en signe de reddition.
    
    L'auberge où nous logeâmes à l'issue de cette troisième journée était un établissement isolé, mais étrangement prospère. La salle, déjà très animée à notre arrivée, parut se détendre encore plus et gagner en jovialité avec notre présence. Beaucoup des clients étaient des marchands de la guilde, ce qui expliquait les affaires florissantes du tenancier. Quand à notre intrusion, elle garantissait aux occupants des lieux une nuit en toute sécurité : une aubaine pour eux. J'aurais aimé profiter davantage des anecdotes dont ne tarissaient pas les vendeurs itinérants, cependant ce voyage commençait à se faire long, mon corps accusait la distance déjà parcourue. Je piquai du nez au-dessus de mon assiette avant même d'avoir achevé de la vider alors Alrüs me traîna jusqu'à mon lit malgré mes grommellements de protestation.
    
    Le réveil le lendemain fut plus ardu, toutefois l'idée d'atteindre la côte au terme de cette journée suffit à m'arracher à mon lit. La route en elle-même n'avait rien de plus à proposer en termes de paysages ou de distractions que la veille. En revanche, elle commença à se vallonner doucement en milieu de journée, ce qui réveilla mon excitation ainsi que mon entrain. Lorsqu'enfin nous parvînmes sur la dernière hauteur qui surplombait Port Chantant, je me figeais, ébahie. Au pied de la colline s'étalait une cité prospère à l'éclairage magique réparti en bouquets de petites sphères, ici et là, qui donnait aux bâtisses comme aux rues l'apparence d'une mousse géante. Mousse qui s'étirait en bras anguleux sur l'étendue de ténèbres miroitantes qui s'étalaient à perte de vue. Les navires qui arrivaient encore au port portaient des voiles aux motifs luminescents qui rendaient leur apparition dans le cercle de lumière de Port Chantant presque mystique. L'océan, quant à lui, était une surface d'ombres liquides qui s'habillaient de reflets dansants aux passages des navires.
    
    – C'est… si grand !
    
    Alrüs pouffa à côté de moi.
    
    – Oui, c'est l'océan. C'est le principe.
    
    – Mais c'est… vraiment immense !
    
    J'étais si émerveillée que les mots m'échappaient.
    
    – Tu l'as déjà dit…
    
    – Oui, mais… je n'aurais jamais cru que c'était infini à ce point !
    
    Mon compagnon afficha son plus bel air narquois pour répondre.
    
    – Tu comptes utiliser tous les synonymes possibles ou tu as fait le tour ?
    
    J'exagérai ma moue boudeuse en réponse et suivis le groupe en tâchant de ne pas trop laisser libre court à mon excitation.

Texte publié par Serenya, 19 mars 2019 à 09h40
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